Décrochage scolaire - Un système d'éducation qui craque
Manon Brunet - Enseignante au premier cycle du primaire sur la Rive-Sud
10 juillet 2009
J'ai lu l'article et l'éditorial du Devoir publiés hier sur la lutte contre le décrochage scolaire. Je souhaite relater mon expérience d'enseignante auprès d'élèves de niveau primaire, sur la Rive-Sud de Montréal. Depuis 13 ans que j'enseigne, depuis 27 ans que je travaille auprès des enfants, je suis maintenant âgée de 52 ans et je crois avoir l'expertise nécessaire pour parler des réalités auxquelles nous sommes confrontés au quotidien, dans notre complexe système d'éducation qui ne cesse de se «péter les bretelles» avec ses mesures visant à lutter contre le décrochage scolaire.
Je n'irais pas jusqu'à dire qu'il s'agit d'une farce monumentale, ne serait-ce que parce que des gens y travaillent avec toute leur bonne volonté; mais c'est tête baissée qu'ils le font, sans se soucier véritablement du peu d'effets des mesures qui seront mises en place au bout du compte.
Depuis sept ans, Québec investit des sommes considérables dans cette lutte contre le décrochage, et jamais nous n'avons été soumis à un tel cafouillage. «Instruire, socialiser, qualifier», selon les mots du ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport (MELS), tel est notre mandat dorénavant. Pas mal comme principe, me direz-vous. Mais dans les faits, notre mission d'enseignement a été reléguée aux oubliettes. [...] Nos classes ne sont pas seulement hétérogènes, elles sont devenues de véritables lieux anarchiques.
Services aux élèves
Depuis les dernières années, nous assistons à l'intégration massive d'élèves en grandes difficultés. Les mesures d'aide auxquelles ils ont droit ne suivent, pour ainsi dire, jamais. Nos psychologues scolaires, à raison d'une journée par semaine, sont débordés; nos psychoéducateurs le sont aussi, et pour les mêmes raisons; les orthophonistes sont absents puisque les commissions scolaires qui les embauchent leur offrent des conditions trop peu alléchantes pour qu'ils y restent. L'orthopédagogie reste la seule mesure concrète à laquelle on se réfère, mais ses spécialistes sont souvent dépassés étant donné le nombre excessivement élevé d'élèves qu'on leur recommande. Eh bien oui, combattons le décrochage scolaire!
Vous comprenez qu'avec de telles embûches, on ne pourra jamais arriver à mener à bien un tel combat. Dès l'enfance, il faut intervenir de façon efficace auprès de ces élèves. Il est essentiel que ces enfants finissent par vivre des succès et qu'ils aient un sentiment de compétence pour qu'ils ne se découragent pas. Si l'aide dont ils ont besoin n'est pas à leur portée, l'enseignant pourra multiplier ses stratégies pédagogiques à l'infini, l'élève aura peu de chances de s'en sortir académiquement... Et que dire de son estime de soi!
Acheter des votes
Pour lutter contre les échecs, on a mis sur pied un «plan de réussite». Quel espoir c'était pour tous ceux qui avaient des difficultés scolaires! Dans les faits, on a révisé à la baisse les critères de correction auxquels avait toujours eu à répondre notre clientèle scolaire. En production écrite, par exemple, l'élève qui obtenait dans les 65 % jusqu'à l'an dernier a reçu une note de 80 % en cette fin d'année 2008-09. Quelle merveille!
La grille de correction, provenant du MELS, a pitoyablement permis un plus grand nombre de fautes d'orthographe que par les années passées. Est-ce en faisant croire aux enfants et à leurs parents que leur rendement s'est amélioré qu'on suscitera le dépassement de soi, la motivation et l'implication? Je n'en crois strictement rien! Arrêtons d'embrouiller tous ces gens pour acheter la paix et... les votes! Il faut revenir à l'enseignement de qualité. Les enseignants ne demandent pas mieux.
Milieux défavorisés
Les services d'aide à l'élève sont offerts sont plus nombreux dans les écoles de milieux défavorisés. Il serait déloyal de les en priver et nous sommes parfaitement en accord avec ce principe. Cependant, de quelle façon établit-on la liste de ces écoles?
Les articles du Devoir citent ces critères. On dit: «Pour toucher ces sommes, les écoles doivent dans un premier temps réaliser un portrait de leur établissement, des élèves qui la fréquentent ainsi que du profil socioéconomique de leurs familles et du quartier.» Ce qui est inquiétant dans ce processus d'identification, c'est qu'on en change les critères au gré des budgets de notre gouvernement.
En effet, il y a à peine cinq ans, l'école où je travaille était considérée comme étant la deuxième plus pauvre de notre municipalité. Croyez-le ou non, elle est maintenant classée comme étant favorisée. À ce que je sache, la clientèle démunie des immeubles à appartements avoisinant l'école est toujours là. Qu'en conclure? Que les sommes ne seront pas versées chez nous pour injecter les fonds nécessaires à l'embauche de personnel spécialisé pour aider nos tout-petits.
Des pistes
Nous sommes contraints de participer à de multiples comités pour améliorer le sort de tous nos élèves. C'est presque une rigolade. On le fait sans trop y croire, un peu comme on met un sac de plastique au recyclage pour se donner bonne conscience, sachant très bien que ce n'est pas en discutant autour d'une table, en brassant des idées qui nous sont prescrites à l'avance, qu'on viendra à bout de ce phénomène qui ne cesse de s'alourdir.
Là où nous sommes heureux, c'est en présence de nos élèves. Ils sont la raison première de notre choix de carrière. Notre enseignement, nos différentes approches pédagogiques, nos exigences, notre présence, notre attention continuelle et tout notre amour en feront des battants. Il n'y a pas lieu de s'interroger indéfiniment, car les solutions sont bien plus simples que tout ce qu'on nous propose.
Ces pistes, elles sont à portée de main et les acteurs déjà mis en place ne demandent pas mieux que de s'investir à fond dans leur mission, mais cette fois, avec des moyens signifiants, avec l'ajout de spécialistes et en réduisant le nombre d'élèves par classe. Qu'on vienne nous observer dans nos milieux, qu'on nous interpelle, qu'on utilise à bon escient les forces professionnelles des enseignants plutôt que de s'en servir comme des vire-vent. Ce n'est pas en apportant des changements de dernière minute, à appliquer de toute urgence et en fin de compte selon les caprices de Québec, qu'on y arrivera.
Épuisement
Il nous est dorénavant difficile de nous diriger vers nos écoles le coeur léger. Le fardeau qu'on nous impose est un poids que l'on doit traîner jour après jour. L'épuisement professionnel est de plus en plus présent au sein de nos troupes. J'ai malheureusement l'impression que le MELS en fait peu de cas et qu'il en transmet plutôt la charge au ministère de la Santé sous prétexte que ce n'est pas de son ressort.
C'est pourtant dommage, car il n'est pas sans jouer un rôle d'importance dans la baisse de motivation des élèves. J'oserais même dire que le pronostic est sombre et qu'il n'y aura bientôt plus seulement des élèves à raccrocher, mais qu'il faudra aussi préserver les enseignants de la démobilisation, de l'épuisement et de l'exode.
Je n'irais pas jusqu'à dire qu'il s'agit d'une farce monumentale, ne serait-ce que parce que des gens y travaillent avec toute leur bonne volonté; mais c'est tête baissée qu'ils le font, sans se soucier véritablement du peu d'effets des mesures qui seront mises en place au bout du compte.
Depuis sept ans, Québec investit des sommes considérables dans cette lutte contre le décrochage, et jamais nous n'avons été soumis à un tel cafouillage. «Instruire, socialiser, qualifier», selon les mots du ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport (MELS), tel est notre mandat dorénavant. Pas mal comme principe, me direz-vous. Mais dans les faits, notre mission d'enseignement a été reléguée aux oubliettes. [...] Nos classes ne sont pas seulement hétérogènes, elles sont devenues de véritables lieux anarchiques.
Services aux élèves
Depuis les dernières années, nous assistons à l'intégration massive d'élèves en grandes difficultés. Les mesures d'aide auxquelles ils ont droit ne suivent, pour ainsi dire, jamais. Nos psychologues scolaires, à raison d'une journée par semaine, sont débordés; nos psychoéducateurs le sont aussi, et pour les mêmes raisons; les orthophonistes sont absents puisque les commissions scolaires qui les embauchent leur offrent des conditions trop peu alléchantes pour qu'ils y restent. L'orthopédagogie reste la seule mesure concrète à laquelle on se réfère, mais ses spécialistes sont souvent dépassés étant donné le nombre excessivement élevé d'élèves qu'on leur recommande. Eh bien oui, combattons le décrochage scolaire!
Vous comprenez qu'avec de telles embûches, on ne pourra jamais arriver à mener à bien un tel combat. Dès l'enfance, il faut intervenir de façon efficace auprès de ces élèves. Il est essentiel que ces enfants finissent par vivre des succès et qu'ils aient un sentiment de compétence pour qu'ils ne se découragent pas. Si l'aide dont ils ont besoin n'est pas à leur portée, l'enseignant pourra multiplier ses stratégies pédagogiques à l'infini, l'élève aura peu de chances de s'en sortir académiquement... Et que dire de son estime de soi!
Acheter des votes
Pour lutter contre les échecs, on a mis sur pied un «plan de réussite». Quel espoir c'était pour tous ceux qui avaient des difficultés scolaires! Dans les faits, on a révisé à la baisse les critères de correction auxquels avait toujours eu à répondre notre clientèle scolaire. En production écrite, par exemple, l'élève qui obtenait dans les 65 % jusqu'à l'an dernier a reçu une note de 80 % en cette fin d'année 2008-09. Quelle merveille!
La grille de correction, provenant du MELS, a pitoyablement permis un plus grand nombre de fautes d'orthographe que par les années passées. Est-ce en faisant croire aux enfants et à leurs parents que leur rendement s'est amélioré qu'on suscitera le dépassement de soi, la motivation et l'implication? Je n'en crois strictement rien! Arrêtons d'embrouiller tous ces gens pour acheter la paix et... les votes! Il faut revenir à l'enseignement de qualité. Les enseignants ne demandent pas mieux.
Milieux défavorisés
Les services d'aide à l'élève sont offerts sont plus nombreux dans les écoles de milieux défavorisés. Il serait déloyal de les en priver et nous sommes parfaitement en accord avec ce principe. Cependant, de quelle façon établit-on la liste de ces écoles?
Les articles du Devoir citent ces critères. On dit: «Pour toucher ces sommes, les écoles doivent dans un premier temps réaliser un portrait de leur établissement, des élèves qui la fréquentent ainsi que du profil socioéconomique de leurs familles et du quartier.» Ce qui est inquiétant dans ce processus d'identification, c'est qu'on en change les critères au gré des budgets de notre gouvernement.
En effet, il y a à peine cinq ans, l'école où je travaille était considérée comme étant la deuxième plus pauvre de notre municipalité. Croyez-le ou non, elle est maintenant classée comme étant favorisée. À ce que je sache, la clientèle démunie des immeubles à appartements avoisinant l'école est toujours là. Qu'en conclure? Que les sommes ne seront pas versées chez nous pour injecter les fonds nécessaires à l'embauche de personnel spécialisé pour aider nos tout-petits.
Des pistes
Nous sommes contraints de participer à de multiples comités pour améliorer le sort de tous nos élèves. C'est presque une rigolade. On le fait sans trop y croire, un peu comme on met un sac de plastique au recyclage pour se donner bonne conscience, sachant très bien que ce n'est pas en discutant autour d'une table, en brassant des idées qui nous sont prescrites à l'avance, qu'on viendra à bout de ce phénomène qui ne cesse de s'alourdir.
Là où nous sommes heureux, c'est en présence de nos élèves. Ils sont la raison première de notre choix de carrière. Notre enseignement, nos différentes approches pédagogiques, nos exigences, notre présence, notre attention continuelle et tout notre amour en feront des battants. Il n'y a pas lieu de s'interroger indéfiniment, car les solutions sont bien plus simples que tout ce qu'on nous propose.
Ces pistes, elles sont à portée de main et les acteurs déjà mis en place ne demandent pas mieux que de s'investir à fond dans leur mission, mais cette fois, avec des moyens signifiants, avec l'ajout de spécialistes et en réduisant le nombre d'élèves par classe. Qu'on vienne nous observer dans nos milieux, qu'on nous interpelle, qu'on utilise à bon escient les forces professionnelles des enseignants plutôt que de s'en servir comme des vire-vent. Ce n'est pas en apportant des changements de dernière minute, à appliquer de toute urgence et en fin de compte selon les caprices de Québec, qu'on y arrivera.
Épuisement
Il nous est dorénavant difficile de nous diriger vers nos écoles le coeur léger. Le fardeau qu'on nous impose est un poids que l'on doit traîner jour après jour. L'épuisement professionnel est de plus en plus présent au sein de nos troupes. J'ai malheureusement l'impression que le MELS en fait peu de cas et qu'il en transmet plutôt la charge au ministère de la Santé sous prétexte que ce n'est pas de son ressort.
C'est pourtant dommage, car il n'est pas sans jouer un rôle d'importance dans la baisse de motivation des élèves. J'oserais même dire que le pronostic est sombre et qu'il n'y aura bientôt plus seulement des élèves à raccrocher, mais qu'il faudra aussi préserver les enseignants de la démobilisation, de l'épuisement et de l'exode.
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