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Pour comprendre la colère

Bernard Emond   3 octobre 2009 
Pour comprendre la colère de Pierre Falardeau, il convient de se rappeler que les peuples ne meurent pas deux fois. La première fois est la bonne.

Déjà, un million des nôtres ont été avalés par l'Amérique au siècle dernier. Il en reste des traces dans les villes et villages de la Nouvelle-Angleterre: un nom de rue, l'enseigne d'un commerce, une église. Ou alors, dans une équipe de baseball ou au générique de fin d'un film hollywoodien, un Tom Maynard, une Janet Trimble.

Nous sommes un petit peuple, une petite nation, une petite culture; nous sommes, au fond, si peu au regard de l'histoire du monde. Mais allez dire à un mourant qu'il est bien peu de choses. « La mort d'un peuple, c'est aussi la mort de quelqu'un », a écrit Miron.

Une culture qui meurt, c'est un univers qui disparaît. Non, nous n'avons produit ni Dante, ni Shakespeare, ni Balzac. Nous sommes un petit peuple de paysans montés en ville. Et pourtant, il y a Miron, il y a Gilles Groulx, Gérald Godin, Pierre Perrault. Une sorte de miracle. Mais les livres n'existent que si on les lit, et les films, que si on les regarde.

Pour comprendre la colère de Pierre Falardeau, il faut se rappeler qu'un peuple peut survivre à des siècles de défaites et d'oppression, mais qu'il ne peut pas survivre à sa propre indifférence.

Ainsi, nos ancêtres auraient peiné sur des terres de misère pour rien? Ils auraient enduré ce qu'ils ont enduré dans les chantiers des autres, dans les usines des autres, pendant tout ce temps, pour que leurs descendants se laissent couler en riant, peuple à genoux devant les amuseurs de la télévision?

Pierre Falardeau aimait citer Pasolini: « Je suis profondément convaincu que le vrai fascisme est ce que les sociologues ont gentiment nommé "la société de consommation », définition qui paraît inoffensive et purement indicative. Il n'en est rien. La télévision est au moins aussi répugnante que les camps d'extermination. »

Nous ne sommes même pas résignés. La résignation implique au moins qu'on reconnaisse le mal. Ce que nous vivons est pire.

Pour comprendre la colère de Pierre Falardeau, il faut se rappeler avec lui cette phrase de Bernanos: « La liberté n'est pas un droit, mais une charge, un devoir. »

En grande partie, l'élite de notre génération a été lamentable. Elle a tant reçu et si peu donné, embusquée derrière ses privilèges, ses droits acquis, son confort et ses REER, plus à l'aise à Paris qu'à Val-d'Or ou dans Hochelaga. À tous ces anciens gauchistes, libérés jusqu'à plus soif, revenus de tout, nostalgiques des manifs de leur jeunesse mais devenus notables, patrons de média, éditorialistes au service des puissants, il faudrait rappeler une petite phrase de Chris Giannou, médecin de guerre canadien qui a travaillé avec les Palestiniens, à qui on a demandé comment il se faisait qu'il avait conservé les idéaux de sa jeunesse. Il répondit: « C'est à ceux qui ne les ont pas gardés qu'il faut poser la question. »

Pasolini, encore: « Il se peut que des lecteurs trouvent que je dis des banalités. Mais qui est scandalisé est toujours banal. Et moi, malheureusement, je suis scandalisé. »

Ceux qui ont connu Pierre Falardeau savent que c'était un tendre, un timide, un homme attentif, curieux des autres, qui savait et aimait écouter. Un lecteur pénétrant aussi. De La Boétie à Aragon, les citations dont il émaillait ses textes feraient une magnifique anthologie de la liberté, de la responsabilité et de la résistance.

Mais voilà: le doux prenait ces textes au sérieux. Il savait ce qu'il y a de réalité dans ces phrases de Frantz Fanon, d'Aimé Césaire, de George Orwell, de Pablo Neruda. Derrière les mots, il y avait la vie des hommes, leur malheur et leur espoir. On ne joue pas avec ces vérités-là.

Alors, il s'est battu, le dos au mur. Il savait que le temps lui était compté, comme il est peut-être compté à notre peuple. C'était un homme.

***

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  • Robert Morin
    Inscrit
    samedi 3 octobre 2009 08h23
    Merci pour ce texte de coeur
    Pierre avait le coeur à la bonne place.
    Il me manquera mais je garderai mémoire
    de cet homme, particulièrement lorsque
    l'envie d'abandonner m'accablera. Merci
    pour tout Pierre.

  • Stéphane Martineau
    Abonné
    samedi 3 octobre 2009 11h35
    Bel hommage et dur constat
    Un beau texte, un bel hommage à une figure marquante et un portrait lucide de ce qui advient de nous depuis quelques décennies...endormis dans le confort de nos demeures et rassurés par nos comptes en banque bien garnis, nous n'avons de yeux que pour le divertisement niais et le rendement de nos investissements...sans compter que cette opulence se construit sur le dos de millions de pauvres....reste encore la parole pour dire cette descente dans cet enfer ouaté et le devoir de croire que tout est possible.

  • Yves Lever
    Abonné
    samedi 3 octobre 2009 11h44
    Rêves de jeunesse
    Bonjour,

    Je veux revenir un peu sur cette phrase du texte:
    «il faudrait rappeler une petite phrase de Chris Giannou, médecin de guerre canadien qui a travaillé avec les Palestiniens, à qui on a demandé comment il se faisait qu'il avait conservé les idéaux de sa jeunesse. Il répondit: «C'est à ceux qui ne les ont pas gardés qu'il faut poser la question.»

    Élevé dans la Grande Noirceur, si j'avais conservé les principaux idéaux de ma jeunesse, je ne pense pas que j'aurais eu une vie très intéressante...

    Comme pour la plupart des gens de ma génération, il m'a fallu élaguer pas mal de paradigmes. Si on conserve certains rêves, il faut savoir les adapter à un monde qui change.

    Yves Lever

  • Jean Martinez
    Inscrit
    samedi 3 octobre 2009 12h08
    Pierre Falardeau: le pouvoir de l'art et de la parole
    En tant que simple citoyen ne l'ayant jamais connu personnellement, c'est avec une tristesse infinie que j'ai appris le décès du cinéaste et écrivain Pierre Falardeau. Il ne fait aucun doute que son esprit et son engagement nous manqueront. Car sur le fond de sa pensée politique, il m'apparaît évident que Monsieur Falardeau avait raison. Pour lui, le Québec, malgré le passage du temps, est resté prisonnier d'une structure politique néo-coloniale qui, plus subtilement, mais aussi, par conséquent, plus efficacement, maintient le peuple québécois sous la domination objective du peuple conquérant. Même si, aujourd'hui, le statut provincial du Québec lui donne l'illusion tranquille d'une quasi-souveraineté, il n'en reste pas moins fortement dépendant des valeurs et des décisions d'un État fédéral où il est et restera minoritaire. Comment, en effet, une nation peut-elle déployer maximalement son identité et ses potentialités lorsqu'elle ne choisit pas celui qui la dirige (Stephen Harper, en ce moment)? Lorsqu'elle paie la moitié de ses taxes et impôts à ce gouvernement élu par d'autres? Lorsqu'elle ne nomme pas ses juges? Ou lorsqu'elle ne contrôle ni son armée, ni ses relations extérieures? Évidemment, ce système ne se maintiendrait pas facilement si, un jour, les Québécois francophones, surtout les fédéralistes qui se disent « nationalistes », refusaient, pour une fois, de culpabiliser, le « séparatisme » québécois et, dans un élan de rare solidarité, mettaient le ROC en demeure de respecter ses (trop) nombreuses promesses non tenues. Cette désolidarisation explique en grande partie l'affaiblissement du pouvoir de négociation du Québec face au ROC.

    Le néo-colonialisme, c'est aussi cela : voir une partie de la population conquise, au nom d'un certain confort et de certains privilèges, collaborer avec l'État conquérant pour l'aider à préserver sa domination. Ici encore, Monsieur Falardeau voyait juste. Le discours dominant, celui des médias de masse participant bien souvent de cette entreprise néo-coloniale, contribue à véhiculer ces valeurs d'endormissement qui tournent invariablement autour des mêmes thèmes : la richesse économique et le confort matériel.

    Tous reconnaissent qu'il vaut mieux être riche que pauvre, mais qui, après Pierre Falardeau, pourra librement s'efforcer de faire comprendre qu'être libre et digne, c'est aussi vivre dans le respect de sa propre identité? À ceux, finalement, qui affirmeront platement que Monsieur Falardeau se rendait trop souvent coupable de vulgarité et d'attaques ad hominem, je veux simplement dire ceci : les cibles de Pierre Falardeau n'étaient jamais les faibles et les démunis. Contre les puissances économiques, politiques et judiciaires qui, encore de nos jours, sont majoritairement du côté du statu quo, et peuvent, elles, se permettre de commettre leurs abus tranquillement tapies dans l'ombre, Monsieur Falardeau, lui, n'avait pour seules armes, que sa langue, son crayon et sa caméra. Ceux qui ont la légèreté de le condamner devraient profiter de sa mort pour faire un examen de conscience et se demander où serait le Québec s'il avait été uniquement dirigé par la longue suite de démissionnaires tranquilles qui ont été et sont encore les complices d'une grande et continuelle injustice : le refus d'accorder à notre nation le même statut politique que celui de la nation canadienne.

  • Sylvio LeBlanc
    Abonné
    samedi 3 octobre 2009 21h56
    Et la signature de Bernard Émond?
    La signature de Bernard Émond n'apparaît pas dans l'édition électronique.

  • Jean Pierre Bouchard
    Inscrit
    samedi 3 octobre 2009 23h17
    La liberté n'est pas une marque de commerce
    La cérémonie funéraire de Pierre Falardeau a fait ressortir l'importance de la liberté proclamé aujourd'hui idéologiquement et de façon caricaturale par presque tous mais qui seule la vraie permet aux individus et aux nations de connaître ce qu'on appelle l'épanouissement.

    L'oppression qui ne procède pas toujours de l'intimidation, de la marque de la domination ou de la dictature qui peut relever aussi du mépris par l'usage d'une indifférence qui ignore votre existence constitue ce qui vous prive des moyens de vivre de vos capacités d'agir et d'expression.
    L'oppression lorsqu'elle ne vous transforme pas en esclave dans les pires situations peut sous un autre angle faire de vous un être inaccompli incapable à travers lui même comme par le biais de son appartenance nationale de se trouver une spiritualité ou cette sensibilité confiante seule capable d'appuyer l'individu toujours seul dans son corps pour franchir les obstacles.

    Je crois que ce qui a motivé Pierre Falardeau dans son combat pour l'indépendance, c'est cette conviction qu'une identité nationale confuse, brouillée oppressante nuit aux individus qui en sont imprégnés. La série des Elvis Gratton n'est jamais que la mise en images de cette condition qui établit qu'en ne se reconnaissant pas soi même on ne puisse être condamné qu'à se perdre. La liberté pour Falardeau c'est de pouvoir en tant que Québécois se reconnaître comme plein et entier sans avoir besoin de se coller à tout coup aux États-Unis ou à la France pour s'imaginer être branché. Seul un pays du Québec émergeant sur la scène du monde serait en mesure progressivement selon sa pensée de réellement donner aux Québécois les moyens d'expression individuels et collectifs qu'ils ne peuvent véritablement rencontrer en tant que citoyens canadiens francophones minoritaires.

    Ainsi de la part des critiques, cracher sur les volets 2 et 3 des E.Gratton en considérant cet exemple c'est peut être de leur part faire l'aveu de leur sentiment d'infériorité en s'opposant à des films qui par leur transgression affichée (Elvis qui fabrique et vend de la merde dans E.Wong et qui en meurt) bouleverse le conformisme du quand dira t'on et le grand modèle cinématographique qu'est Hollywood. Mais peut t'on se concevoir autrement au Québec que par des références chroniques à New York, Paris ou Los Angeles comme cela a été narré par Falardeau dans la superbe pièce musicale d'Aikido. La critique des médias précisément explorée par l'humour dans son dernier Elvis ne concerne pas que Radio Canada et Québécor mais aussi tout le système médiatique développé et inventé surtout par les Américains.

    En s'intéressant à la psychologie du colonialisme, du colonisé n'en déplaise à Mathieu Bock Côté, Pierre Falardeau s'est aussi intéressé à l'identité ou comment l'identité d'un peuple pouvait être atteinte par l'effet de deux siècles de mise sous tutelle. Tout est là. Ceux qui n'ont pas compris parmi les journalistes ou intellectuels probablement souverainistes cela, cette atteinte à l'intégrité morale d'une nation n'ont rien compris à Falardeau. Qu'ils portent les noms d'Odile Tremblay, M.B.Côté ou Louis Cornellier.

    Cette cérémonie vécue aujourd'hui qui met de l'avant la filiation des fils Falardeau avec leur père est une rupture symbolique et pratique avec nos familles québécoise trop souvent perturbées par un déficit de filiation paternelle tout comme cette cérémonie préparée par Pierre Falardeau l'anthropologue pendant le déroulement de la messe a permis de faire revivre les racines révolutionnaires du christianisme en mettant de l'avant une liturgie combative en faveur des opprimés rappelant à travers les écrits de Saint Paul et de Saint Luc, l'hypocrisie de la fausse vertu des pharisiens. Montrant de fait un autre visage de l'église que celui de la collaboration et des faux compromis obtenus avec des autorités peu recommandables au nom d'une paix vide. Rappelons-nous la collaboration historique entre l'église catholique et le pouvoir britannique qui ici est forte de séquelles pour la pratique religieuse.


    Falardeau avait donc bien raison de dire que la liberté n'est pas une marque de yogourt.

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