Le clou du village
On croise de tout chez Giroux, des vedettes, des entrepreneurs et de futurs patenteux. Daniel Giroux est entouré de ses employés et de la 6e génération du nom.
Mansonville — Il y a autant d'âmes dans ce village de 1800 résidants permanents et de 2253 «saisonniers» que de bricoleurs, simple question de logique rurale. Les jours de beau temps, surtout, la porte de l'ancien magasin général de Mansonville, dans le canton de Potton, n'en finit plus de s'ouvrir et de se refermer sur des clients venus chercher de quoi rafistoler leur chalet ou leur maison de campagne ou simplement prendre conseil chez Giroux et Giroux. Depuis 1918, stipule l'enseigne extérieure de la quincaillerie.
Ici, presque tout le monde est propriétaire d'un lopin de terre et d'une maison. Les vrais riches ont des racines, les autres un simple toit. Mais tous bricolent, bidouillent, améliorent, agrandissent, réparent, creusent, sablent, décapent, scient, teignent, clouent, gossent, mesurent au huitième de pouce près, avec leur crayon glissé derrière l'oreille, sous la casquette, jonglent avec les finis mats, lustrés, zigonnent des scies mécaniques et tout le nécessaire pour tenir la nature en joue et faire reculer l'agresseur.
Daniel Giroux accueille la clientèle avec un sourire en coin, toujours prêt à se faire tirer la pipe, l'activité principale dans la quincaillerie et un code implicite pratiqué entre hommes.
«C'est encore un monde d'hommes, et ils sont bien plus mémères que nous autres», décrète Marie (Giroux), la tante de Daniel, installée depuis 36 ans derrière la caisse enregistreuse, à l'entrée du magasin, vous gratifiant des mêmes conseils précieux, que vous achetiez des «graines» pour faire la peau aux mulots ou une porte-fenêtre en acier.
Pierre Giroux, son frère, et le père de Daniel, a cédé la quincaillerie — qu'il a lui-même héritée de son père et de son grand-père Gédéon avant lui — à celui de ses fils qui ne se destinait pas du tout au métier de quincaillier. «Je travaillais en gestion informatique à Paris, dit Daniel, 32 ans. J'ai repris le commerce en 2005, mais j'ai commencé à travailler ici quand j'avais 12 ans...»
Va donc voir chez Giroux
Chez Giroux, on trouve presque tout, surtout ce dont on manque le plus à la ville, un sourire, l'impression d'être reconnu, le plaisir de commercer. Ils ont même du temps à revendre. Et puis, on y rencontre immanquablement des beaufs. Tiens, j'y ai croisé mon ex-beauf le 31 décembre dernier; j'avais les bras chargés de Néo-Citran et de Tylenol, le nez rouge comme un petit renne (Giroux est également l'apothicaire du coin). «Tu te prépares pour le party de ce soir?», me lance le beauf, l'air narquois. «Et toi, tes tuyaux sont encore gelés?», dis-je en le voyant arriver à la caisse avec de longs cylindres d'isolant (c'est un peu la honte, surtout pour un archimec). Encore chanceux que Giroux ne tienne pas de condoms ou de Préparation H, tout se saurait et ils en savent déjà assez...
Si certains villages règlent leurs comptes à l'hôtel de ville, à la station-service, d'autres à l'épicerie ou à la brasserie, Mansonville ventile ses petites et grosses affaires «chez Giroux». Les conciliabules entre voisins sont monnaie courante, les chicanes de clôtures se calment ou dégénèrent ici; on s'échange des adresses comme d'autres des recettes de gâteau aux carottes, on se refile des tuyaux et pas seulement en «cope».
On y dégote un architecte qui nous prendra tout notre foin ou un agriculteur pour «faire» nos foins, on y retrouve une ambiance conviviale. «Moi, je viens d'abord ici pour l'esprit familial, et ça fait plus de 15 ans que je les pratique», me souligne Gary, un designer industriel devenu directeur du Centre de recherche et d'innovations en performance au Cirque du Soleil. «Faut pas être pressés, on fait nos échanges, notre social», dit le bricoleur de fin de semaine qui prétend «sculpter» sa maison comme du temps où il fréquentait les Beaux-Arts. «T'as le choix: aller au Nautilus ou bricoler. Moi, c'est mon club sportif», lance Gary, l'air plus poète que sportif.
«Un bricoleur est rarement indemne de poésie», écrivait Colette (De ma fenêtre). Je le pense aussi. Étant fille, petite-fille et arrière-petite-fille d'une lignée de patenteux de la campagne, aussi habiles que maladroits selon les disciplines, j'ai toujours admiré leur esprit imaginatif, tant en plomberie, en menuiserie, en électricité, en mécanique qu'en patentes à gosses.
J'aurais aimé être un garçon manqué et fréquenter leur école. C'est mon frère qui a hérité de cette science de génies autoproclamés, des perceuses sans fil (le paternel en possédait trois!), du coffre à outils et d'un art qui ne s'apprend qu'à force d'observation et d'imitation. Des fois, c'est simple, j'ai l'impression de descendre des Makita plutôt que des Blanchette.
Du plus loin que je me souvienne, l'établi de la cave, à Abercorn (canton de Sutton), était un autel élevé à la précision et à l'ordre, chaque outil dessiné sur son panneau troué accroché au mur, de façon à dénoncer l'absence, les emprunts ou l'étourderie; un état d'âme plutôt rare chez le véritable bricoleur, car il peut vous coûter un doigt.
Mais je m'égare. Ou si peu. Tous les chemins mènent à l'homme, Diane Dufresne l'a déjà chanté, et qui dit viril dit clous, vis, rivets, marteaux, deux par quatre et quatre par huit. Je sais, c'est exagéré... ils exagèrent tous.
... ou va te faire voir ailleurs
Ici, dans la région, nous snobons les Home Dépôt pour conserver notre quincaillerie locale; nous savons qu'elle est l'héritage d'un druide qui y vendait ses potions magiques. L'oncle de l'arrière-grand-père Gédéon, Joseph-Alfred, le premier Giroux de l'enseigne, fabriquait du sirop Eskimo, de l'onguent (idéal pour la grattelle, l'eczéma, les crevasses de toutes sortes et les bobos!) et du parfum.
Giroux et Giroux en est à sa cinquième génération et Daniel a déjà un troisième rejeton «dans le four» en vue de la sixième. Si le mode d'emploi de la filiation était à vendre, je me dis qu'on le trouverait aussi chez Giroux mais, malheureusement, il faut se le bricoler sur mesure.
***
Croisé: la casquette de Serge Losique chez Giroux, samedi dernier. Il y vient toutes les semaines pour tirer la pipe à Pierre Giroux. On y croise aussi l'écrivain Yves Beauchemin et l'humoriste Louis-José Houde. «Y'a beaucoup de vedettes dans la région», constate Marie Giroux. «Y'a aussi le gars qui sacre tout le temps qui vient...» J'ai compris qu'il s'agissait du cinéaste Pierre Falardeau. 300, rue Principale, Mansonville.
Réservé: ma brioche à la fleur d'oranger à la boulangerie Owl's Bread, juste en face de chez Giroux, de loin la meilleure chose que j'aie mangée, rayon viennoiseries, intra et extra muros. Les «duchesses» (macarons aux noisettes fourrés à la ganache au chocolat) sont aussi une spécialité très demandée et dont je ne me lasse pas. Croissants et petits pains au chocolat valent le détour; Joe Dassin en aurait fait une chanson. www.owlsbread.com
Noté: que le Tour des Arts, très populaire dans la région, aura lieu du 11 au 19 juillet prochain. Quarante ateliers d'artistes des Cantons-de-l'Est vous ouvrent leurs portes de 10h à 17h tous les jours pour présenter leurs toiles, céramiques, dessins, meubles, bijoux, sculptures, tricots, courtepointes, artisanat. Des bricoleurs dans l'âme, sans vouloir vexer personne. Dépliants disponibles chez Giroux ou au www.tourdesarts.com
Savouré: l'essai Petite philosophie du bricoleur (Milan) de Pierre-François Dupont-Beurier. L'auteur établit quelques parentés entre bricoleurs (mot péjoratif, s'il en est) et artistes: «Comprendre qu'il y a une déception essentielle au coeur de l'homme, c'est comprendre pourquoi il y a des bricoleurs, mais aussi, indissociablement, des artistes — car, aussi étrange que cela puisse paraître, ils apportent tous deux une même réponse.» Il parle aussi des quincailleries ou «magasins de bricolage», un commerce pas comme les autres: «Ici, le "prêt-à-consommer" n'est pas de mise; ici les choses ne sont pas faites pour être vendues, mais vendues pour être faites.» Et il cause du bricoleur comme d'un rêveur, du bricolage, «ni travail digne du métier, ni pratique purement ludique; ni labeur éreintant, ni jouissance paresseuse; ni création artistique, ni activité strictement utilitaire», comme phénomène de masse où quelque chose d'essentiel se joue: une conquête de soi-même.
Ici, presque tout le monde est propriétaire d'un lopin de terre et d'une maison. Les vrais riches ont des racines, les autres un simple toit. Mais tous bricolent, bidouillent, améliorent, agrandissent, réparent, creusent, sablent, décapent, scient, teignent, clouent, gossent, mesurent au huitième de pouce près, avec leur crayon glissé derrière l'oreille, sous la casquette, jonglent avec les finis mats, lustrés, zigonnent des scies mécaniques et tout le nécessaire pour tenir la nature en joue et faire reculer l'agresseur.
Daniel Giroux accueille la clientèle avec un sourire en coin, toujours prêt à se faire tirer la pipe, l'activité principale dans la quincaillerie et un code implicite pratiqué entre hommes.
«C'est encore un monde d'hommes, et ils sont bien plus mémères que nous autres», décrète Marie (Giroux), la tante de Daniel, installée depuis 36 ans derrière la caisse enregistreuse, à l'entrée du magasin, vous gratifiant des mêmes conseils précieux, que vous achetiez des «graines» pour faire la peau aux mulots ou une porte-fenêtre en acier.
Pierre Giroux, son frère, et le père de Daniel, a cédé la quincaillerie — qu'il a lui-même héritée de son père et de son grand-père Gédéon avant lui — à celui de ses fils qui ne se destinait pas du tout au métier de quincaillier. «Je travaillais en gestion informatique à Paris, dit Daniel, 32 ans. J'ai repris le commerce en 2005, mais j'ai commencé à travailler ici quand j'avais 12 ans...»
Va donc voir chez Giroux
Chez Giroux, on trouve presque tout, surtout ce dont on manque le plus à la ville, un sourire, l'impression d'être reconnu, le plaisir de commercer. Ils ont même du temps à revendre. Et puis, on y rencontre immanquablement des beaufs. Tiens, j'y ai croisé mon ex-beauf le 31 décembre dernier; j'avais les bras chargés de Néo-Citran et de Tylenol, le nez rouge comme un petit renne (Giroux est également l'apothicaire du coin). «Tu te prépares pour le party de ce soir?», me lance le beauf, l'air narquois. «Et toi, tes tuyaux sont encore gelés?», dis-je en le voyant arriver à la caisse avec de longs cylindres d'isolant (c'est un peu la honte, surtout pour un archimec). Encore chanceux que Giroux ne tienne pas de condoms ou de Préparation H, tout se saurait et ils en savent déjà assez...
Si certains villages règlent leurs comptes à l'hôtel de ville, à la station-service, d'autres à l'épicerie ou à la brasserie, Mansonville ventile ses petites et grosses affaires «chez Giroux». Les conciliabules entre voisins sont monnaie courante, les chicanes de clôtures se calment ou dégénèrent ici; on s'échange des adresses comme d'autres des recettes de gâteau aux carottes, on se refile des tuyaux et pas seulement en «cope».
On y dégote un architecte qui nous prendra tout notre foin ou un agriculteur pour «faire» nos foins, on y retrouve une ambiance conviviale. «Moi, je viens d'abord ici pour l'esprit familial, et ça fait plus de 15 ans que je les pratique», me souligne Gary, un designer industriel devenu directeur du Centre de recherche et d'innovations en performance au Cirque du Soleil. «Faut pas être pressés, on fait nos échanges, notre social», dit le bricoleur de fin de semaine qui prétend «sculpter» sa maison comme du temps où il fréquentait les Beaux-Arts. «T'as le choix: aller au Nautilus ou bricoler. Moi, c'est mon club sportif», lance Gary, l'air plus poète que sportif.
«Un bricoleur est rarement indemne de poésie», écrivait Colette (De ma fenêtre). Je le pense aussi. Étant fille, petite-fille et arrière-petite-fille d'une lignée de patenteux de la campagne, aussi habiles que maladroits selon les disciplines, j'ai toujours admiré leur esprit imaginatif, tant en plomberie, en menuiserie, en électricité, en mécanique qu'en patentes à gosses.
J'aurais aimé être un garçon manqué et fréquenter leur école. C'est mon frère qui a hérité de cette science de génies autoproclamés, des perceuses sans fil (le paternel en possédait trois!), du coffre à outils et d'un art qui ne s'apprend qu'à force d'observation et d'imitation. Des fois, c'est simple, j'ai l'impression de descendre des Makita plutôt que des Blanchette.
Du plus loin que je me souvienne, l'établi de la cave, à Abercorn (canton de Sutton), était un autel élevé à la précision et à l'ordre, chaque outil dessiné sur son panneau troué accroché au mur, de façon à dénoncer l'absence, les emprunts ou l'étourderie; un état d'âme plutôt rare chez le véritable bricoleur, car il peut vous coûter un doigt.
Mais je m'égare. Ou si peu. Tous les chemins mènent à l'homme, Diane Dufresne l'a déjà chanté, et qui dit viril dit clous, vis, rivets, marteaux, deux par quatre et quatre par huit. Je sais, c'est exagéré... ils exagèrent tous.
... ou va te faire voir ailleurs
Ici, dans la région, nous snobons les Home Dépôt pour conserver notre quincaillerie locale; nous savons qu'elle est l'héritage d'un druide qui y vendait ses potions magiques. L'oncle de l'arrière-grand-père Gédéon, Joseph-Alfred, le premier Giroux de l'enseigne, fabriquait du sirop Eskimo, de l'onguent (idéal pour la grattelle, l'eczéma, les crevasses de toutes sortes et les bobos!) et du parfum.
Giroux et Giroux en est à sa cinquième génération et Daniel a déjà un troisième rejeton «dans le four» en vue de la sixième. Si le mode d'emploi de la filiation était à vendre, je me dis qu'on le trouverait aussi chez Giroux mais, malheureusement, il faut se le bricoler sur mesure.
***
Croisé: la casquette de Serge Losique chez Giroux, samedi dernier. Il y vient toutes les semaines pour tirer la pipe à Pierre Giroux. On y croise aussi l'écrivain Yves Beauchemin et l'humoriste Louis-José Houde. «Y'a beaucoup de vedettes dans la région», constate Marie Giroux. «Y'a aussi le gars qui sacre tout le temps qui vient...» J'ai compris qu'il s'agissait du cinéaste Pierre Falardeau. 300, rue Principale, Mansonville.
Réservé: ma brioche à la fleur d'oranger à la boulangerie Owl's Bread, juste en face de chez Giroux, de loin la meilleure chose que j'aie mangée, rayon viennoiseries, intra et extra muros. Les «duchesses» (macarons aux noisettes fourrés à la ganache au chocolat) sont aussi une spécialité très demandée et dont je ne me lasse pas. Croissants et petits pains au chocolat valent le détour; Joe Dassin en aurait fait une chanson. www.owlsbread.com
Noté: que le Tour des Arts, très populaire dans la région, aura lieu du 11 au 19 juillet prochain. Quarante ateliers d'artistes des Cantons-de-l'Est vous ouvrent leurs portes de 10h à 17h tous les jours pour présenter leurs toiles, céramiques, dessins, meubles, bijoux, sculptures, tricots, courtepointes, artisanat. Des bricoleurs dans l'âme, sans vouloir vexer personne. Dépliants disponibles chez Giroux ou au www.tourdesarts.com
Savouré: l'essai Petite philosophie du bricoleur (Milan) de Pierre-François Dupont-Beurier. L'auteur établit quelques parentés entre bricoleurs (mot péjoratif, s'il en est) et artistes: «Comprendre qu'il y a une déception essentielle au coeur de l'homme, c'est comprendre pourquoi il y a des bricoleurs, mais aussi, indissociablement, des artistes — car, aussi étrange que cela puisse paraître, ils apportent tous deux une même réponse.» Il parle aussi des quincailleries ou «magasins de bricolage», un commerce pas comme les autres: «Ici, le "prêt-à-consommer" n'est pas de mise; ici les choses ne sont pas faites pour être vendues, mais vendues pour être faites.» Et il cause du bricoleur comme d'un rêveur, du bricolage, «ni travail digne du métier, ni pratique purement ludique; ni labeur éreintant, ni jouissance paresseuse; ni création artistique, ni activité strictement utilitaire», comme phénomène de masse où quelque chose d'essentiel se joue: une conquête de soi-même.
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