Je me souviens
Un jour où je décrivais à un ami, célèbre sociologue américain juif, la baisse subite et brutale du taux de pratique religieuse au Québec, il eut ce commentaire spontané: «Mais si vous abandonnez la religion, vous perdez la moitié de votre identité.» La religion et la langue, les deux mamelles de notre moi collectif traditionnel qui nous assure notre distinction au sein du Canada, se voient confirmées par les statistiques publiées cette semaine.
En effet, malgré le fait qu'ils ont déserté les églises, 83 % des Québécois s'identifient toujours à la religion catholique romaine. Une statistique incomparable à celles des autres provinces. Qui plus est, à l'exception de Terre-Neuve, c'est au Québec que l'on retrouve le moins de personnes qui revendiquent le statut d'incroyant (5,6 %).
Il fallait entendre les commentaires, frileux, embêtés ou biaisés des spécialistes cette semaine. Il y avait les déçus, ceux qui considèrent à l'instar de Marx que la religion est l'opium du peuple. Il y avait les idéologues multiculturels qui tentaient d'atténuer la portée de la statistique en mettant en évidence l'apport des immigrants catholiques (ce qui n'est pas entièrement faux). Il y avait aussi des militants religieux (un imam, entre autres) qui trouvaient là matière à revendications afin que, dans l'avenir, la religion retrouve sa place dans la sphère publique.
Or, cette statistique indique avant tout que les Québécois d'aujourd'hui veulent se souvenir qu'ils ont été des Canadiens français et plus anciennement des Canadiens, c'est-à-dire qu'ils se situent dans la filiation de leurs ancêtres. On ne joue pas avec l'identité impunément. On ne rompt pas avec nos repères historiques sans conséquences. Le film génial de Denys Arcand Les Invasions barbares nous le rappelle douloureusement. S'affirmer catholiques romains c'est revendiquer une appartenance à un passé qui nous a construits, heurtés certes, mais aussi qui nous a permis de nous révolter, de créer et d'être fiers.
Nous sommes catholiques romains, disons-nous, mais nous nous comportons en protestants, donnant préséance à notre libre arbitre plus qu'aux dogmes et aux préceptes de l'Église. Nous voulons baptiser nos enfants, comme nous avons été baptisés nous-mêmes, s'échangeant les robes de baptême d'une génération à l'autre. Les enfants des boomers à qui leurs parents ont évité les fonds baptismaux font même des démarches parfois pour entrer dans l'Église, car ils rêvent de mariages religieux et de première communion pour leurs enfants. Car nous sommes affamés de rites, de structures, d'identification, isolés que nous sommes par l'individualisme triomphant et l'amnésie collective. Lorsque les vieilles tantes sortent les photos de famille, des baptêmes, des premières communions, des mariages d'antan, les enfants d'aujourd'hui les regardent ébahis, fascinés et trop souvent dépaysés. Dépaysé est le mot juste, car la rupture avec le pays de notre mémoire, de notre héritage sentimentalo-religieux, spirituel, voire patrimonial a été si brutale.
Lorsque les églises et les couvents deviennent des lofts ou des salles de concert, les centres commerciaux se trouvent sacralisés (en tous cas pendant les heures d'ouverture). Lorsque les idéaux du christianisme, comme l'amour du prochain et l'oubli de soi, que l'on nous a transmis même à travers le fatras de péchés mortels, ne donnent plus de sens à la vie, l'argent prend le relais. Le film d'Arcand le montre bien d'ailleurs à travers le personnage du fils joué magnifiquement par Stéphane Rousseau.
Notre identité construite sur le catholicisme extrême (comme on dit sport extrême) s'inscrit aussi fortement dans notre langage. Les jeunes qui ignorent ce que sont les ciboires, les calices, les tabernacles, n'ont que ces mots à la bouche et les conjuguent même au passé et bien sûr à l'imparfait. Ils n'ont pas connu les cierges et les lampions, mais ils s'entourent de bougies dans des bains moussants aux vapeurs d'huiles essentielles plutôt que d'encens. Et on peut penser que s'ils refusent l'athéisme, c'est aussi pour garder le lien avec ceux dont ils sont les descendants, ces familles qu'ils ne connaissent qu'éclatées ou chaotiquement reconstituées. Quant aux boomers, eh bien l'âge aidant, ils retrouvent quelques vertus à l'appartenance à cette Église, seule institution qui a peu (certains diront hélas!) changé. Du moins officiellement. Lorsqu'il leur arrive d'entrer dans une église, la plupart du temps pour des funérailles, ils sont mal à l'aise, marmonnent les prières qui ne sont plus celles qu'ils ont apprises, mais en même temps, ils éprouvent une vieille familiarité avec le lieu. Parfois, l'émotion les rejoint. Une émotion dont la source est ancienne, qui a moins à faire avec la Foi qu'avec les liens qui les unissaient à ce que l'on appelait jadis, la race canadienne-française. Si 83 % des Québécois se définissent toujours comme catholiques romains, c'est qu'ils ont compris que l'appartenance culturelle est un leurre sans des lieux historiques de rassemblement. L'adhésion à la religion institutionnelle prend valeur de symbole. Je suis aussi ce que «je me souviens» d'avoir été. Et je refuse de brader la moitié de ce qui me définit et me permet l'ouverture vers ces autres avec lesquels je partage désormais le titre de Québécois.
Notre identité construite sur le catholicisme extrême (comme on dit sport extrême) s'inscrit aussi fortement dans notre langage. Les jeunes qui ignorent ce que sont les ciboires, les calices, les tabernacles, n'ont que ces mots à la bouche et les conjuguent même au passé et bien sûr à l'imparfait. Ils n'ont pas connu les cierges et les lampions, mais ils s'entourent de bougies dans des bains moussants aux vapeurs d'huiles essentielles plutôt que d'encens. Et on peut penser que s'ils refusent l'athéisme, c'est aussi pour garder le lien avec ceux dont ils sont les descendants, ces familles qu'ils ne connaissent qu'éclatées ou chaotiquement reconstituées. Quant aux boomers, eh bien l'âge aidant, ils retrouvent quelques vertus à l'appartenance à cette Église, seule institution qui a peu (certains diront hélas!) changé. Du moins officiellement. Lorsqu'il leur arrive d'entrer dans une église, la plupart du temps pour des funérailles, ils sont mal à l'aise, marmonnent les prières qui ne sont plus celles qu'ils ont apprises, mais en même temps, ils éprouvent une vieille familiarité avec le lieu. Parfois, l'émotion les rejoint. Une émotion dont la source est ancienne, qui a moins à faire avec la Foi qu'avec les liens qui les unissaient à ce que l'on appelait jadis, la race canadienne-française. Si 83 % des Québécois se définissent toujours comme catholiques romains, c'est qu'ils ont compris que l'appartenance culturelle est un leurre sans des lieux historiques de rassemblement. L'adhésion à la religion institutionnelle prend valeur de symbole. Je suis aussi ce que «je me souviens» d'avoir été. Et je refuse de brader la moitié de ce qui me définit et me permet l'ouverture vers ces autres avec lesquels je partage désormais le titre de Québécois.
En effet, malgré le fait qu'ils ont déserté les églises, 83 % des Québécois s'identifient toujours à la religion catholique romaine. Une statistique incomparable à celles des autres provinces. Qui plus est, à l'exception de Terre-Neuve, c'est au Québec que l'on retrouve le moins de personnes qui revendiquent le statut d'incroyant (5,6 %).
Il fallait entendre les commentaires, frileux, embêtés ou biaisés des spécialistes cette semaine. Il y avait les déçus, ceux qui considèrent à l'instar de Marx que la religion est l'opium du peuple. Il y avait les idéologues multiculturels qui tentaient d'atténuer la portée de la statistique en mettant en évidence l'apport des immigrants catholiques (ce qui n'est pas entièrement faux). Il y avait aussi des militants religieux (un imam, entre autres) qui trouvaient là matière à revendications afin que, dans l'avenir, la religion retrouve sa place dans la sphère publique.
Or, cette statistique indique avant tout que les Québécois d'aujourd'hui veulent se souvenir qu'ils ont été des Canadiens français et plus anciennement des Canadiens, c'est-à-dire qu'ils se situent dans la filiation de leurs ancêtres. On ne joue pas avec l'identité impunément. On ne rompt pas avec nos repères historiques sans conséquences. Le film génial de Denys Arcand Les Invasions barbares nous le rappelle douloureusement. S'affirmer catholiques romains c'est revendiquer une appartenance à un passé qui nous a construits, heurtés certes, mais aussi qui nous a permis de nous révolter, de créer et d'être fiers.
Nous sommes catholiques romains, disons-nous, mais nous nous comportons en protestants, donnant préséance à notre libre arbitre plus qu'aux dogmes et aux préceptes de l'Église. Nous voulons baptiser nos enfants, comme nous avons été baptisés nous-mêmes, s'échangeant les robes de baptême d'une génération à l'autre. Les enfants des boomers à qui leurs parents ont évité les fonds baptismaux font même des démarches parfois pour entrer dans l'Église, car ils rêvent de mariages religieux et de première communion pour leurs enfants. Car nous sommes affamés de rites, de structures, d'identification, isolés que nous sommes par l'individualisme triomphant et l'amnésie collective. Lorsque les vieilles tantes sortent les photos de famille, des baptêmes, des premières communions, des mariages d'antan, les enfants d'aujourd'hui les regardent ébahis, fascinés et trop souvent dépaysés. Dépaysé est le mot juste, car la rupture avec le pays de notre mémoire, de notre héritage sentimentalo-religieux, spirituel, voire patrimonial a été si brutale.
Lorsque les églises et les couvents deviennent des lofts ou des salles de concert, les centres commerciaux se trouvent sacralisés (en tous cas pendant les heures d'ouverture). Lorsque les idéaux du christianisme, comme l'amour du prochain et l'oubli de soi, que l'on nous a transmis même à travers le fatras de péchés mortels, ne donnent plus de sens à la vie, l'argent prend le relais. Le film d'Arcand le montre bien d'ailleurs à travers le personnage du fils joué magnifiquement par Stéphane Rousseau.
Notre identité construite sur le catholicisme extrême (comme on dit sport extrême) s'inscrit aussi fortement dans notre langage. Les jeunes qui ignorent ce que sont les ciboires, les calices, les tabernacles, n'ont que ces mots à la bouche et les conjuguent même au passé et bien sûr à l'imparfait. Ils n'ont pas connu les cierges et les lampions, mais ils s'entourent de bougies dans des bains moussants aux vapeurs d'huiles essentielles plutôt que d'encens. Et on peut penser que s'ils refusent l'athéisme, c'est aussi pour garder le lien avec ceux dont ils sont les descendants, ces familles qu'ils ne connaissent qu'éclatées ou chaotiquement reconstituées. Quant aux boomers, eh bien l'âge aidant, ils retrouvent quelques vertus à l'appartenance à cette Église, seule institution qui a peu (certains diront hélas!) changé. Du moins officiellement. Lorsqu'il leur arrive d'entrer dans une église, la plupart du temps pour des funérailles, ils sont mal à l'aise, marmonnent les prières qui ne sont plus celles qu'ils ont apprises, mais en même temps, ils éprouvent une vieille familiarité avec le lieu. Parfois, l'émotion les rejoint. Une émotion dont la source est ancienne, qui a moins à faire avec la Foi qu'avec les liens qui les unissaient à ce que l'on appelait jadis, la race canadienne-française. Si 83 % des Québécois se définissent toujours comme catholiques romains, c'est qu'ils ont compris que l'appartenance culturelle est un leurre sans des lieux historiques de rassemblement. L'adhésion à la religion institutionnelle prend valeur de symbole. Je suis aussi ce que «je me souviens» d'avoir été. Et je refuse de brader la moitié de ce qui me définit et me permet l'ouverture vers ces autres avec lesquels je partage désormais le titre de Québécois.
Notre identité construite sur le catholicisme extrême (comme on dit sport extrême) s'inscrit aussi fortement dans notre langage. Les jeunes qui ignorent ce que sont les ciboires, les calices, les tabernacles, n'ont que ces mots à la bouche et les conjuguent même au passé et bien sûr à l'imparfait. Ils n'ont pas connu les cierges et les lampions, mais ils s'entourent de bougies dans des bains moussants aux vapeurs d'huiles essentielles plutôt que d'encens. Et on peut penser que s'ils refusent l'athéisme, c'est aussi pour garder le lien avec ceux dont ils sont les descendants, ces familles qu'ils ne connaissent qu'éclatées ou chaotiquement reconstituées. Quant aux boomers, eh bien l'âge aidant, ils retrouvent quelques vertus à l'appartenance à cette Église, seule institution qui a peu (certains diront hélas!) changé. Du moins officiellement. Lorsqu'il leur arrive d'entrer dans une église, la plupart du temps pour des funérailles, ils sont mal à l'aise, marmonnent les prières qui ne sont plus celles qu'ils ont apprises, mais en même temps, ils éprouvent une vieille familiarité avec le lieu. Parfois, l'émotion les rejoint. Une émotion dont la source est ancienne, qui a moins à faire avec la Foi qu'avec les liens qui les unissaient à ce que l'on appelait jadis, la race canadienne-française. Si 83 % des Québécois se définissent toujours comme catholiques romains, c'est qu'ils ont compris que l'appartenance culturelle est un leurre sans des lieux historiques de rassemblement. L'adhésion à la religion institutionnelle prend valeur de symbole. Je suis aussi ce que «je me souviens» d'avoir été. Et je refuse de brader la moitié de ce qui me définit et me permet l'ouverture vers ces autres avec lesquels je partage désormais le titre de Québécois.
Haut de la page

