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La famine, une guerre oubliée?

Le meilleur gage contre la famine réside dans la protection sanitaire, économique et sécuritaire de la population

Françoise Nduwimana - Consultante en développement international  12 mai 2003 
En cette période de démocratie militaire et de philanthropie à géométrie variable, on a fini par perdre de vue qu'ailleurs dans le monde, loin des caméras et du pétrole, des millions de gens sont confrontés à une guerre atypique, l'insécurité alimentaire.

D'après la FAO, 815 millions d'individus sur la planète sont menacés par la famine. Il s'agit de 122 pays du tiers-monde sur les 191 que compte l'ONU. Pour ce qui est de l'Afrique subsaharienne et une partie du Sahel, le PAM a dénombré 38 millions de victimes réparties au Lesotho, au Malawi, au Mozambique, au Zimbabwe, au Swaziland, en Zambie, en Angola, en République démocratique du Congo, en Mauritanie, au Niger et en Éthiopie.

On peut se voiler la face en qualifiant la famine — tout comme la pauvreté qui la sous-tend — de turbulence ou de catastrophe naturelle propre aux pays pauvres. N'empêche que se transformant en «urgences permanentes», les deux phénomènes ne reflètent pas moins un état des lieux permanent et par conséquent appellent à des mesures susceptibles d'avoir une portée plus significative que les opérations humanitaires dont la forte médiatisation contribue davantage à soigner l'image des donateurs qu'à démanteler les fondements de la pauvreté.

On est en droit de se demander si la manière dont l'enjeu de la pauvreté mondiale est posée n'a pas comme objectif d'entraîner les intervenants à épouser une vision de la solidarité apparentée à ce qu'il convient d'appeler «l'aide incorporée». L'assistance humanitaire, si nécessaire soit-elle, ne contribue qu'à éteindre le feu et non à doter les populations concernées d'une réelle capacité d'autonomie.

La pauvreté est une question structurelle et politique. De ce fait, la solution pour y venir à bout devrait l'être aussi. Or, en guise de réponses aux nombreuses entraves à la vie résultant de la pauvreté, nous assistons, peinards, à une diatribe et mascarade d'intentions et de voeux pieux. De sommet en sommet, de conférence internationale en conférence internationale, les décideurs mondiaux n'ont de cesse de se contredire tout en récupérant le discours de la responsabilisation qu'ils réduisent à un concept visant à faire des pays pauvres à la fois les seuls artisans de leur succès ou de leur échec en développement.

Le terrain de la famine en est la parfaite illustration. D'aucuns rivalisent d'ardeur pour proclamer le droit à l'alimentation. Mais que peut signifier un tel droit dans un cadre marqué par l'inaccessibilité à l'alimentation? N'a-t-il pas raison Jean Ziegler, rapporteur spécial chargé du droit à l'alimentation, quand il dénonce cette espèce de «schizophrénie» qui caractérise le système international? D'une part, fait-il remarquer, les institutions des Nations Unies mettent l'accent sur la justice sociale et les droits de la personne. D'autre part, les institutions de Bretton Woods, avec le gouvernement des USA et de l'OMC imposent un modèle axé sur la libéralisation, la déréglementation, la privatisation et la compression des dépenses publiques, modèle en soi porteur des plus grandes inégalités.

Une question structurelle

La famine n'est pas une réalité instantanée. Elle est la conséquence d'un processus qui a vu s'épuiser et s'effondrer toutes les possibilités et tout le potentiel dont une population dispose pour parer à une pénurie alimentaire. La famine repose sur plusieurs facteurs. Le sous-financement de l'agriculture, l'absence d'une bonne politique agricole, la baisse de la capacité de production, la perte du pouvoir d'achat etc. sont autant de causes structurelles qu'on a souvent tendance à ignorer.

Faut-il rappeler que les crédits destinés à l'agriculture des pays en développement sont passés de 39 % du portefeuille de la Banque mondiale en 1978 à 7 % en 2000? Dans la même tendance, James Morris, directeur du PAM reconnaît qu'en 1990, les trois quarts du budget du PAM étaient consacrés au développement agricole et seulement le quart aux urgences, alors qu'aujourd'hui seulement 12 % du budget vont au développement agricole. Dans pareilles circonstances, et tenant compte que l'agriculture des pays industrialisés reçoit 48 fois plus de subventions que celle des pays africains dont dépend pourtant 70 % des pauvres, comment s'étonner du retour en force de la famine dans cette partie du monde?

Si plusieurs observateurs ont dénoncé la responsabilité et l'exploitation politicienne de la famine par certains régimes africains dont l'Éthiopie, le Zimbabwe et le Soudan, la raison couramment répandue est celle voulant que la famine résulte de la perte des récoltes due à la sécheresse, aux inondations et autres aléas climatiques.

Cette explication ne constitue qu'une facette du problème. Elle n'explique pas le caractère récurrent de la famine dans cette partie du monde. Elle n'explique pas non plus pourquoi il suffit d'une récolte perdue pour que la famine s'y déploie alors qu'il n'en est rien dans les pays industrialisés.

Qu'on se le dise une fois pour toutes, le meilleur gage contre la famine réside dans la protection sanitaire, économique et sécuritaire de la population. La santé, la sécurité, le pouvoir d'achat et la paix sont des conditions sans lesquelles une population ne peut assurer son auto-suffisance alimentaire.

Dans le cas de l'Afrique subsaharienne, il n'y a pas que la baisse de la production agricole qui soit en jeu. Il y a aussi la baisse de la capacité de produire, et mieux encore, l'anéantissement du pouvoir d'achat. Un regard attentif révèle que les pays sévèrement touchés sont aussi ceux qui sont sévèrement affectés par la pandémie du sida et dans une certaine mesure par la guerre civile. En Afrique australe, entre 20 % et 30 % des adultes sont porteurs du VIH; 58 % de ces adultes sont des femmes. Or on sait que les femmes constituent 80 % de la main-d'oeuvre agricole. Il va de soi qu'en affectant ainsi la main-d'oeuvre agricole ainsi que la population active en général, le sida réduise considérablement la capacité de production.

Le même raisonnement s'applique aux nombreux et graves conflits armés qui dominent l'Afrique subsaharienne. Bon nombre de ces conflits sont de longue durée. Il s'agit de plusieurs années durant lesquelles les belligérants s'évertuent à tuer et à détruire, dépouillant ainsi la population de sa capacité de se prendre en charge. Les conséquences sont terribles sur le tissu social et sur la capacité organisationnelle. La réalité des millions de populations déplacées et réfugiées, naguère autonomes mais dont la survie, en contexte de guerre, dépend de l'aide humanitaire, en est une malheureuse illustration.

Une question politique

Il n'est pas superflu de mettre également en balance l'épineuse question de la persistance de la famine dans un monde de surproduction alimentaire. Et c'est ici que la question revêt un caractère politique. En effet, dans un contexte mondial marqué par la surabondance, c'est l'inaccessibilité à l'alimentation qui pose davantage problème que la production alimentaire elle même.

Cette thèse constitue l'oeuvre d'Amartya Sen. Elle est également défendue par Sylvie Brunel, présidente de l'organisation internationale Action contre la faim. Dans Famines et politiques (Presses des sciences politiques, Paris, 2002), elle rappelle que la quantité de nourriture disponible à l'échelle mondiale excède largement les besoins de la population affamée. Il suffirait seulement de 10 % des stocks mondiaux de céréales, soit 20 millions de tonnes, pour éliminer la malnutrition. Or au sud du Sahara où 50 % de la population survit avec moins de 1 $ par jour, les affamés sont des non-consommateurs. Leur pouvoir d'achat équivaut à zéro.

La persistance de la famine soulève donc plusieurs questions morales et éthiques. Elle appelle à repenser le modèle de développement axé sur une logique de marché. Elle appelle à une réorientation de la recherche agroalimentaire, qui, pour le moment, est foncièrement tournée vers les besoins des consommateurs du Nord. Elle appelle à l'urgence de saisir la complexité des causes de la famine et donc à ne pas se limiter à des mesures de courte vue.

Un engagement ferme dans la résolution des conflits armés, une vision cohérente de l'éradication de la pauvreté, un financement accru de l'agriculture de subsistance pratiquée par les paysans du Sud, une réelle volonté de juguler la pandémie du sida, un accroissement du pouvoir des femmes, etc., sont autant de mesures sans lesquelles la sécurité alimentaire ne serait que chimère. Mais ces mesures doivent reposer sur une volonté politique, qui, avouons-le, tarde à se manifester.
 
 
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