jeudi 9 février 2012 Dernière mise à jour 11h57
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir

Exporter de l'eau en vrac - Un rêve pour économistes et ingénieurs

Frédéric Julien  20 juillet 2009 
L'Institut économique de Montréal (IEDM,) et au premier chef F. Pierre Gingras, proposent d'exporter en vrac de l'eau québécoise sur une base commerciale (Le Devoir, 16 juillet 2009). L'idée n'est pas nouvelle, mais M. Gingras insiste pour que l'on considère la variante qu'il expose «avec objectivité et ouverture d'esprit». Soit. Le projet complexe Eau du Nord consisterait à proposer aux États-Unis d'augmenter leurs ponctions dans les Grands Lacs, moyennant rétribution, et à compenser la baisse de débit que subirait alors le Saint-Laurent par la dérivation partielle de cours d'eau nordiques via la rivière des Outaouais.

Selon M. Gingras, avant même d'engranger les profits de la vente de leur «part» de l'eau des Grands Lacs, les Québécois pourraient rentabiliser le projet par la hausse de la production hydroélectrique sur la rivière des Outaouais et éviter tout gâchis écologique en limitant les dérivations aux supposés «surplus d'eau» du Nord. A priori plus modeste et réaliste que ses pharaoniques prédécesseurs, ce nouveau projet d'exportation d'eau vers les États-Unis n'en repose pas moins sur la même logique économique et écologique douteuse.

Le doute

En effet, bien que certains aux États-Unis crient à la pénurie depuis les années 1960, il n'y a pas là-bas de marchés sérieux pour l'eau du Québec. Dans l'ensemble, nos voisins du Sud sont tout à fait capables d'alimenter leur économie avec leurs propres ressources, renouvelables et comparables à celles du Canada.

En fait, après avoir atteint un sommet autour de 1980, les prélèvements d'eau aux États-Unis ont depuis diminué et semblent vouloir se stabiliser. S'ils ne s'effectuent toujours pas à un rythme durable, ils ne justifient pas pour autant l'importation massive d'une eau plus coûteuse que la poursuite des programmes d'augmentation de l'offre domestique (recyclage, dessalement dont le prix chute) et de contrôle de la demande.

Quand on sait qu'aux États-Unis on utilise deux ou trois fois plus d'eau par personne qu'en Europe pour un niveau de vie semblable, on comprend le potentiel de tels programmes! À partir du moment où il n'y a pas d'acheteurs sérieux pour l'eau québécoise, mieux vaut choisir nos projets hydroélectriques en fonction de leurs mérites propres ou investir autrement nos milliards.

Vision archaïque

Quant à la notion de «surplus d'eau» au Québec, il s'agit là d'une conception anthropocentrique de la nature aujourd'hui dépassée. Il est faux de dire que les eaux douces des rivières qui échappent aux humains «se perdent dans l'eau salée». Cette vision archaïque qui réduit une rivière sauvage au rang de ressource gaspillée fait l'impasse sur les usages qu'en font les autres espèces. La circulation de l'eau, assimilable au sang de la Terre, soutient la biodiversité et est au coeur de la vitalité des écosystèmes, auxquels elle est imbriquée de manière complexe.

C'est ce qu'ont découvert les pêcheurs égyptiens après avoir érigé le barrage d'Assouan qui, en retenant trop de nutriments, a causé une forte baisse des prises dans le delta du Nil, loin en aval. Ceci ne veut pas dire que toute altération humaine d'un cours d'eau est condamnable, loin de là! Seulement, ces altérations ne sont pas sans conséquence et doivent donc être justifiées autrement que par le seul appât du gain, nécessairement sans fin. Il est aberrant de lire que

M. Gingras se désole du fait que nos politiques gouvernementales «se concentrent sur une restriction de l'usage de l'eau»!

Au-delà de l'économie et de l'écologie

D'ailleurs, il est frappant de constater à quel point la réflexion de M. Gingras (et de l'IEDM) se limite à des considérations financières et techniques. Comme si la décision d'exporter de l'eau se réduisait à une analyse comptable! Que penser des conséquences légales du fait d'enclencher le commerce international de l'eau? Le Canada a pourtant conclu un accord de libre-échange avec les États-Unis en vertu duquel une fois ouverte la boîte de Pandore de l'exportation d'eau en vrac, il pourrait s'avérer ardu de limiter l'accès au «produit». Ce problème potentiel de souveraineté a d'ailleurs pesé lourd dans l'élaboration de la récente stratégie anti-exportation du gouvernement canadien.

Plus fondamentalement, on peut se demander si encourager la marchandisation d'un nouveau pan de notre patrimoine collectif est une bonne chose. De plus en plus de décisions autrefois prises en société sont aujourd'hui abandonnées aux mécanismes du marché. Est-ce le sort que l'on souhaite également pour l'eau? La question mérite à tout le moins d'être posée au vu de l'importance de l'eau pour l'identité tant québécoise que canadienne.

Ainsi, un récent sondage Nanos révélait que la majorité des Québécois et des Canadiens considèrent l'eau comme la ressource naturelle la plus importante du pays, loin devant le pétrole et le gaz naturel. Comment expliquer cela par rapport à la place unique qu'occupent le pétrole et le gaz dans notre économie? Dans le même sens, tandis que le Canada est le principal fournisseur de pétrole et de gaz des États-Unis, à la fin de 2004 un sondage EKOS rapportait que près de 66 % des Canadiens s'opposaient à ajouter l'eau à ce commerce. Au surplus, les Canadiens classent l'interdiction de l'exportation d'eau en vrac comme la deuxième priorité gouvernementale à privilégier en matière de gestion de l'eau (voir le numéro courant d'Options politiques).

En définitive, malgré son nouvel habillage façon IEDM, la vieille idée de faire des Québécois des «Arabes de l'eau» demeure un rêve pour économistes et ingénieurs.
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?

Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
ou Créer un profil
Cet article vous intéresse?
0 réaction
0 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Commenter
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012