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    Sans viande, toute notre sensibilité

    15 juillet 2009 |Valéry Giroux - Doctorante en philosophie à l'Université de Montréal
    Comme d'autres, j'imagine, je dois dire que j'ai été renversée par la faiblesse du raisonnement de la préhistorienne Marylène Patou-Mathis, qui a écrit Mangeurs de viande: de la préhistoire à nos jours (Perrin) et dont l'entrevue est parue dans Le Devoir du 13 juillet.

    C'est une chose que de s'intéresser aux faits historiques et d'étudier les relations causales entre la consommation de viande et le développement de certaines caractéristiques humaines. C'en est une autre d'affirmer que ce qui a pu nous servir devrait nécessairement être conservé.

    Comme souvent, les efforts — visant ici à justifier le statu quo du rapport entre les êtres humains et les autres animaux ainsi que l'exploitation animale qu'il permet — s'appuient sur un pathétique sophisme naturaliste consistant à partir de ce qui est ou de ce qui a été pour déterminer ce qui devrait être. Comme d'autres l'ont remarqué, bien des horreurs ont été, au fil de l'Histoire, «bénéfiques» pour l'humanité. Pensons à l'expérimentation sur les prisonniers de guerre ou sur les personnes handicapées mentalement, par exemple.

    Peut-on conclure, en appréciant toutes les avancées scientifiques qu'ont permises ces abus, que ces derniers sont justifiés et même souhaitables? Il est probable que l'évolution ait fait de nous des chasseurs, mangeurs de viande. Les lois de la nature ont peut-être aussi fait de nous des êtres passablement agressifs, souvent enclins à la violence. Est-ce une raison pour nous laisser aller à cette violence et même l'encourager?

    Sens moral

    Dans la logique évolutionniste, nous devons aussi reconnaître que la nature nous a dotés d'un sens moral nous permettant d'évaluer nos gestes à la lumière des impacts qu'ont ceux-ci sur autrui. Grâce à notre capacité d'empathie et de compassion (caractéristique dont l'humanité a, cette fois, raison d'être fière), nous en sommes venus à pouvoir critiquer et corriger nos propres habitudes lorsque nous constatons qu'elles ont, sur d'autres êtres sensibles, des impacts désolants, comme la souffrance et la mort. Et cet «altruisme», sans doute bien autant que le fait d'être omnivores, compte certainement parmi les caractéristiques qui ont favorisé la formation des liens sociaux, si importants pour l'identité humaine.

    Dans un contexte où la consommation de viande et d'autres produits d'origine animale n'est non seulement plus nécessaire pour la survie mais peut être néfaste pour la santé humaine et pour l'environnement, nous ne disposons plus d'aucune raison moralement valable pour justifier l'exploitation animale.

    Quelle schizophrénie?

    Contrairement à ce que voudrait bien l'auteure du livre en question, le passé ne nous est, à cette fin, guère utile. En effet, si à une autre époque la consommation de viande était la meilleure façon d'obtenir les protéines indispensables «au bon développement et au bon fonctionnement du cerveau», ce n'est certes plus le cas aujourd'hui. D'innombrables études font la démonstration qu'un régime végétalien bien équilibré peut répondre adéquatement aux besoins nutritionnels des êtres humains.

    Enfin, affirmer que le respect animal est dangereux et qu'il risque de nous rendre «complètement schizophrènes» est tout simplement ridicule. La véritable schizophrénie morale dont nous souffrons, note le juriste et philosophe Gary L. Francione, est plutôt logée dans notre capacité à reconnaître, d'une part, la valeur inhérente de nos animaux de compagnie tout en continuant à planter notre fourchette dans le cadavre d'autres animaux qui ne peuvent, d'aucune manière qui soit moralement pertinente, être distingués des premiers.

    Nous en sommes heureusement venus, à force de grandes luttes sociales, à reconnaître que la couleur de la peau, le sexe et l'orientation sexuelle ne sont pas des raisons valables de priver les individus de leurs droits les plus fondamentaux. Comme Jeremy Bentham le soulignait, nous n'avons pas plus de raisons de penser que la pilosité de la peau ou le nombre de pattes peut justifier que les uns torturent et tuent les autres, surtout dans un contexte où les premiers peuvent vivre et vivre mieux s'ils s'abstiennent de le faire.

    Sujet conscient

    Et qui, de toute façon, cherche à «donner plus de droits aux animaux qu'aux hommes»? La pauvre Mme Patou-Mathis se bat contre un homme de paille. Tout ce que le «courant animaliste» demande, c'est que les intérêts les plus fondamentaux de tous les êtres sensibles soient également respectés.

    Plutôt que de miser sur ce qui nous sépare des autres animaux pour nous sentir exister, peut-être devrions nous relire Darwin et admettre que c'est plutôt ce qui nous lie à bien d'autres animaux qui est au coeur de notre identité et, surtout, de notre importance morale: notre sensibilité, c'est-à-dire notre condition de sujet conscient.












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