Virus et vérité
Josée Boileau
12 mai 2003
Le Québec a, pour le moment, évité le SRAS; il ne passera pas à côté du virus du Nil occidental, puisqu'il en a déjà connu des cas l'an dernier. Les deux virus, pourtant, suscitent la même apathie au sein de la population.
On l'a vu, dans le cas de la pneumonie atypique, par les courriers des lecteurs dénonçant l'enflure médiatique. On le sait, pour le virus du Nil, grâce à une enquête de perception menée par deux chercheurs de l'Université du Québec à Trois-Rivières, dont Le Devoir a fait état il y a quelques jours. La plupart des Québécois ignorent tout du virus du Nil et ne se sentent pas concernés.
Certains y verront une saine réaction, propre à contrer d'inutiles paniques. Car on meurt de tant de choses aujourd'hui, et tant d'autres infections font bien pire — de la grippe au paludisme —, et il fut des époques où l'on mourait bien davantage. Des données répétées par tous les savants et que la population reprend.
Or si experts et gens ordinaires utilisent les mêmes mots, ceux-ci ne recouvrent pas la même réalité. Quand la science mesure des taux de mortalité, elle parle d'exactitude: le froid langage des chiffres, détaché de toute émotivité. Quand la société s'empare des mêmes mesures, elle y lit le justificatif de son indifférence, voire de sa révolte quand on la contraint à la prudence. À quoi bon respecter une quarantaine si le SRAS tue moins que la grippe? Pourquoi avoir une pensée pour le virus du Nil si ce sont les gens âgés qui sont le plus à risque?
Le danger réside précisément dans cette confusion des discours. La vérité scientifique est une chose, la vérité civique une autre. Elles sont indissociables, mais la première ne doit pas surclasser l'autre.
Il y a quelques années, l'historien des sciences Camille Limoges avait mené des travaux forts intéressants sur le rôle de la controverse publique en matière scientifique. Il y cernait le rôle de l'expert. Celui-ci est incontournable pour la compréhension matérielle d'un fait, non pour sa compréhension sociale. Car enfermé dans ses schèmes, l'expert voit toujours un problème plus simplement qu'il ne l'est en réalité. Se fier à son seul discours est donc une erreur. Il faut plutôt faire l'arrimage entre ce qui est et ce que les gens croient savoir. C'est de là que se prennent les décisions responsables.
La leçon est d'importance. Les mystérieux virus, ceux qui naissent on ne sait d'où et qu'on ne sait pas encore contrôler, font désormais partie de nos vies. S'en croire immunisés est un leurre. Aux responsables de santé publique de dépasser leurs chiffres rassurants, si précisément transmis, pour adapter leur message aux perceptions et méconnaissances de la population.
jboileau@ledevoir.com
On l'a vu, dans le cas de la pneumonie atypique, par les courriers des lecteurs dénonçant l'enflure médiatique. On le sait, pour le virus du Nil, grâce à une enquête de perception menée par deux chercheurs de l'Université du Québec à Trois-Rivières, dont Le Devoir a fait état il y a quelques jours. La plupart des Québécois ignorent tout du virus du Nil et ne se sentent pas concernés.
Certains y verront une saine réaction, propre à contrer d'inutiles paniques. Car on meurt de tant de choses aujourd'hui, et tant d'autres infections font bien pire — de la grippe au paludisme —, et il fut des époques où l'on mourait bien davantage. Des données répétées par tous les savants et que la population reprend.
Or si experts et gens ordinaires utilisent les mêmes mots, ceux-ci ne recouvrent pas la même réalité. Quand la science mesure des taux de mortalité, elle parle d'exactitude: le froid langage des chiffres, détaché de toute émotivité. Quand la société s'empare des mêmes mesures, elle y lit le justificatif de son indifférence, voire de sa révolte quand on la contraint à la prudence. À quoi bon respecter une quarantaine si le SRAS tue moins que la grippe? Pourquoi avoir une pensée pour le virus du Nil si ce sont les gens âgés qui sont le plus à risque?
Le danger réside précisément dans cette confusion des discours. La vérité scientifique est une chose, la vérité civique une autre. Elles sont indissociables, mais la première ne doit pas surclasser l'autre.
Il y a quelques années, l'historien des sciences Camille Limoges avait mené des travaux forts intéressants sur le rôle de la controverse publique en matière scientifique. Il y cernait le rôle de l'expert. Celui-ci est incontournable pour la compréhension matérielle d'un fait, non pour sa compréhension sociale. Car enfermé dans ses schèmes, l'expert voit toujours un problème plus simplement qu'il ne l'est en réalité. Se fier à son seul discours est donc une erreur. Il faut plutôt faire l'arrimage entre ce qui est et ce que les gens croient savoir. C'est de là que se prennent les décisions responsables.
La leçon est d'importance. Les mystérieux virus, ceux qui naissent on ne sait d'où et qu'on ne sait pas encore contrôler, font désormais partie de nos vies. S'en croire immunisés est un leurre. Aux responsables de santé publique de dépasser leurs chiffres rassurants, si précisément transmis, pour adapter leur message aux perceptions et méconnaissances de la population.
jboileau@ledevoir.com
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