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Duas et bene pendentes

29 avril 2003 
C'est du latin. Elles sont deux et bien pendantes, les couilles du pape. Voilà ce que signifie cette sentence latine, cette formule consacrée, cette locution réglementaire. Duas et bene pendentes, le pape est bien pourvu de deux testicules réels, devenus le symbole de son admissibilité à l'infaillibilité. Le souverain pontife doit être membré. Oui. Une fois élu, fumée blanche toute sortie de la cheminée et cérémonie classique de la reconnaissance achevée, la rumeur veut que le nouveau pape doive en secret se soumettre à ce rite très discret, s'asseoir sur un trône troué, se faire vérifier manuellement par un officiant qui déclare en toute solennité au terme de l'examen: il en a deux et elles sont bien pendantes. Dans le symbole, nous allons à tâtons. Si la consécration n'est pas une affaire de genre ou de sexe, j'en perds mon latin.

Lorsque j'avais seize ans, je me souviens avoir lu un gros bouquin jaune, très épais, une oeuvre monumentale qui a certainement mobilisé la vie de son auteur, L'Histoire du Vatican. Vous me direz qu'il n'est pas sain de lire L'Histoire du Vatican quand on est adolescent. J'en conviens. Ma psychologue m'en parle souvent: je lis trop, et surtout des livres dangereux. D'ailleurs, je fus élevé par une mère anticléricale qui détestait naturellement les attributs du pape. Elle le trouvait trop riche, trop puissant et finalement l'air assez bête (nous parlons de Pie XII). Comment voulez-vous qu'un enfant sorte indemne d'une éducation qui prônait un pareil manque de respect envers l'Église, les Patrons, les Politiciens, les Riches et les Hommes?

Mais là n'est pas l'affaire. Ma mère ayant tant houspillé le prêtre, je ne me suis jamais senti en devoir de le faire moi-même. À seize ans, je rêvais de devenir anthropologue et j'avais déjà des dispositions pour le regard éloigné. Le prêtre était une femme comme une autre, dans mon esprit du moins. L'enfer et le ciel ne m'inquiétaient pas vraiment, j'étais de bien trop bonne humeur pour me sentir coupable. Depuis, il en a coulé des péchés et des bontés sous le pont Charlemagne.

Je suis devenu anthropologue, sérieusement obsédé par les enveloppes culturelles qui habillent nos gestes, dires et objets. J'ai récemment lu un autre livre lourd, une de ces sommes qui prend une vie à écrire, La Papesse Jeanne, du dénommé Alain Boureau. Il faut bien s'appeler Boureau pour faire pareil plongeon au Moyen-Âge. Néanmoins l'ouvrage est très recommandable. L'histoire de la papesse remonte à une rumeur devenue légende. Il paraîtrait qu'une femme, déguisée en homme, une travestie en quelque sorte, fut élue pape vers 855 de notre ère. Déculottée plus que démasquée, elle est à l'origine d'un rite obsessionnel qui lui-même traduit toute l'ironie de la question des genres dans la hiérarchie des pouvoirs urbi et orbi. Testiculos habet, dignus est papali corona. Du latin encore, qui parle de lui-même. Il a des couilles, il est digne d'être couronné pape. Pas pire que l'Hébreu, cousin de l'Araméen, langue que parlait Jésus, qui laisse la femme dans le champ gauche, où l'on verra là aussi qu'Abraham ne pouvait pas avoir une autre gueule que celle de Charlton Heston, qui d'ailleurs fut Moïse pour le compte d'Hollywood. Virilité, quand tu nous tiens. Je ne dis rien du Coran que je n'ai pas eu le temps d'apprendre par coeur mais dont la rumeur veut qu'il ne soit pas un texte féministe. Les grandes religions ont cette manie de mettre les points sur les i.

La femme est d'autant plus indigne que la dignité consiste à avoir des couilles. Certes, mais encore. Il faut avoir des couilles en or, du genre de celles qui ne servent à rien, surtout pas à ensemencer. La fertilité est impure, même si nécessaire, parce qu'il faut bien reproduire des petits chrétiens, des petits juifs, des petits musulmans. Mais le mâle consacré ne s'abaisse pas à ces vils travaux. Le Pape semonce à coup de bulles, le Militaire semonce à coup de canon. Seuls les humbles ouailles semoncent à coup de semence. Voilà comment fonctionne la Trilogie qui fournit des petits soldats à tous. La femme est un ventre nécessaire, un détour obligé, une machine à faire des fidèles. Ce qui nous renvoie à la tradition de la Grèce antique, pierre angulaire de nos plus hauts savoirs. Mieux vaut en avoir que de ne pas en avoir.

Le fait d'avoir ou de ne pas avoir, de couilles en l'occurrence, mais ce pourrait être de l'argent ou du pouvoir, relève de la première grande injustice qui soit, le partage binaire du monde. T'es d'un bord ou de l'autre. L'esprit très raffiné irait jusqu'à faire une distinction entre couille de gauche et couille de droite, allant jusqu'à prétendre qu'une est plus basse que l'autre, l'une plus féminine, l'autre plus masculine. Il est un peuple élu face au reste du monde que Dieu n'a pas élu. Jérusalem? Pourquoi, bon dieu, Dieu a-il atterri là et là seulement, Lui dont on dit qu'il a le don d'ubiquité? Et pourquoi tous les chemins mèneraient-ils à Rome?

Et si Dieu était une femme, et s'il était une Marie de l'Incarnation ou une Artémis de la Fertilité? Qu'en serait-il du sacré de nos couilles?

Comme quoi nous sommes des animaux croyants, des croyants purs et durs, nous les rationnels modernes. Demander au Pape de faire les femmes prêtres et de sensibiliser Dieu aux grandeurs et misères de l'enfantement, c'est lui demander de refaire le monde. Ce qui est beaucoup. Il représente le corps mâle de l'Église, il n'a d'autres choix que de défendre ses deux affaires.
 
 
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  • bo dg
    Inscrit
    mardi 29 avril 2003 07h58
    Dieu est lumière
    Tous les chrétiens du monde, tiennent leur origine spirituelle
    du fils de Dieu, Jésus homme-sauveur, premier prêtre,
    né d'une femme appelée Marie, et que lui-même
    appelait son Dieu, Père.

    Voilà, tout est dit, la foi pure ne plastronne pas.

    Valérien Lachance

  • Pierre Pinsonnault
    Inscrit
    mardi 29 avril 2003 08h11
    Intéressant
    Non seulement le texte est plaisant par la légèreté du ton, mais on apprend quelques faits passés qui sont d'importance et d'actualité : la place des femmes dans les sociétés humaines (si on se rappelle comme exemple le plus percutant celui que les talibans leur accordaient en Afghanistan).

    Cet article de la part d'un anthropologue me conforte dans l'idée que nous vivons dans un monde bien "étrange" où nous découvrons tout au long de notre vie des choses bien surprenantes. Tout jeunes même au Québec, nous n'aurions jamais suspecté que notre soeur ou notre copine de classe ou notre mère, avec ou sans droit de vote, soient perçues moins utiles que nous les garçons ayant des notes en classe moins hautes.

  • Céline Morin
    Inscrite
    mardi 29 avril 2003 08h44
    La vérité peut choquer mais aussi faire rire
    J'ai lu votre article avec beaucoup de plaisir. Plaisir de voir un homme écrire avec autant de franchise sur la ligne faite par l'église entre les deux sexes. Et aussi comment nous sommes loin d'être débarassés de nos tabous. Je suis une Québécoise vivant en France et je remarque que les Français, contrairement à nous, on fait une séparation totale entre religion et état civil. Arriverons-nous un jour à faire de même?

    Aussi, sans vouloir changer de sujet, j'ai commencé moi aussi à mépriser les ecclésiastiques à force d'entendre parler des jeunes garçons victimes de leurs agressions sexuelles!!

    Encore bravo pour cet article.

  • Lise Tremblay
    Inscrite
    mardi 29 avril 2003 18h07
    Nous n'avons sûrement pas le même âge !
    En effet, dès l'âge de 6 ans j'étais frustrée d'être née femme, car je réalisais tous les droits et les statuts automatiques qui étaient accordés aux mâles, mais refusés aux filles.

    C'est une chance que je ne sois pas née en Afghanistan !

  • Paul Lavergne
    Inscrit
    lundi 5 mai 2003 05h59
    Humour !
    J'admire votre sens de l'humour. S'il fallait tout prendre au pied de la lettre comme le font souvent beaucoup de nos dirigeants religieux ou laïcs nous en serions encore à vivre des absurditités: guerre, excomminication ... Je pense que Dieu doit se tordre de rire en voyant toutes nos complications, absurdités ,,, que nous véhiculons en son nom !

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