Bouclier américain: Chrétien presse le pas
Mais son caucus et son cabinet donnent des signes de division
Manon Cornellier
8 mai 2003
Ottawa - Après des mois de silence, le gouvernement Chrétien presse le pas dans le dossier du bouclier antimissiles. Il fera savoir d'ici une dizaine de jours s'il amorcera des négociations sur cette question avec les Américains de façon à pouvoir décider d'ici l'automne si le Canada participera au nouveau système de défense américain.
Malgré cet échéancier serré et une impression de fait accompli de plus en plus répandue, le premier ministre Chrétien refuse de lancer un débat sur la question au Parlement. Il préfère s'en tenir à une consultation de ses propres troupes, qui se sont révélées divisées hier matin lors de la réunion hebdomadaire du caucus.
Même des ministres hésitent à mettre le doigt dans l'engrenage. Après Sheila Copps, c'était le cas d'Herb Dhaliwal hier. «Je ne suis pas de ceux qui croient que dépenser davantage pour la défense soit une bonne façon de bâtir un monde plus sûr», a-t-il dit avant la réunion du caucus.
Le conseil des ministres doit reprendre sa réflexion la semaine prochaine, mais selon le directeur des communications du premier ministre, Jim Munson, on s'attend à ce que la décision d'entreprendre ou non des négociations avec les Américains soit prise «d'ici une dizaine de jours» au plus tard.
«Il faudra [ensuite] des mois avant que nous ne soyons obligés de prendre une décision [au sujet d'une éventuelle participation canadienne au bouclier]», a précisé le premier ministre Jean Chrétien aux Communes. Il s'agit en réalité de moins de six mois: en effet, Ottawa devrait trancher la question d'ici l'automne, a précisé M. Munson. Le fait que les Américains comptent alors entreprendre la mise en place des premiers éléments du système, qui doivent quant à eux entrer en fonction un an plus tard, expliquerait cet échéancier.
Le ministre des Affaires étrangères, Bill Graham, a insisté sur le fait que le gouvernement procédera par étapes mais que rien n'est déterminé à ce jour. «Il s'agit de savoir si nous aurons des pourparlers au niveau politique avec les Américains. Et même si nous décidons d'entreprendre ces pourparlers, il faudra que ceux-ci se concluent de façon positive afin que nous puissions décider de participer ou non», a-t-il dit à sa sortie des Communes.
Pour John Godfrey, l'opposant au projet le plus fervent au sein du caucus libéral, même un premier acquiescement aurait de quoi inquiéter. «Un oui maintenant rend un non plus tard plus difficile», a-t-il dit à sa sortie de la réunion du caucus.
M. Godfrey veut croire qu'il n'y aura pas de décision précipitée et s'accroche au fait que «tous les ministres ne sont pas persuadés». Certains de ses collègues pensent au contraire que les jeux sont faits, du moins pour ce qui est de la première étape. «Le gouvernement n'a pas le choix de suivre les États-Unis, mais personnellement, je suis contre ce système», a noté, fataliste, Sarkis Assadourian. «Il n'y a aucun doute, si on décode bien la situation, que le gouvernement discutera avec les Américains», a ajouté John Harvard, lui aussi opposé au projet.
Les partis d'opposition voudraient que le débat sorte des murs du caucus libéral et du cabinet et qu'il se transporte au moins au Parlement. Le premier ministre a refusé d'en prendre l'initiative. Selon lui, la responsabilité incombe à l'opposition. «Il y a des journées d'opposition qui servent justement à discuter de ce genre de problème», a-t-il répliqué au chef bloquiste Gilles Duceppe, qui trouve «antidémocratique» le fait qu'on informe seulement les députés libéraux et non pas l'ensemble des parlementaires.
Selon le député David Price, la majorité des députés libéraux appuierait une participation canadienne au bouclier antimissiles. À la sortie du caucus, les avis étaient plutôt variés.
Il y a les partisans, parmi lesquels des candidats au leadership, dont Paul Martin, ce que n'a pas manqué de souligner avec plaisir le ministre de la Défense. «J'ai noté que M. Martin est en faveur du projet dont nous parlons, c'est une bonne nouvelle», a-t-il dit.
L'ex-ministre de la Défense, Art Eggleton, croit que ce bouclier serait une extension logique de NORAD. Le président du comité de la Défense, David Pratt, fait pour sa part remarquer que «plusieurs de nos alliés étudient sérieusement une forme ou une autre de défense antimissiles et, à moins que le Canada ne s'implique, nous ne serons pas sous le parapluie [de protection] [...] et nous perdrons de l'influence ainsi qu'une part de notre souveraineté».
Plusieurs députés spontanément réfractaires au projet se disent tout de même prêts à appuyer la tenue de discussions avec les Américains. «Si le Canada ne s'assoit pas à la table, il n'aura aucune possibilité d'influencer le résultat», a confié Hedy Fry. La députée montréalaise Eleni Bakopanos veut bien faire ce compromis mais avoue être «de prime abord carrément contre» cette idée de bouclier antimissiles.
John Godfrey, lui, croit qu'il serait inutile de s'asseoir avec les Américains. «Que reste-t-il à discuter? Ils ont déjà pris leur décision. Le danger, si nous participons, c'est que nous allons donner une caution morale, nous appuierons la doctrine de Bush.» Le député québécois Yvon Charbonneau partage le malaise de son collègue.
Pour lui et M. Godfrey, le débat s'inscrit dans le contexte de cette doctrine selon laquelle les États-Unis s'arrogent désormais le droit d'avoir recours à des frappes préventives pour imposer la paix. «Une défense de ce type offrirait la possibilité de passer à l'offensive dans des cas où, à l'heure actuelle, vous n'oseriez pas le faire, par exemple contre la Corée du Nord. Cela contribue-t-il à la paix dans le monde? Je ne le crois pas», insiste M. Godfrey.
L'Alliance canadienne appuie l'initiative américaine et son chef Stephen Harper déplore les tâtonnements du gouvernement. «Le Canada aurait dû participer aux discussions il y a des années. Le programme est commencé.» Tous les autres partis d'opposition rejettent l'hypothèse d'une participation canadienne. Le chef néo-démocrate Jack Layton et Gilles Duceppe craignent en particulier qu'on ouvre la voie à la militarisation de l'espace.
Malgré cet échéancier serré et une impression de fait accompli de plus en plus répandue, le premier ministre Chrétien refuse de lancer un débat sur la question au Parlement. Il préfère s'en tenir à une consultation de ses propres troupes, qui se sont révélées divisées hier matin lors de la réunion hebdomadaire du caucus.
Même des ministres hésitent à mettre le doigt dans l'engrenage. Après Sheila Copps, c'était le cas d'Herb Dhaliwal hier. «Je ne suis pas de ceux qui croient que dépenser davantage pour la défense soit une bonne façon de bâtir un monde plus sûr», a-t-il dit avant la réunion du caucus.
Le conseil des ministres doit reprendre sa réflexion la semaine prochaine, mais selon le directeur des communications du premier ministre, Jim Munson, on s'attend à ce que la décision d'entreprendre ou non des négociations avec les Américains soit prise «d'ici une dizaine de jours» au plus tard.
«Il faudra [ensuite] des mois avant que nous ne soyons obligés de prendre une décision [au sujet d'une éventuelle participation canadienne au bouclier]», a précisé le premier ministre Jean Chrétien aux Communes. Il s'agit en réalité de moins de six mois: en effet, Ottawa devrait trancher la question d'ici l'automne, a précisé M. Munson. Le fait que les Américains comptent alors entreprendre la mise en place des premiers éléments du système, qui doivent quant à eux entrer en fonction un an plus tard, expliquerait cet échéancier.
Le ministre des Affaires étrangères, Bill Graham, a insisté sur le fait que le gouvernement procédera par étapes mais que rien n'est déterminé à ce jour. «Il s'agit de savoir si nous aurons des pourparlers au niveau politique avec les Américains. Et même si nous décidons d'entreprendre ces pourparlers, il faudra que ceux-ci se concluent de façon positive afin que nous puissions décider de participer ou non», a-t-il dit à sa sortie des Communes.
Pour John Godfrey, l'opposant au projet le plus fervent au sein du caucus libéral, même un premier acquiescement aurait de quoi inquiéter. «Un oui maintenant rend un non plus tard plus difficile», a-t-il dit à sa sortie de la réunion du caucus.
M. Godfrey veut croire qu'il n'y aura pas de décision précipitée et s'accroche au fait que «tous les ministres ne sont pas persuadés». Certains de ses collègues pensent au contraire que les jeux sont faits, du moins pour ce qui est de la première étape. «Le gouvernement n'a pas le choix de suivre les États-Unis, mais personnellement, je suis contre ce système», a noté, fataliste, Sarkis Assadourian. «Il n'y a aucun doute, si on décode bien la situation, que le gouvernement discutera avec les Américains», a ajouté John Harvard, lui aussi opposé au projet.
Les partis d'opposition voudraient que le débat sorte des murs du caucus libéral et du cabinet et qu'il se transporte au moins au Parlement. Le premier ministre a refusé d'en prendre l'initiative. Selon lui, la responsabilité incombe à l'opposition. «Il y a des journées d'opposition qui servent justement à discuter de ce genre de problème», a-t-il répliqué au chef bloquiste Gilles Duceppe, qui trouve «antidémocratique» le fait qu'on informe seulement les députés libéraux et non pas l'ensemble des parlementaires.
Selon le député David Price, la majorité des députés libéraux appuierait une participation canadienne au bouclier antimissiles. À la sortie du caucus, les avis étaient plutôt variés.
Il y a les partisans, parmi lesquels des candidats au leadership, dont Paul Martin, ce que n'a pas manqué de souligner avec plaisir le ministre de la Défense. «J'ai noté que M. Martin est en faveur du projet dont nous parlons, c'est une bonne nouvelle», a-t-il dit.
L'ex-ministre de la Défense, Art Eggleton, croit que ce bouclier serait une extension logique de NORAD. Le président du comité de la Défense, David Pratt, fait pour sa part remarquer que «plusieurs de nos alliés étudient sérieusement une forme ou une autre de défense antimissiles et, à moins que le Canada ne s'implique, nous ne serons pas sous le parapluie [de protection] [...] et nous perdrons de l'influence ainsi qu'une part de notre souveraineté».
Plusieurs députés spontanément réfractaires au projet se disent tout de même prêts à appuyer la tenue de discussions avec les Américains. «Si le Canada ne s'assoit pas à la table, il n'aura aucune possibilité d'influencer le résultat», a confié Hedy Fry. La députée montréalaise Eleni Bakopanos veut bien faire ce compromis mais avoue être «de prime abord carrément contre» cette idée de bouclier antimissiles.
John Godfrey, lui, croit qu'il serait inutile de s'asseoir avec les Américains. «Que reste-t-il à discuter? Ils ont déjà pris leur décision. Le danger, si nous participons, c'est que nous allons donner une caution morale, nous appuierons la doctrine de Bush.» Le député québécois Yvon Charbonneau partage le malaise de son collègue.
Pour lui et M. Godfrey, le débat s'inscrit dans le contexte de cette doctrine selon laquelle les États-Unis s'arrogent désormais le droit d'avoir recours à des frappes préventives pour imposer la paix. «Une défense de ce type offrirait la possibilité de passer à l'offensive dans des cas où, à l'heure actuelle, vous n'oseriez pas le faire, par exemple contre la Corée du Nord. Cela contribue-t-il à la paix dans le monde? Je ne le crois pas», insiste M. Godfrey.
L'Alliance canadienne appuie l'initiative américaine et son chef Stephen Harper déplore les tâtonnements du gouvernement. «Le Canada aurait dû participer aux discussions il y a des années. Le programme est commencé.» Tous les autres partis d'opposition rejettent l'hypothèse d'une participation canadienne. Le chef néo-démocrate Jack Layton et Gilles Duceppe craignent en particulier qu'on ouvre la voie à la militarisation de l'espace.
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