Le temps long et le temps court
Les diplômés de l’INIS sur leur célèbre radeau, à la fois hôtel flottant et salle de montage, à Gaspé. Dans l’ordre habituel: Charles-Olivier Bleau, Gino Patrigani, Alexandra Guité, Rémy Huberdeau, Natacha Veilleux, Olivier Sabino et Joffre
«The voyage is your life and the ship is yourself.» La ligne est lancée, ils n'ont qu'à y mordre. J'ai choisi ma citation avec soin. Installés dans le «carré» du voilier Sedna IV, amarré au quai de Sandy Beach, tout près de Gaspé, les sept diplômés de l'Institut national de l'image et du son (INIS) ont séjourné trois semaines à bord, mi-marins, mi-marris, puisqu'ils sont surtout confinés dans leurs salles de montage de fortune afin d'accoucher chacun d'un documentaire ou d'une oeuvre de fiction sur la Gaspésie, dans le cadre de «L'INIS à Gaspé».
La citation du compositeur allemand Eberhard Shoener me semble toute indiquée pour accoster sur les rives de la création et de la créativité, du mal de mer aussi qui donne la nausée à l'occasion.
Je leur parle de mystère, d'expérience spirituelle selon Julia Cameron, la papesse de la créativité, de feu sacré, d'obsession nécessaire, du doute salutaire, de la discipline comme clé à la liberté, de marathon. L'écrivain à succès japonais et marathonien Haruki Murakami écrit dans son livre, Auto-portrait de l'auteur en coureur de fond, que dans l'écriture comme dans les marathons, le talent, la persévérance et la discipline sont intimement liés.
C'est à titre de vendrediste (les lundistes écrivent tous les lundis dans un quotidien), de chroniqueuse, de blogueuse, d'auteure et de pigiste devant l'éternel que je m'entretiens avec eux, rompue à l'art de me démultiplier tout en protégeant l'essentiel: un élan, une source qui jaillit d'on ne sait où.
Les deux temps
Je reviens du temps long, le temps des vacances, le temps qui nourrit la création et l'imagination, le temps qui s'étire, qui monte et descend avec les marées, aux six heures, le temps allié, le temps étoilé, le temps aoûté. Je rentre d'une échappée belle dans l'été inachevé. Et continuellement je me sens partagée entre le temps long et le temps court, celui où chaque seconde est comptée, où le temps file trop vite, où la respiration s'agite et les nuits raccourcissent, où les dates butoirs s'accumulent et le niveau de l'eau monte.
Chaque créateur porte en lui le désir de laisser des traces qui ne s'effaceront pas dans le sable avec la prochaine vague. Chaque création est un enfantement nécessaire qui nargue la mort. Mais le temps se dispute en nous: savourer ou créer, profiter du temps long ou rattraper le temps qui court.
J'y pensais cette semaine en apprenant le décès du comédien Reynald Bouchard, souligné par une brève (le temps court, toute une vie résumée en cinq lignes) dans le journal. Il m'avait écrit cet été pour me reparler de son Noël dans le parc (Lahaie), sans savoir qu'il venait d'y vivre son 15e et dernier Noël d'illuminé commandité par Hydro-Québec.
Est-ce que le comédien aurait agi ou créé davantage s'il avait su qu'à 63 ans les tic-tac seraient comptés? Tout ce que je sais, c'est que ce gars-là était un authentique créateur animé par le feu sacré, poussé par la passion, rongé par le doute, angoissé comme la plupart des artistes, hanté par ses projets pour ne pas être habité par la mort. «The voyage is your life and the ship is yourself.» Voilà. Il a fait naufrage. Un créateur meurt-il vraiment un jour ou son trésor repose-t-il au fond de la mer?
L'air du temps, le zeitgeist
À mes futurs documentaristes et cinéastes, j'ai aussi causé de l'intelligence du tâtonnement. J'ai oublié de mentionner l'importance de savoir dire non, même aux projets intéressants ou bruyants, pour pouvoir dire oui à l'espace de création, un temps de silence et de repli intérieur. J'ai aussi parlé d'humilité, de durée, de fuir l'assentiment général, d'être à l'écoute, en état d'observation, toutes antennes au vent, réceptifs à l'air du temps, chose plus difficile à faire quand le temps court.
Savoir lire son époque, ça vous évite de finir dans la dèche, pauvre et malade, oublié de tous. La difficulté de l'équilibre versus le déséquilibre consiste à surfer sur la crête de la vague de la pertinence et de l'impertinence, une façon de ne pas être complaisant avec ses contemporains tout en puisant au même dictionnaire des synonymes.
Mes étudiants d'un jour, que j'interrogeais sur les raisons qui les poussent à créer, m'ont parlé de santé (mentale), de donner la parole, d'émouvoir, de raconter une histoire, de faire vivre les personnages qu'ils ont dans la tête, d'immortaliser des sentiments, de donner un sens. Et parfois le sens n'en a plus.
Je ne peux m'empêcher d'admirer avec quelle créativité cet animateur de télé brésilien — dont j'oublie le nom très médiatisé en ce moment — a fait grimper les cotes d'écoute de son émission sur la criminalité en supprimant quelques «personnages» au passage. Le crime peut payer. Par contre, savoir où se termine la fiction et où recommence la réalité peut vous éviter de moisir à l'ombre.
Au bout du compte, une fois que les conditions extérieures et matérielles sont réunies (Hydro, encore), une fois qu'on a maîtrisé les outils et surmonté les limites temporelles, reste à puiser en soi.
Pas de création sans monde intérieur, pas de monde intérieur sans temps long pour s'étirer, allonger le souffle et le reprendre. Jusqu'au dernier.
***
Dormi: dans un tipi près du mont Mégantic, durant les Perséides. Beaucoup d'étoiles filantes et du temps long en masse pour jongler. Pas fermé l'oeil de la nuit à cause des colocs, un nid de chauves-souris accroché à l'intérieur de cette tente folklorique. Je ne vous donne pas l'adresse mais méfiez-vous des tipis. Est-ce que j'ai déjà mentionné que j'haïïïïïïïïïïïïïïïïïïs le plein air? Me semblait aussi...
Joué: le canon de Pachelbel sur deux harmoniums en Gaspésie, dont celui qui est toujours chez mon oncle, à Rivière Madeleine, et sur lequel j'ai pioché à l'oreille toute mon enfance. C'est pas moi qui joue mal, ce sont les harmoniums (dont celui de la maison Blanchette, à l'Anse-Blanchette) qui sont désaccordés. Dites, y a un accordeur d'harmonium dans la salle? Y a de l'ouvrage par chez nous.
Reçu: Bibi, le dernier-né de Victor-Lévy Beaulieu aux Éditions Trois-Pistoles. Je n'ai pas encore eu la chance de me plonger dans ces mémoires singuliers de 592 pages, «oeuvre toute de violet, de noir, d'ocre et de cuivre». Bibi, c'est lui. J'ai hâte de me glisser entre ses lignes, entre ses mots suaves, dans une oeuvre de pure création basée sur sa vraie vie. Tiens, page 461: «Me disais: sais pas pourquoi les folles et les fous m'aiment, c'était déjà comme ça quand j'étais enfant: l'idiot ti-gus courait après moi dans les rues de Trois-Pistoles, il m'offrait les vieux bonbons crasseux qu'il gardait dans un petit sac attaché à l'une de ses bretelles [...].» Je suis de ces folles et fous.
Feuilleté: La Gaspésie vue du ciel (éd. de L'Homme) en retenant mon souffle. Gespeg, c'est le bout du monde et c'est encore plus évident vu d'en haut. Par anses et par vaux, jusqu'à la baie de Gaspé, le livre montre l'étendue de ce royaume sauvage en mariant les photographies de Pierre Lahoud à la prose d'Henri Dorion. Le rocher Percé, les éoliennes, les petits cimetières, les ports de mer, les caps, les Chics-Chocs, les phares, on survole ce monde infiniment ensorcelant à vol de goéland.
Cherché: un nouveau titre pour cette page. Toutes les bonnes idées, même les mauvaises, sont les bienvenues.
Retour aux sources
Ils ont les yeux ronds et l'appétit grand comme la baie de Gaspé. Vous irez voir leurs documentaires ou leurs fictions, à fleur d'eau. Ils ont ramé, trimé dur et produit de petites perles sur la région, le naufrage du Carrick à Cap-des-Rosiers, l'expropriation des habitants de l'île Bonaventure pour «sauver» la colonie de fous de Bassan, une séance de purification mic-mac. www.475gaspe.com (dans « Zone média»). Z'irez voir leur blogue collectif également, où ils racontent davantage leur séjour et leur démarche, http://inisgaspe.blogspot.com.
***
8 mm
Parlant films, je me suis accroché les pieds sur le site de l'émission J'ai la mémoire qui tourne à Historia, une idée de notre collègue Sylvain Cormier, collectionneur et nostalgiste, écumeur de ventes de garage et ramasseur de 8 mm depuis une douzaine d'années.
On peut visionner ces petites trouvailles muettes de notre passé (1920 à 1989), des films de famille qui auraient sombré dans l'oubli et qui vous rappelleront de glorieux moments de votre jeunesse, sur le site d'Historia. Pour ceux qui ont raté l'émission hier soir, en reprise aujourd'hui à 16h et demain à 19h, avec Marcel Sabourin à l'animation. Délicieux. http://jailamemoirequitourne.historiatv.com.
***
Ce texte est dédié à la mémoire de Reynald Bouchard.
La citation du compositeur allemand Eberhard Shoener me semble toute indiquée pour accoster sur les rives de la création et de la créativité, du mal de mer aussi qui donne la nausée à l'occasion.
Je leur parle de mystère, d'expérience spirituelle selon Julia Cameron, la papesse de la créativité, de feu sacré, d'obsession nécessaire, du doute salutaire, de la discipline comme clé à la liberté, de marathon. L'écrivain à succès japonais et marathonien Haruki Murakami écrit dans son livre, Auto-portrait de l'auteur en coureur de fond, que dans l'écriture comme dans les marathons, le talent, la persévérance et la discipline sont intimement liés.
C'est à titre de vendrediste (les lundistes écrivent tous les lundis dans un quotidien), de chroniqueuse, de blogueuse, d'auteure et de pigiste devant l'éternel que je m'entretiens avec eux, rompue à l'art de me démultiplier tout en protégeant l'essentiel: un élan, une source qui jaillit d'on ne sait où.
Les deux temps
Je reviens du temps long, le temps des vacances, le temps qui nourrit la création et l'imagination, le temps qui s'étire, qui monte et descend avec les marées, aux six heures, le temps allié, le temps étoilé, le temps aoûté. Je rentre d'une échappée belle dans l'été inachevé. Et continuellement je me sens partagée entre le temps long et le temps court, celui où chaque seconde est comptée, où le temps file trop vite, où la respiration s'agite et les nuits raccourcissent, où les dates butoirs s'accumulent et le niveau de l'eau monte.
Chaque créateur porte en lui le désir de laisser des traces qui ne s'effaceront pas dans le sable avec la prochaine vague. Chaque création est un enfantement nécessaire qui nargue la mort. Mais le temps se dispute en nous: savourer ou créer, profiter du temps long ou rattraper le temps qui court.
J'y pensais cette semaine en apprenant le décès du comédien Reynald Bouchard, souligné par une brève (le temps court, toute une vie résumée en cinq lignes) dans le journal. Il m'avait écrit cet été pour me reparler de son Noël dans le parc (Lahaie), sans savoir qu'il venait d'y vivre son 15e et dernier Noël d'illuminé commandité par Hydro-Québec.
Est-ce que le comédien aurait agi ou créé davantage s'il avait su qu'à 63 ans les tic-tac seraient comptés? Tout ce que je sais, c'est que ce gars-là était un authentique créateur animé par le feu sacré, poussé par la passion, rongé par le doute, angoissé comme la plupart des artistes, hanté par ses projets pour ne pas être habité par la mort. «The voyage is your life and the ship is yourself.» Voilà. Il a fait naufrage. Un créateur meurt-il vraiment un jour ou son trésor repose-t-il au fond de la mer?
L'air du temps, le zeitgeist
À mes futurs documentaristes et cinéastes, j'ai aussi causé de l'intelligence du tâtonnement. J'ai oublié de mentionner l'importance de savoir dire non, même aux projets intéressants ou bruyants, pour pouvoir dire oui à l'espace de création, un temps de silence et de repli intérieur. J'ai aussi parlé d'humilité, de durée, de fuir l'assentiment général, d'être à l'écoute, en état d'observation, toutes antennes au vent, réceptifs à l'air du temps, chose plus difficile à faire quand le temps court.
Savoir lire son époque, ça vous évite de finir dans la dèche, pauvre et malade, oublié de tous. La difficulté de l'équilibre versus le déséquilibre consiste à surfer sur la crête de la vague de la pertinence et de l'impertinence, une façon de ne pas être complaisant avec ses contemporains tout en puisant au même dictionnaire des synonymes.
Mes étudiants d'un jour, que j'interrogeais sur les raisons qui les poussent à créer, m'ont parlé de santé (mentale), de donner la parole, d'émouvoir, de raconter une histoire, de faire vivre les personnages qu'ils ont dans la tête, d'immortaliser des sentiments, de donner un sens. Et parfois le sens n'en a plus.
Je ne peux m'empêcher d'admirer avec quelle créativité cet animateur de télé brésilien — dont j'oublie le nom très médiatisé en ce moment — a fait grimper les cotes d'écoute de son émission sur la criminalité en supprimant quelques «personnages» au passage. Le crime peut payer. Par contre, savoir où se termine la fiction et où recommence la réalité peut vous éviter de moisir à l'ombre.
Au bout du compte, une fois que les conditions extérieures et matérielles sont réunies (Hydro, encore), une fois qu'on a maîtrisé les outils et surmonté les limites temporelles, reste à puiser en soi.
Pas de création sans monde intérieur, pas de monde intérieur sans temps long pour s'étirer, allonger le souffle et le reprendre. Jusqu'au dernier.
***
Dormi: dans un tipi près du mont Mégantic, durant les Perséides. Beaucoup d'étoiles filantes et du temps long en masse pour jongler. Pas fermé l'oeil de la nuit à cause des colocs, un nid de chauves-souris accroché à l'intérieur de cette tente folklorique. Je ne vous donne pas l'adresse mais méfiez-vous des tipis. Est-ce que j'ai déjà mentionné que j'haïïïïïïïïïïïïïïïïïïs le plein air? Me semblait aussi...
Joué: le canon de Pachelbel sur deux harmoniums en Gaspésie, dont celui qui est toujours chez mon oncle, à Rivière Madeleine, et sur lequel j'ai pioché à l'oreille toute mon enfance. C'est pas moi qui joue mal, ce sont les harmoniums (dont celui de la maison Blanchette, à l'Anse-Blanchette) qui sont désaccordés. Dites, y a un accordeur d'harmonium dans la salle? Y a de l'ouvrage par chez nous.
Reçu: Bibi, le dernier-né de Victor-Lévy Beaulieu aux Éditions Trois-Pistoles. Je n'ai pas encore eu la chance de me plonger dans ces mémoires singuliers de 592 pages, «oeuvre toute de violet, de noir, d'ocre et de cuivre». Bibi, c'est lui. J'ai hâte de me glisser entre ses lignes, entre ses mots suaves, dans une oeuvre de pure création basée sur sa vraie vie. Tiens, page 461: «Me disais: sais pas pourquoi les folles et les fous m'aiment, c'était déjà comme ça quand j'étais enfant: l'idiot ti-gus courait après moi dans les rues de Trois-Pistoles, il m'offrait les vieux bonbons crasseux qu'il gardait dans un petit sac attaché à l'une de ses bretelles [...].» Je suis de ces folles et fous.
Feuilleté: La Gaspésie vue du ciel (éd. de L'Homme) en retenant mon souffle. Gespeg, c'est le bout du monde et c'est encore plus évident vu d'en haut. Par anses et par vaux, jusqu'à la baie de Gaspé, le livre montre l'étendue de ce royaume sauvage en mariant les photographies de Pierre Lahoud à la prose d'Henri Dorion. Le rocher Percé, les éoliennes, les petits cimetières, les ports de mer, les caps, les Chics-Chocs, les phares, on survole ce monde infiniment ensorcelant à vol de goéland.
Cherché: un nouveau titre pour cette page. Toutes les bonnes idées, même les mauvaises, sont les bienvenues.
Retour aux sources
Ils ont les yeux ronds et l'appétit grand comme la baie de Gaspé. Vous irez voir leurs documentaires ou leurs fictions, à fleur d'eau. Ils ont ramé, trimé dur et produit de petites perles sur la région, le naufrage du Carrick à Cap-des-Rosiers, l'expropriation des habitants de l'île Bonaventure pour «sauver» la colonie de fous de Bassan, une séance de purification mic-mac. www.475gaspe.com (dans « Zone média»). Z'irez voir leur blogue collectif également, où ils racontent davantage leur séjour et leur démarche, http://inisgaspe.blogspot.com.
***
8 mm
Parlant films, je me suis accroché les pieds sur le site de l'émission J'ai la mémoire qui tourne à Historia, une idée de notre collègue Sylvain Cormier, collectionneur et nostalgiste, écumeur de ventes de garage et ramasseur de 8 mm depuis une douzaine d'années.
On peut visionner ces petites trouvailles muettes de notre passé (1920 à 1989), des films de famille qui auraient sombré dans l'oubli et qui vous rappelleront de glorieux moments de votre jeunesse, sur le site d'Historia. Pour ceux qui ont raté l'émission hier soir, en reprise aujourd'hui à 16h et demain à 19h, avec Marcel Sabourin à l'animation. Délicieux. http://jailamemoirequitourne.historiatv.com.
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Ce texte est dédié à la mémoire de Reynald Bouchard.
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