Bye Bye 2008: La tolérance multiculturelle ou la nouvelle inquisition

La décision tout juste rendue par le CRTC à propos du Bye Bye 2008 est exemplaire du totalitarisme sournois qui, depuis quelques années, sous les habits de la rectitude politique, corsète la liberté d'expression au Canada et dans les autres sociétés occidentales. À la lecture de cette décision rédigée dans le plus pur style de la novlangue managériale, on devine à quel point s'annonce une prochaine grande noirceur pour le débat public dans les sociétés qui sacrifient la liberté du débat public à la fiction idéologique de l'harmonie intercommunautaire imposée par les bureaucrates experts au service de la «diversité».

Il faut d'abord situer le propos au bon niveau. Il ne s'agit aucunement de savoir s'il faut approuver ou non tel sketch du Bye Bye ou telle déclaration qu'a pu y faire un des «humoristes» qui s'y retrouvait, mais de reconnaître le caractère liberticide de l'encadrement de la liberté d'expression par la rectitude politique qui se présente sous les apparences de la tolérance multiculturelle. Cette dernière, qui passe pour la plus noble des vertus dans nos sociétés converties au pluralisme identitaire, masque en fait, derrière les appels au respect de l'autre, une nouvelle censure qui n'est pas sans rappeler les origines marxistes du multiculturalisme.

La notion centrale au coeur de la tolérance multiculturelle est celle prohibant les «propos offensants» envers certaines «communautés» à travers ceux qui prétendent les définir. C'est elle d'ailleurs qui a été mobilisée dans la condamnation du Bye Bye 2008. Elle n'est pas sans rappeler la crise des caricatures danoises ou encore les tentatives de plus en plus insistantes pour faire bannir des librairies européennes l'album Tintin au Congo.

Il est de plus en plus courant, dans les sociétés occidentales, d'en appeler à la censure des propos qui sont jugés offensants par certains lobbys qui parviennent ainsi à se soustraire à la critique publique, la plupart du temps au nom de l'antiracisme ou de la lutte à la discrimination. La méthode est toujours la même: on accuse celui qui s'est hasardé à transgresser la rectitude politique de tenir des propos haineux, ou à tout le moins, coupables d'insensibilité envers certaines communautés.

Se déploie ainsi un espace public aseptisé où la tolérance multiculturelle justifie la régression systématique de la liberté d'expression, et cela, dans une de ses manifestations les plus indispensables, celle du droit de caricaturer et de tenir des propos n'ayant pas à recevoir l'imprimatur des lobbies qui sont parvenus à transformer en catégorie administrative ou juridique leur définition très particulière du blasphème. Rien de surprenant à voir l'humour ici pris à partie — et dans le cas présent, de manière particulièrement paradoxale, car le Bye Bye 2008, comme l'ont d'ailleurs noté les responsables de Radio-Canada, avait justement pour ambition de tourner en dérision les propos qu'on lui a reproché de tenir. Il ne faut pas être grand sorcier pour deviner la suite: l'espace public tel qu'il est reconstruit par le multiculturalisme d'État sera nécessairement fragmenté à partir de lobbies bien organisés disposant chacun d'un droit de veto dans la représentation publique que l'on proposera de ceux dont il prétend parler.

Cette tolérance agressive, qui fait taire les irrévérencieux ou les impénitents, elle fonctionne évidemment à sens unique. Il suffit de se rapporter au Bye Bye 2007 pour constater qu'elle se déploie bien autrement lorsqu'il est question de la majorité historique dans nos sociétés. On se souvient du contexte, marqué par la crise des accommodements raisonnables et plus particulièrement par le code de vie de Hérouxville qui fut accueilli dans la stupeur par l'intelligentsia progressiste. Lors de ce Bye Bye, on caricatura l'ADQ et son chef en les présentant comme une collection d'analphabètes pratiquant le salut hitlérien et les gens de Hérouxville comme les parfaits représentants d'un Québec profond consanguin à l'intolérance crasse et vulgaire.

La bonne cible

Pourtant, à ce moment, et heureusement, faut-il le dire, personne n'a mené une campagne médiatique contre la SRC pour diffamation. Il faut savoir que l'on se moquait alors de la bonne cible, le «colon des régions», comme on se moque en France du beauf et aux États-Unis du redneck. D'aucune manière la tolérance multiculturelle n'entend censurer ceux qui participent avec elle à la diabolisation de la majorité nationale.

La conséquence politique la plus évidente de cette nouvelle culture médiatique ne fait pas de doute: on assiste au déploiement d'un dispositif inhibiteur fondé sur l'intimidation de ceux qui remettraient en question les dogmes de la rectitude politique. Il sera de plus en plus hasardeux pour des acteurs publics de critiquer les lobbies immaculés qui se sont placés à l'abri de la censure, alors qu'il sera recommandé, pour augmenter son crédit idéologique, de poursuivre la diabolisation de la société occidentale en multipliant les procès en «racisme», «sexisme» et «homophobie».

Les seuls propos admis dans l'espace public seront ceux qui travailleront à la transformation thérapeutique du groupe majoritaire, appelé à se fondre dans une nouvelle société fondée sur la disqualification de son expérience historique. Inversement, au nom de l'interdiction des propos en appelant à la «discrimination», on proscrira les opinions en contradiction avec le multiculturalisme d'État en les assimilant toujours à la figure de l'intolérance.

Il n'est pas impensable d'envisager dans quelques années seulement l'apparition de nouvelles versions expurgées des oeuvres d'Aristote, de Montesquieu, de Shakespeare ou de Molière pour les rendre conformes à la nouvelle religion multiculturelle. C'est le propre des idéologies de ne rien tolérer de ce qui les contredit et de pratiquer au nom de lendemains meilleurs la persécution au temps présent. À terme, on assistera probablement, comme c'est d'ailleurs déjà le cas, à la mise à l'index des oeuvres et des idées en contradiction avec la tolérance multiculturelle et à la reprogrammation intégrale des représentations sociales à partir du modèle de l'égalitarisme identitaire le plus intransigeant.

Il ne s'agit certainement pas de dire que le dernier Bye Bye était sans reproche, et l'habituelle controverse qui a suivi sa diffusion nous a rappelé qu'il s'était surtout rendu coupable d'un crime finalement bien plus grave que ceux que lui reprochent les savants experts au service du multiculturalisme officiel: il n'était pas drôle. Il manquait d'humour, d'esprit et de finesse. Il se voulait platement pédagogique et se complaisait dans les lieux communs les plus éculés du Québec médiatique. Cela aurait dû suffire à en faire une critique sévère. Mais la gauche multiculturelle n'allait pas se priver d'un procès en racisme contre la société québécoise. Elle ne s'en prive jamais, d'ailleurs.