Fragile télévision
Paule Des Rivières
22 avril 2003
Le milieu de la télévision est en émoi. Producteurs, acteurs, réalisateurs, auteurs, techniciens, tous se sont unis pour dénoncer les compressions fédérales dans le soutien aux émissions de télévision. La cause est bonne, mais il n'est pas acquis qu'elle sera entendue...Les règles guidant le financement des émissions de télévision sont revues quasi annuellement. Les changements, tantôt mineurs tantôt majeurs, font invariablement quelques heureux et plusieurs mécontents. Cette année, le changement apparaît d'une désarmante simplicité. En effet, à la source du problème, une bête compression budgétaire de l'ordre de 25 millions de dollars, annoncée dans le budget livré en février dernier par le ministre des Finances, John Manley. Jeudi, il a rappelé qu'à l'origine, le gouvernement ne devait plus mettre un cent dans le fonds. Il n'y aurait donc pas lieu de se plaindre mais de se réjouir. On comprend que la ministre du Patrimoine, Sheila Copps, aura réussi à sauver les meubles.
N'empêche. Les sommes disponibles baissent. Les protestations, d'abord timides, se sont intensifiées il y a quelques jours, lorsque le couperet est tombé: au secteur français, 68 % des projets soumis ont été écartés, comparativement à 28 % l'an passé.
Le budget du Fonds canadien de télévision frisait les 232 millions l'an dernier, mais cette situation était partiellement due à la présence d'une «réserve» de 37 millions, inexistante cette année. De plus, autre élément du décor, les petits câblodistributeurs n'ont plus à verser de cotisations au fonds. Leur contribution s'élevait à 4,6 millions. Les sommes disponibles n'atteignent pas 200 millions. Forcément, le nombre d'émissions soutenues sera, lui, à la baisse. Par exemple, le Fonds a autorisé le financement de 14 dramatiques, totalisant 17 millions, alors qu'il avait reçu des demandes pour 41 dramatiques, totalisant 38,7 millions. À ces sommes s'ajoute la contribution obligatoire des télédiffuseurs.
Sans être logique, puisque le nombre de chaînes est à la hausse, la décision de M. Manley n'est pas totalement surprenante. En effet, depuis la création de ce fonds en 1996, il était clair qu'Ottawa comptait augmenter la participation du secteur privé dans la production télé, ou, à tout le moins, réduire la sienne. Dans cette optique, le rôle de l'agence Téléfilm Canada ne cesse de s'effriter. Mais contrairement à Téléfilm, qui sélectionne ses candidats en tenant compte de certains critères de qualité, le Fonds canadien a longtemps fonctionné à partir du principe «premier arrivé, premier servi». On imagine la course. Aujourd'hui, les demandes doivent correspondre à un de ces quatre genres — dramatique, jeunesse, variétés et documentaire — et les télédiffuseurs doivent établir leurs priorités en s'associant aux producteurs répondant à leurs attentes. Un système prétendument sophistiqué de points et de priorités détermine les vainqueurs. En réalité, si l'on visite le site Internet du Fonds, la compréhension de ce système ne saute pas aux yeux, c'est le moins que l'on puisse dire.
Par ailleurs, la Société Radio-Canada bénéficiait, au début, d'un montant «réservé». Devant les pressions du secteur privé, cette enveloppe a été abolie. Mais cela n'empêche pas les télédiffuseurs privés de dénoncer vigoureusement les privilèges indus dont continuerait de bénéficier la SRC. Ces sorties, qui fissurent le front commun contre Ottawa, cachent avant tout une grande frustration chez TVA. Le télédiffuseur est moins bavard lorsque les règles l'avantagent.
Mais globalement, le budget de John Manley ne trahit pas seulement un parti pris en faveur d'une plus grande participation du secteur privé. Il fait également une fleur au secteur de l'audiovisuel américain en bonifiant d'une somme à peu près équivalente aux 25 millions retranchés les avantages fiscaux destinés aux producteurs venant tourner leurs films ici. Le ministre des Finances a-t-il voulu calmer le jeu des producteurs américains qui se plaignent de ce que le Canada subventionne trop son industrie et continue, ô hérésie suprême, d'exiger des quotas de production canadienne sur ses petits écrans? C'est possible.
Mais les choix de John Manley n'expliquent pas tout. Les critères de sélection du Fonds canadien de télévision restent trop nébuleux. Est-ce affaire d'astuce si une chaîne est avantagée par rapport à une autre? Le fonctionnement du fonds mériterait d'être éclairci. Il est par ailleurs surprenant que les critères de qualité soient inexistants et tout aussi surprenant que des émissions qui roulent sur l'or soient abondamment soutenues.
Les politiciens parlent beaucoup de diversité culturelle et de la nécessité de renvoyer aux Canadiens et aux Québécois le reflet de leur propre culture. Mais alors, il faudrait s'assurer que certains genres moins racoleurs recevront le soutien financier qu'ils ne pourront trouver ailleurs. À moins que la dictature de la cote d'écoute et la recherche du profit ne règnent sans partage. Alors, disons-le franchement et cessons de brandir la diversité culturelle comme un vertueux paravent.
pdesrivieres@ledevoir.ca
N'empêche. Les sommes disponibles baissent. Les protestations, d'abord timides, se sont intensifiées il y a quelques jours, lorsque le couperet est tombé: au secteur français, 68 % des projets soumis ont été écartés, comparativement à 28 % l'an passé.
Le budget du Fonds canadien de télévision frisait les 232 millions l'an dernier, mais cette situation était partiellement due à la présence d'une «réserve» de 37 millions, inexistante cette année. De plus, autre élément du décor, les petits câblodistributeurs n'ont plus à verser de cotisations au fonds. Leur contribution s'élevait à 4,6 millions. Les sommes disponibles n'atteignent pas 200 millions. Forcément, le nombre d'émissions soutenues sera, lui, à la baisse. Par exemple, le Fonds a autorisé le financement de 14 dramatiques, totalisant 17 millions, alors qu'il avait reçu des demandes pour 41 dramatiques, totalisant 38,7 millions. À ces sommes s'ajoute la contribution obligatoire des télédiffuseurs.
Sans être logique, puisque le nombre de chaînes est à la hausse, la décision de M. Manley n'est pas totalement surprenante. En effet, depuis la création de ce fonds en 1996, il était clair qu'Ottawa comptait augmenter la participation du secteur privé dans la production télé, ou, à tout le moins, réduire la sienne. Dans cette optique, le rôle de l'agence Téléfilm Canada ne cesse de s'effriter. Mais contrairement à Téléfilm, qui sélectionne ses candidats en tenant compte de certains critères de qualité, le Fonds canadien a longtemps fonctionné à partir du principe «premier arrivé, premier servi». On imagine la course. Aujourd'hui, les demandes doivent correspondre à un de ces quatre genres — dramatique, jeunesse, variétés et documentaire — et les télédiffuseurs doivent établir leurs priorités en s'associant aux producteurs répondant à leurs attentes. Un système prétendument sophistiqué de points et de priorités détermine les vainqueurs. En réalité, si l'on visite le site Internet du Fonds, la compréhension de ce système ne saute pas aux yeux, c'est le moins que l'on puisse dire.
Par ailleurs, la Société Radio-Canada bénéficiait, au début, d'un montant «réservé». Devant les pressions du secteur privé, cette enveloppe a été abolie. Mais cela n'empêche pas les télédiffuseurs privés de dénoncer vigoureusement les privilèges indus dont continuerait de bénéficier la SRC. Ces sorties, qui fissurent le front commun contre Ottawa, cachent avant tout une grande frustration chez TVA. Le télédiffuseur est moins bavard lorsque les règles l'avantagent.
Mais globalement, le budget de John Manley ne trahit pas seulement un parti pris en faveur d'une plus grande participation du secteur privé. Il fait également une fleur au secteur de l'audiovisuel américain en bonifiant d'une somme à peu près équivalente aux 25 millions retranchés les avantages fiscaux destinés aux producteurs venant tourner leurs films ici. Le ministre des Finances a-t-il voulu calmer le jeu des producteurs américains qui se plaignent de ce que le Canada subventionne trop son industrie et continue, ô hérésie suprême, d'exiger des quotas de production canadienne sur ses petits écrans? C'est possible.
Mais les choix de John Manley n'expliquent pas tout. Les critères de sélection du Fonds canadien de télévision restent trop nébuleux. Est-ce affaire d'astuce si une chaîne est avantagée par rapport à une autre? Le fonctionnement du fonds mériterait d'être éclairci. Il est par ailleurs surprenant que les critères de qualité soient inexistants et tout aussi surprenant que des émissions qui roulent sur l'or soient abondamment soutenues.
Les politiciens parlent beaucoup de diversité culturelle et de la nécessité de renvoyer aux Canadiens et aux Québécois le reflet de leur propre culture. Mais alors, il faudrait s'assurer que certains genres moins racoleurs recevront le soutien financier qu'ils ne pourront trouver ailleurs. À moins que la dictature de la cote d'écoute et la recherche du profit ne règnent sans partage. Alors, disons-le franchement et cessons de brandir la diversité culturelle comme un vertueux paravent.
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