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Libre opinion: Mélanger les choux et les navets

Pierre Croteau - Professeur d'économie au cégep Limoilou  15 mai 2003 
Un spécialiste mondialement connu de l'immunologie, le docteur Luc Montagnier, s'inquiétait dans Le Devoir de jeudi dernier de la teneur affaiblie en antioxydants des fruits et légumes sur le marché. Et Montagnier, après bien d'autres honnêtes gens, en profite pour «ploguer» le vin en parlant d'habitudes de vie «saines».

L'essentiel du message est bien entendu qu'il faut prêter attention à ce qu'on mange. Mais l'article de Fabien Deglise faisant écho aux propos du célèbre médecin «alimente» bien d'autres réflexions.

N'a-t-on pas parfois tendance à subtilement idéaliser le passé en matière d'approvisionnement de qualité et d'alimentation? N'est-on pas en train de nourrir accidentellement de complaisantes légendes urbaines sur la santé?

Le Dr Montagnier est né en 1932. Certes, la doulce France de l'époque à laquelle il a grandi était encore majoritairement agricole, comme le montrent les données des recensements. Par contre, dans les années 30, le Québec, lui, comptait déjà beaucoup plus d'ouvriers du secteur secondaire et d'employés des services que d'agriculteurs, même si nos mythologies sociopolitiques, notre littérature et nos téléromans n'ont même pas fini de s'en rendre compte en 2003.

Quand mon père était un garçonnet, dans les années 30, il trouvait des oranges dans ses bas de Noël, et c'était une fête. Mon grand-père, maître de poste, n'était pourtant pas de ces chefs de famille les plus touchés par la crise économique. D'autres hommes et femmes de la génération native des années 30, originaires de familles plus pauvres ou plus malchanceuses, se souviennent que les gencives avaient tendance à saigner à la fin des hivers, signe de carence en vitamine C. Même des légumes qui auraient passé quelques mois dans un entrepôt ne leur auraient pas fait de tort. Ou alors les entrepôts d'autrefois ne valaient pas cher.

Il est salutaire que l'industrialisation et la mondialisation des marchés se soient poursuivies. De nos jours, afin de ralentir l'oxydation des fruits et légumes dans plusieurs entrepôts et équipements de transport, non seulement la température est contrôlée mais on remplace souvent une partie de l'oxygène de l'air par du gaz carbonique. Par ailleurs, la raréfaction des récoltes en hiver n'est pas un fait nouveau. Les fruits et légumes qu'on trouve dans les épiceries de la France et du Québec sont, plus que jamais dans l'histoire humaine, des récoltes de la saison disponibles grâce au commerce international.

Mais c'est peut-être là que le bât blesse un certain chauvinisme, une vision romantique de l'agriculture et notre complaisance à propos de certaines douceurs.

Si un journaliste lui avait soumis coquinement la question, l'estimable expert du sida, dont la bonne foi ne fait pas de doute, aurait sûrement reconnu que les Québécois ont probablement été davantage intoxiqués par les pesticides répandus sur leurs pelouses et leurs arbres, par la fumée proche et par leurs barbecues au charbon que par leurs légumes ou les pesticides des champs de l'État de New York, dans les méchants États-Unis. Et si la pollution voyage jusqu'aux pôles, on peut aussi se demander par quel miracle elle n'atteindrait jamais les vignes d'Europe.

S'agissant des antioxydants, le consommateur gagnerait à se faire rappeler qu'un verre de jus de raisin en contient énormément plus qu'un verre de pinard. Et le jus ne crée même pas d'accoutumance.

Aujourd'hui, on peut encore fabriquer son ketchup maison, mais on peut aussi manger des tomates fraîches chaque semaine. Depuis une vingtaine d'années, les jus d'orange et de pomme qu'on peut s'offrir ne sont même plus nécessairement faits de concentrés. Le goût n'en est que plus près de celui du fruit.

En fait de santé publique, l'espérance de vie à la naissance continue de progresser, à la ville comme à la campagne. Si, malgré cela, les Ontariens, les Québécois et les Français ne meurent pas centenaires, il serait prématuré et injuste de craindre que ce soit parce que nous avons mangé trop de fruits et trop de légumes d'une douteuse valeur nutritive, voire parce que plusieurs d'entre nous ne boivent pas de vin.

Il serait plus judicieux de suspecter que nous aurions dépensé l'argent ailleurs que pour les fruits, les légumes et les vrais jus. Les tentations sont tellement nombreuses...
 
 
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