L'admiration
Denise Bombardier
3 mai 2003
Le nouveau premier ministre irradiait de bonheur — l'a-t-il convoité, ce poste —, ses ministres souriaient, certains s'épiaient déjà du regard, d'autres tremblaient en apposant leur signature dans le grand livre qui les faisait passer à l'histoire et les invités applaudissaient. Par amitié, par politesse et un certain nombre par intérêt, impatients qu'ils sont de bénéficier des mannes d'un pouvoir qu'ils ont contribué à faire triompher. Dans cette foule heureuse, quelques laissés-pour-compte camouflaient mal leur déception. C'est de bonne guerre.
Un jeune homme, un très jeune homme, assis à l'avant, ne détachait pas son regard du premier ministre. On pouvait y lire une admiration qui est celle qu'un fils porte à son père. Une admiration forte, pure, à la fois enfantine et mûre. Quelques heures auparavant, ce père s'était présenté en sa compagnie devant la lieutenante-gouverneure du Québec, témoignage de la complicité entre le garçon et l'homme. Dans une société où les relations père-fils se vivent à travers tant de tensions, d'incompréhension, d'absences, de silences, ce geste prend valeur de symbole. Et tant pis pour les pisse-vinaigre qui seraient tentés d'ironiser sur le geste.
S'il faut respirer pour vivre, il faut admirer pour vouloir se surpasser, pour un jour dépasser le parent, le parent raisonnable qui le souhaite secrètement. Il faut admirer pour désirer apprendre. Il est impératif d'admirer pour aimer. Or le mot même pose problème. Comme si, dans la confusion intellectuelle qui est le propre de trop de gens, l'admiration comportait une dépendance, une vassalisation de l'esprit. Dans ce monde sens dessus dessous, où l'on surnage, où l'on échoue au sens littéral du terme, c'est-à-dire où l'on s'arrête par lassitude ou poussé par le hasard, le désenchantement, voire le cynisme teintent souvent le jugement.
À travers les bouleversements profonds que nous avons connus et qui se sont déroulés à un rythme saccadé mais constant depuis des décennies, l'autorité quelle qu'elle soit a été malmenée. Au Québec aussi l'on a déboulonné les statues, les religieuses bien sûr, mais aussi les laïques. L'autorité paternelle, remise en question dans la foulée du combat pour l'égalité, qu'il soit féministe ou de classe, a été mise en échec. Le père, nourricier, protecteur, qui impose sa loi plus ou moins juste dans la famille, ce père a été décapité ou a déclaré forfait. Ainsi, les fils sont devenus orphelins. Sans modèle à imiter ou à contester, les garçons ont perdu les repères séculaires qui les définissaient et les construisaient pour le meilleur ou pour le pire.
Sans adulte à admirer, l'enfant est en quelque sorte renvoyé à lui-même, ce qui explique sans doute les choix douteux de ses objets d'admiration. Pour plusieurs ce sera un chanteur délétère alors que d'autres seront sous l'emprise d'un aîné plus ou moins délinquant ou insignifiant. À l'école, où trop d'enseignants jouent les «je suis ton ami, on est égaux», si l'enfant ne trouve pas un maître, au sens ancien du terme, qui saura le guider vers les voies exaltantes de la connaissance et commandera son respect, il se retrouvera à l'âge adulte dépossédé de ce besoin de cristalliser ses espoirs, ses désirs, ses rêves et sa foi sur une personne digne de cet hommage.
***
Des adultes admirables, cela ne court pas les rues. J'en ai personnellement connu trois jusqu'à l'âge adulte. Deux religieuses enseignantes et un professeur de diction, madame Jean-Louis Audet, que Robert Charlebois a immortalisée dans une chanson. Les deux premières m'ont communiqué la passion d'apprendre et d'écrire sans faute et la dernière m'a transmis le culte de la langue bien parlée et m'a fait découvrir les beautés illimitées du français précis et élégant. Je les admirais et les craignais à la fois. À vrai dire, je craignais de les décevoir. D'où l'obligation à l'effort, cette gymnastique dont les résultats ne sont palpables que sur le long terme.
Un fils n'a pas besoin que son père devienne premier ministre pour l'admirer. Il lui suffit de l'aimer et d'avoir le sentiment d'être aimé à son tour, ce qui implique aussi d'être respecté. Sans doute les heurts entre générations seraient moins dramatiques si les adultes, ces anciens jeunes des années soixante, ne s'étaient pas soustraits à une des responsabilités majeures qui s'imposent avec l'âge, soit celle de permettre à ceux qui grandissent d'hériter de modèles de référence. Dans le Salon rouge en début de semaine, cette réalité était palpable. Le beau jeune homme blond aurait pu chanter comme Linda Lemay «le plus fort, c'est mon père», ce à quoi le père pouvait répondre, si l'on décodait bien le bonheur vif dans son regard: c'est aussi grâce à toi, mon fils, si je ne me suis pas découragé en cours de route. Celui qui nous dirige maintenant a construit sa propre vie, les regards croisés entre les membres de cette famille perceptibles au cours de la cérémonie de la passation des pouvoirs en témoignaient. Cet acquis a quelque chose de rassurant pour tout le monde. Le reste appartient à la politique.
denbombardier@earthlink.net
Un jeune homme, un très jeune homme, assis à l'avant, ne détachait pas son regard du premier ministre. On pouvait y lire une admiration qui est celle qu'un fils porte à son père. Une admiration forte, pure, à la fois enfantine et mûre. Quelques heures auparavant, ce père s'était présenté en sa compagnie devant la lieutenante-gouverneure du Québec, témoignage de la complicité entre le garçon et l'homme. Dans une société où les relations père-fils se vivent à travers tant de tensions, d'incompréhension, d'absences, de silences, ce geste prend valeur de symbole. Et tant pis pour les pisse-vinaigre qui seraient tentés d'ironiser sur le geste.
S'il faut respirer pour vivre, il faut admirer pour vouloir se surpasser, pour un jour dépasser le parent, le parent raisonnable qui le souhaite secrètement. Il faut admirer pour désirer apprendre. Il est impératif d'admirer pour aimer. Or le mot même pose problème. Comme si, dans la confusion intellectuelle qui est le propre de trop de gens, l'admiration comportait une dépendance, une vassalisation de l'esprit. Dans ce monde sens dessus dessous, où l'on surnage, où l'on échoue au sens littéral du terme, c'est-à-dire où l'on s'arrête par lassitude ou poussé par le hasard, le désenchantement, voire le cynisme teintent souvent le jugement.
À travers les bouleversements profonds que nous avons connus et qui se sont déroulés à un rythme saccadé mais constant depuis des décennies, l'autorité quelle qu'elle soit a été malmenée. Au Québec aussi l'on a déboulonné les statues, les religieuses bien sûr, mais aussi les laïques. L'autorité paternelle, remise en question dans la foulée du combat pour l'égalité, qu'il soit féministe ou de classe, a été mise en échec. Le père, nourricier, protecteur, qui impose sa loi plus ou moins juste dans la famille, ce père a été décapité ou a déclaré forfait. Ainsi, les fils sont devenus orphelins. Sans modèle à imiter ou à contester, les garçons ont perdu les repères séculaires qui les définissaient et les construisaient pour le meilleur ou pour le pire.
Sans adulte à admirer, l'enfant est en quelque sorte renvoyé à lui-même, ce qui explique sans doute les choix douteux de ses objets d'admiration. Pour plusieurs ce sera un chanteur délétère alors que d'autres seront sous l'emprise d'un aîné plus ou moins délinquant ou insignifiant. À l'école, où trop d'enseignants jouent les «je suis ton ami, on est égaux», si l'enfant ne trouve pas un maître, au sens ancien du terme, qui saura le guider vers les voies exaltantes de la connaissance et commandera son respect, il se retrouvera à l'âge adulte dépossédé de ce besoin de cristalliser ses espoirs, ses désirs, ses rêves et sa foi sur une personne digne de cet hommage.
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Des adultes admirables, cela ne court pas les rues. J'en ai personnellement connu trois jusqu'à l'âge adulte. Deux religieuses enseignantes et un professeur de diction, madame Jean-Louis Audet, que Robert Charlebois a immortalisée dans une chanson. Les deux premières m'ont communiqué la passion d'apprendre et d'écrire sans faute et la dernière m'a transmis le culte de la langue bien parlée et m'a fait découvrir les beautés illimitées du français précis et élégant. Je les admirais et les craignais à la fois. À vrai dire, je craignais de les décevoir. D'où l'obligation à l'effort, cette gymnastique dont les résultats ne sont palpables que sur le long terme.
Un fils n'a pas besoin que son père devienne premier ministre pour l'admirer. Il lui suffit de l'aimer et d'avoir le sentiment d'être aimé à son tour, ce qui implique aussi d'être respecté. Sans doute les heurts entre générations seraient moins dramatiques si les adultes, ces anciens jeunes des années soixante, ne s'étaient pas soustraits à une des responsabilités majeures qui s'imposent avec l'âge, soit celle de permettre à ceux qui grandissent d'hériter de modèles de référence. Dans le Salon rouge en début de semaine, cette réalité était palpable. Le beau jeune homme blond aurait pu chanter comme Linda Lemay «le plus fort, c'est mon père», ce à quoi le père pouvait répondre, si l'on décodait bien le bonheur vif dans son regard: c'est aussi grâce à toi, mon fils, si je ne me suis pas découragé en cours de route. Celui qui nous dirige maintenant a construit sa propre vie, les regards croisés entre les membres de cette famille perceptibles au cours de la cérémonie de la passation des pouvoirs en témoignaient. Cet acquis a quelque chose de rassurant pour tout le monde. Le reste appartient à la politique.
denbombardier@earthlink.net
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