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Décrochage scolaire - L'effet nul

Marie-Andrée Chouinard   9 juillet 2009 
L'absence totale d'échos venus du ministère de l'Éducation sur ses propres programmes de lutte contre le décrochage camouflait bien plus qu'un grand inconfort; il masquait une catastrophe. Vantée successivement par tous les ministres de l'Éducation sans avoir été évaluée, la principale stratégie du Québec pour réduire l'abandon scolaire n'a rien donné.

Voilà des années qu'on formule inlassablement la requête, mais sans succès: la stratégie Agir autrement contribue-t-elle, oui ou non, à diminuer le taux de décrochage scolaire? A-t-elle été évaluée? C'est finalement la Loi sur l'accès à l'information qui a permis une réponse: des documents obtenus par Le Devoir dévoilés aujourd'hui confirment que la stratégie miracle Agir autrement est à effet nul. Tout cela pour ça?

L'analyse effectuée conjointement par une équipe de chercheurs et les évaluateurs du ministère de l'Éducation a beau être préliminaire, présentée sous forme de PowerPoint, de toute évidence pas fabriquée pour digestion journalistique ou publique — en font foi le nombre d'erreurs et le recours insupportable au jargon —, sa critique est on ne peut plus claire: «L'ampleur des effets observés auprès de l'ensemble des élèves touchés par [Agir autrement] permettra difficilement de se traduire par une réduction du taux de décrochage.»

Dans le document, on dresse la liste des raisons expliquant ce gênant sur-place: précipitation ministérielle, manque de soutien, évaluation déficiente, personnel peu mobilisé, communication défaillante. On savait l'empire Éducation devenu plus gros que nature; gigantesque machine vouée pourtant à l'essentielle formation des esprits, le ministère est en train de perdre le nord, le fil, tentant en vain de les retrouver à coups de plans d'action, de programmes, de politiques. Tous vains? Diable! Espérons que non.

Celui-là, en tout cas, fut apparemment stérile, malgré les quelque 200 millions que Québec y a investis. Tout cet argent n'aura jamais été la garantie du moindre triomphe. Il est important de le rappeler: Agir autrement n'a rien d'un brouillon improvisé sur le coin d'un pupitre. Tous les ministres de l'Éducation, du premier qui lança le projet sous forme d'essai en 2001 jusqu'à l'actuelle ministre, ont loué cette stratégie et cela, sans que l'ombre d'une évaluation encourageante, concluante, ait été produite. L'évaluation, au royaume Éducation, est ironiquement un échec, des bulletins chiffrés jusqu'à l'examen par le ministère de ses propres programmes.

Le projet fut inauguré en 2001 par le ministre François Legault, qui l'associa à une nécessaire «intervention énergique» pour réduire le taux de décrochage. En 2002, Sylvain Simard étendit l'essai à 200 écoles de milieux défavorisés afin de «redonner le goût de l'école à des milliers de jeunes». En 2004, Pierre Reid vanta les «projets extraordinaires» réalisés grâce à cette initiative, pour laquelle il alloua le budget prévu. En 2006, Jean-Marc Fournier indiqua que ce «projet-pilote» — toujours pilote, car jamais pleinement évalué — était «une source d'inspiration pour le réseau scolaire».

En avril dernier, l'actuelle ministre Michelle Courchesne promit que son gouvernement «oui [allait] bonifier et améliorer le programme Agir autrement». Un mois plus tard, rappelant de nouveau les objectifs de cette stratégie, elle annonçait l'octroi de 750 000 $ à la commission scolaire des Samares pour «la réalisation d'un [autre!] projet-pilote d'une durée de trois ans visant à favoriser la persévérance scolaire». Nul besoin d'évaluer le premier: au suivant!

Le ministère de l'Éducation fut jadis critiqué par le Vérificateur général pour la dépense désordonnée de 1 milliard (en 2005) destiné aux élèves en difficulté. Il semblerait qu'il s'adonne encore à un coûteux saupoudrage inutile...

L'analyse préliminaire obtenue par Le Devoir décrit surtout un échec bureaucratique. Il ne fait aucune mention des données fournies par les écoles, ni des méthodes utilisées par les établissements pour contrer l'abandon scolaire. Espérons qu'un éventuel rapport final évoquera les élèves, leurs résultats scolaires, les taux d'absentéisme, le nombre de tuteurs destinés à encadrer les enfants, le ratio professeur-élèves, la participation aux activités parascolaires, les liens tissés avec la famille, l'organisation du travail. Il faut savoir quelles méthodes fonctionnent, et quels sont au contraire les moyens inefficaces.

Tout cela est bien peu encourageant, du moins pour les jeunes, au premier chef concernés. Ils sont plutôt devenus les otages d'une opération bureaucratique pesant sur les écoles et permettant la parade politique. La ministre de l'Éducation promet pour la rentrée un plan sur la persévérance scolaire, et ce, même si le rapport d'évaluation d'Agir autrement, dont les premiers échos sont à noyer tout espoir, ne sera publié qu'en décembre. Un autre navrant déraillement sur la route des élèves.

****

machouinard@ledevoir.com






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