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Une région, la vie

7 mai 2003 
Pour la plupart des citadins, le développement régional est, au mieux, une énigme ou un mythe. Au pire, dans un contexte de désillusion politique, c'est vu comme un système de distribution de cadeaux à des amis du régime avec coupure de ruban et subventions à de grosses entreprises.

On dit pourtant qu'il y a plus de Gaspésiens à Montréal qu'en Gaspésie. Montréal est peuplé de régionaux migrateurs.

On devrait donc comprendre l'importance des programmes et des réseaux de développement, qui comprennent les services de santé, les cégeps, les campus universitaires délocalisés, les commissions scolaires, les chambres de commerce, les syndicats agricoles, les bandes indiennes, les associations communautaires et les salles de spectacle. Bref, toute organisation qui contribue à maintenir, dans tous les recoins du territoire québécois, une vie, à lui donner un sens et un horizon de succès et d'épanouissement.

On devrait d'autant plus le comprendre que les régions du Québec forment notre pays réel. Elles sont notre histoire, notre patrimoine, une garantie de connexion des Québécois à la terre, à l'eau. En plus, bien sûr, d'être un réservoir d'énergie, de matières premières et d'innovation.

Les jeunes qui quittent leur région y reviennent lorsque la possibilité leur est offerte d'y faire leur vie. L'exode n'est pas un choix.

***

Le nouveau gouvernement libéral annonce son intention de modifier les structures du développement dans les régions. Il songe à créer une chambre des élus à l'échelle de chacune des 17 régions administratives du Québec. Celle-ci pourrait remplacer les conseils régionaux de développement qui, déjà, réunissent les maires, préfets et députés de la région mais auxquels sont associés des représentants des divers réseaux qui nourrissent la vie régionale de leur expérience et de leur volonté. Des entrepreneurs, des agriculteurs, des syndicalistes, des travailleurs sociaux, des animateurs, des artistes.

L'organisation des centres locaux de développement, chargés, à l'échelle de chacune des cent municipalités régionales de comté, de planifier le développement économique local, pourrait elle aussi changer. Québec songerait à en déléguer la responsabilité entière aux maires et aux préfets. À l'heure actuelle, le gouvernement national est partenaire dans ces structures. Il s'assure ainsi de la prise en compte d'objectifs nationaux et d'une certaine équité interrégionale.

Avant de modifier l'organisation actuelle, il importe d'en bien faire l'évaluation. Dans les deux cas que je viens d'évoquer, la responsabilité du développement incomberait dorénavant aux seuls élus. L'expérience indique que cette voie ne serait pas la meilleure. Le risque est fort que les objectifs de développement soient inféodés aux impératifs de la politique locale. Les hommes et les femmes politiques ne sont pas forcément les meilleures développeurs.

Les élus ont des responsabilités définies. Ils récoltent les taxes et veillent, en échange, à offrir à leurs concitoyens des services publics. Ils élaborent le plan d'aménagement et les règlements de zonage qui en découlent. Ils s'assurent de la qualité du cadre de vie. D'aucuns ont déjà suggéré qu'ils gèrent aussi les équipements scolaires et, pourquoi pas, les établissements de santé. Pour ces tâches, ils sont responsables devant leurs concitoyens. Ils sont élus et peuvent être défaits aux élections suivantes.

La logique du développement est tout autre.

Celui-ci a longtemps pris la forme de l'implantation, dans un village donné, d'une usine appartenant à une multinationale qui vient exploiter nos ressources pour empocher les profits. Les drames vécus à Murdochville, à Asbestos, à Chandler et ailleurs, où des mines produisent moins ou lorsque la technologie permet de produire plus avec moins de travailleurs, devraient nous faire comprendre que l'avenir ne peut plus être envisagé uniquement par ce biais.

Les nombreux experts qui se sont penchés sur ce sujet ont montré que les capacités de développement naissent de la capacité d'une communauté à mailler les ressources locales, de les voir coopérer, de tirer profit des synergies qui en découlent et de renforcer les réseaux naturels, communautaires, professionnels et commerciaux. Le développement se fait à travers une logique de réseaux. Ceux qui forment ces réseaux constituent ce qu'on appelle aujourd'hui la société civile. Ces personnes ne sont pas élues mais puisent leur légitimité dans leur contribution à la vie locale, dans l'action et la vie réelle.

En outre, le développement passe par l'innovation. Et l'innovation, aujourd'hui, requiert la combinaison de plusieurs formes de connaissances détenues par diverses catégories d'acteurs. C'est souvent le savoir tacite qui permet de transformer une idée en un nouveau produit ou un nouveau service. Le développement passe donc par la concertation, qui est aussi le lieu du compromis et de la coopération, ingrédient essentiel pour combattre l'individualisme.

Le gouvernement peut rechercher des méthodes pour rendre encore plus dynamiques les structures actuelles de concertation et de développement. Il importe toutefois qu'il ne se prive pas et qu'il ne prive pas les régions et le Québec de la contribution de cette société civile, de ces citoyens engagés qui sont certainement ceux qui ont le plus à coeur le développement de leur région. Puisque c'est leur vie.

vennem@fides.qc.ca

Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec chez Fides.
 
 
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