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Cachez cette poète que l'on ne saurait entendre

6 juillet 2009 
«Le système de contrôle des sociétés démocratiques est fort efficace; il instille la ligne directrice comme l'air qu'on respire.» — Noam Chomsky

Le battage médiatique qui a suivi la parution d'une lettre de Jean-Marie G. Le Clézio dans Le Monde à propos des projets hydroélectriques sur la Romaine est un cas d'espèce; voici la presse «libre» et «objective» qui se met à ânonner les mêmes généralités en passant à côté de l'essentiel. Objectif: faire taire toute dissidence quitte à prendre quelques libertés avec les faits.

Première assertion assassine: l'écrivain aurait un point de vue romantique (sous-entendu: les Européens ont des points de vue romantiques et les élites d'Hydro-Québec des opinions rationnelles). Lyrique et rousseauiste, Le Clézio représenterait «les plus hauts cénacles de la curie littéraire française». L'hallali médiatique est sonné: haro sur les maudits Français!

Job de bras

À ces derniers pourtant, nul de nos éditorialistes patentés ne songerait reprocher le fait d'accueillir avec enthousiasme les vues mythiques et romantiques qu'un Gilles Vigneault véhicule sur le Québec dans ses chansons; alors on parlera plutôt de «nos sympathiques cousins d'outre-Atlantique». Le reproche sélectif ne vaut que pour les solidarités mal venues qui écorchent Hydro-Québec, poule aux oeufs d'or et vache sacrée. Et pourquoi faudrait-il informer le lecteur que J.-M.G. Le Clézio fuit les cercles élitistes, n'habite pas Paris et s'avère allergique à toute coterie? On ne s'embrasse pas de la vérité quand on doit faire une job de bras.

Deuxième assertion, qui est le corollaire de la première: l'écrivain exprime un point de vue étranger au territoire réel et aux gens qui l'habitent; ce qui permet à Jean Charest de poser au sage en invitant Le Clézio à venir rencontrer les gens du Québec pour être au fait.

Hommage à une femme

Or, pour qui a vraiment lu le texte paru dans Le Monde, c'est à un hommage à une femme d'ici que se livre Le Clézio. C'est, en effet, d'abord et avant tout un texte qui vient appuyer, en lui donnant une résonance importante, le combat de Rita Mestokosho, écrivaine innue qui, au nom de l'héritage culturel que constitue l'occupation humaine millénaire des rives de l'Ulamen Shipi, s'oppose aux visées technocratiques sur ce qui nous reste des grands espaces naturels du Nord.

C'est cette voix dissidente que le tintamarre médiatique vise d'abord à faire taire en tirant sur Le Clézio. Une femme capable d'écrire et de s'exprimer aussi bien dans la langue innue comme dans la langue française, qui entonne droite et fière un chant qui s'oppose au vacarme des tronçonneuses et des bulldozers qui s'activent pour envahir le territoire ancestral, voilà le véritable scandale. Car, si cette poète était entendue, bien des choses pourraient changer. Ici, politiciens, médias et technocratie s'entendent à merveille pour contourner la difficulté; en l'ignorant, tout simplement.

Peuple inaudible

Rita Mestokosho reste, j'ai toutes les raisons de le croire, le seul écrivain d'ici qui ait été fait l'objet d'une mention dans un discours d'acceptation du Nobel de littérature (par Le Clézio, justement). Cet honneur aurait incombé à tout autre, que nos journalistes eussent gloussé en choeur suite à l'honneur rejaillissant sur le Québec tout entier. Mais voilà, cette poétesse-là est infréquentable. Après le «peuple invisible», voici venu le temps du peuple inaudible.

On reproche enfin à Le Clézio d'avoir qualifié Hydro-Québec de multinationale capitaliste. Ici, j'opinerais dans le sens de la critique; Hydro-Québec étant une entreprise d'État, un monopole tentaculaire, l'adjectif «stalinien» serait plus juste; quoique Chomsky, plus haut cité, ait justement argué que la distance entre les deux termes est moins grande qu'on ne serait porté à le croire.






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