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Du bout des lèvres

Josée Blanchette   18 septembre 2009 
Il y a toujours une première fois. Et c'est bien pour cela qu'on s'en souvient jusqu'à la dernière. Moi, la première fois, j'avais 15 ans et je venais me faire prescrire la pilule. On se refilait ses coordonnées au cégep. Le doc avait un peu tripoté ma copine Brenda mais peut-être aussi que ça l'excitait de le claironner pour nous faire peur.

La première visite chez le plombier, ça reste une étape, un passage obligé, un viol clinique toujours désagréable, voire terrorisant.

En lisant le dernier roman du médecin-écrivain français Martin Winckler (alias le Dr Marc Zaffran), Le Choeur des femmes, toutes mes visites chez les gynécos me sont remontées dans la gorge. Je sais, ça fait loin, mais c'est un direct sans escale. Le corps a une mémoire, suffit de l'écouter.

Y a eu cette fois où le gynéco (un ami de la famille) m'opérait pour une vestibulite avec son nouvel appareil laser. La fumée s'échappait de mon entrejambes et comme j'étais gelée partiellement (un «bloc honteux», le bien nommé), je me demandais si j'avais le feu au cul. J'ai pleuré tout l'après-midi après cette intervention réussie sur le plan médical mais complètement ratée sur le plan amical. Remarquez, la gynéco que j'avais consultée au préalable pour ce problème cuisant m'avait prescrit un bébé (!) à 23 ans. «Ça va vous ouvrir le passage», m'avait-elle déclaré. J'avais trouvé ça illogique étant donné que la raison de ma visite était: «Docteur, je ne peux plus faire l'amour.» Depuis quand les bébés règlent-ils vos problèmes? Du jamais vu.

Y a eu aussi cette fois, plus récente, où une gynécologue-obstétricienne — j'étais bel et bien enceinte de 12 semaines — est entrée dans la salle d'examen du Royal Victoria, a placé son petit appareil sur mon ventre et a déclaré d'un ton cassant: «Le coeur ne bat plus.» Elle est ressortie aussi sec pour ne jamais réapparaître. Apprendre qu'on porte un foetus mort dans le bidochon au tiers de sa grossesse, ça vous désorganise le reste d'une journée. Le papa de mon B a eu beau lui courir après pour des explications, il semblerait qu'elle avait d'autres patientes à mortifier.

Avancez encore un peu les fesses

Au bout du compte, je préfère me faire examiner le frifri annuellement par des généralistes. La mienne, une sorte de Mère Teresa au regard tendre, pratique des accouchements sur deux continents. D'ailleurs, elle précise toujours à l'intention de ses patientes: «Je ne vous accouche pas, c'est vous qui accouchez... » Ça donne le ton. Cette femme se rend au Rwanda à ses frais, avec un mannequin portatif sous le bras pour montrer à des sages-femmes comment aider d'autres femmes à accoucher. Une dévouée. Dans l'humilité et le plaisir du contact. Dans le respect aussi, celui qu'un mécanicien éprouve pour de la belle mécanique. S'il y avait davantage de médecins comme elle, les médecines douces seraient peut-être moins populaires.

Parce que la médecine dure, la chirurgie particulièrement, c'est aussi les vedettes. Tiens, la dernière que j'ai consultée — un ORL vachement savant et réputé top dans son domaine — posait des questions à l'interne plutôt qu'à moi. L'interne traduisait l'entretien que nous avions eu (en ancien mandarin, si je me rappelle bien), tandis que cet homme très affairé examinait ses appareils et prenait bien soin de ne pas m'adresser la parole. J'ai fui à toutes jambes (bénissant le ciel qu'il ne soit pas orthopédiste) et sans jamais prendre ses antibios ni subir l'opération qu'il me conseillait. À la place, je me suis pulvérisé de l'huile essentielle d'origan et de clou de girofle dans le nez. C'était douloureux, mais moins que son mépris. Et je suis gué-rie.

Il n'y a qu'à lire Winckler (également auteur de La Maladie de Sachs), qui réunit un chef de service en santé des femmes et une brillante interne en gynécologie, obligée de faire son stage chez lui, pour se convaincre que la médecine à deux vitesses est un moindre mal comparée à la médecine à deux cerveaux. Il y a des médecins (de medicina, «art de guérir») et il y a des charlatans, ceux qui se servent de cet art pour asseoir leur pouvoir bien temporaire puisque la mort vient toujours clore l'aventure, on en conviendra.

Deux vitesses, une destination

La médecine humaniste, dont Winckler se réclame dans son roman pédagogique, existe. Il est même venu l'enseigner ici. Récemment immigré à Montréal avec sept de ses huit enfants — je lui ai demandé s'il avait entendu parler de la contraception et il m'a répondu, en riant, qu'il avait écrit un bouquin sur la question; passons —, il partagera ses connaissances à la fois éthiques et philosophiques avec des étudiants en bioéthique de l'Université de Montréal où il est chercheur invité. Son roman, La Maladie de Sachs, dont on a fait un film, figure même parmi les lectures obligatoires. «La médecine est mégalomane et parano, me dit-il. Les médecins ont envie de sauver des vies et se sentent coupables de ne pas y parvenir. Conséquemment, ils pensent que tout le monde leur en veut d'échouer. On ne va pas en médecine pour construire sa carrière sur le dos des autres. C'est malheureusement un métier de prestige et de pouvoir qui attire encore beaucoup de gens qui ne devraient pas être médecins», pense le bon docteur Zaffran, qui a 25 ans de pratique en santé des femmes derrière le stéthoscope.

Associant leur sentiment de supériorité inné à l'héritage chamanique de la grande prêtrise, certains médecins dérapent facilement dans l'abus de pouvoir. Martin Winckler prétend que dès qu'il y a relation de pouvoir, il n'y a pas de soins possibles.

Winckler (ou le docteur Zaffran) est d'accord avec nous (les femmes): les spéculums, forceps et autres instruments de torture moyenâgeux ne facilitent pas les choses, et on n'est jamais aussi dépossédées de ses moyens qu'avec un grand prêtre entre les jambes, couchées sur le dos et les fesses à l'air. Mais est-ce vraiment s'éloigner de la science que de se mettre dans la peau de l'autre et d'humaniser les soins?

Mon père se plaisait à répéter à ses patients: «Je ne sais pas pondre l'oeuf, mais je sais quand il est pourri.»

Maigre satisfaction, non seulement je sais pondre l'oeuf mais maintenant je sais aussi quand il est pourri.

***

Visité: le site de Martin Winckler (http://martinwinckler.com) et son blogue sur Passeport Santé.net. De la vulgarisation et des opinions controversées. Le meilleur texte sur la A(H1N1) que j'aie lu et qui vous explique tout, tout, tout par le menu. Pour se faire une idée du médecin et de l'auteur engagé. Ou pour réaliser que la médecine est une business comme une autre.

Aimé: Vivre autrement. Plaidoyer pour la santé, de Mario Proulx. On peut réécouter les émissions archivées à Radio-Canada de cette série radiophonique diffusée l'année dernière. Le livre permet d'approfondir quelques pistes sur la santé en compagnie du psychiatre français David Servan-Schreiber (il a écrit Guérir et Anticancer), du père Benoît Lacroix (je lui ai offert une grosse boîte de chocolats Geneviève Grandbois pour ses 94 ans, la semaine dernière!), du psychiatre Christophe André, du moine Matthieu Ricard, du médecin généraliste Serge Marquis. La santé prise dans son ensemble, un esprit dans un corps et non pas isolément, en morceaux détachés: vaste programme pour les Occidentaux performants et stressés que nous sommes.

Reçu: Technologies de l'orgasme - Le vibromasseur, l'«hystérie» et la satisfaction sexuelle des femmes, de Rachel P. Maines (Payot). Assez amusant d'apprendre que durant des siècles, les médecins tentèrent de soigner l'hystérie (d'utérus) en pratiquant des massages pelviens sur leurs patientes. Puis vint l'électricité et les vibros à la fin du XIXe siècle, le cinquième appareil domestique le plus vendu après la machine à coudre, le ventilateur, la bouilloire et le grille-pain. «En 1734, l'abbé Saint-Pierre aurait inventé un précurseur mécanique du vibromasseur appelé un "trémoussoir", mais on sait peu de choses sur la configuration et l'usage de cet appareil.» Fascinant ouvrage qui permet de constater à quel point la médecine évolue encore en matière de santé des femmes.

Noté: les différentes activités entourant le premier festival burlesque de Montréal, des trémousseuses professionnelles. Programme très alléchant érotico-coquin. Ce soir, des stars internationales de l'effeuillage se produiront au Studio Juste pour rire. Demain, toute la journée, ateliers burlesques pour apprendre les trucs des stars. Et demain soir, une compétition rassemblera 15 artistes sous le thème «Soirée des pastilles envoûtantes» et le groupe Lyse and the Hot Kitchen pour ceux qui veulent aussi danser. www.montrealburlesquefestival.ca.

***

Se poiler le Luchini

J'en voudrais pas comme dentiste parce que le mien est excellent et que je ne pourrais pas rire à belles dents. Mais comme gynéco, je le prendrais n'importe quand, histoire de bien me poiler. Vous imaginez un gynéco qui ne vous prend pas à rebrousse-poil, qui vous récite du Rimbaud ou du Chrétien de Troyes, pour vous détendre les muscles pubiens? Moi si. Z'imaginez un gynéco qui ne vous prend pas pour un con? Ben voilà ce qu'il est, Luchini, même quand il vous fait réciter du Jean Genet: «Assis-toi sur ma bite et causons.» Même là, en répétant une phrase débile, vous vous sentez moins con.

Moi, j'aimerais bien l'entendre me dire: «Insérons ce spéculum et spéculons.» Si le rire guérit, je veux bien de ce shaman-là. Fabrice Luchini dans Le Point sur Robert, jusqu'au 27 septembre au Monument-National et les 1er et 2 octobre à Québec. Un homme capable d'irriguer deux cerveaux à la fois. Enfin, je suppose qu'il ne fait pas que causer...






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