Parizeau, le pédagogue
Que n'a-t-on pas entendu sur Jacques Parizeau de la part des faiseurs d'opinions? La dernière insulte le comparait à un éléphant dans un magasin de porcelaine, mais il y en a eu beaucoup d'autres, avec en définitive un seul but: faire taire cet homme. Manifestement, Parizeau cherche à faire comprendre quelque chose aux Québécois. Comme tous les profs que je connais.
Je me suis demandé récemment à quelle école pédagogique on pouvait le rattacher. Quand il enseignait à HEC, Parizeau faisait courir les foules. On se battait pour assister à ses cours, pourtant magistraux, alors que les étudiants s'opposaient à cette époque à la méthode du remplissage de cruches. Quel est donc son secret pour être passé non seulement intact, mais grandi de cette période de contestation étudiante?
Les sophistes?
Les premiers pédagogues qui ont fait école en Occident sont les sophistes, dont le plus connu est Socrate. Leur publicité résumait bien leur méthode. Comme la rhétorique donnait accès au pouvoir, ils garantissaient à leurs étudiants qu'ils pourraient gagner n'importe quel débat, indépendamment du point de vue (pour ou contre).
Manifestement, Parizeau ne s'inspire pas de cette école. Tout le monde en conviendra. On l'imagine mal défendre un point de vue auquel il ne croit pas. Cela ne rend cependant pas obsolète la méthode des sophistes. On le voit au nombre de politiciens qui s'en inspirent.
De Platon à Harvard
Jusqu'au XVIIe siècle, on ne voit guère d'évolution en ce qui a trait à la pédagogie. Au cours de ces deux millénaires, les pédagogues sont essentiellement au service de la classe dominante. Pour Platon, par exemple, la société se divise en citoyens (très minoritaires), métèques et esclaves. L'éducation est réservée à une infime portion des citoyens. L'enseignement perpétue l'idée que les humains naissent inégaux et que seule l'élite mérite des privilèges. Le curriculum se résume aux trucs du métier pour parvenir au pouvoir.
Dans cet esprit, le célèbre Abélard au XIIe siècle ne s'embarrassait pas d'enseigner au bas peuple. Il se félicitait plutôt d'avoir eu comme élèves 70 futurs cardinaux et évêques.
Cette tradition d'élitisme est toujours bien vivante aujourd'hui. Le pédagogue Parizeau se rattache-t-il à cette école? Venant d'une grande famille, on pourrait l'imaginer. Pourtant, s'il est un politicien qui a été renié par les bourgeois, c'est bien Parizeau. Ils ne s'y sont pas trompés et l'ont très tôt considéré comme un traître. Celui-ci en était conscient et avait prévu qu'en prenant fait et cause pour son peuple, il serait vilipendé. En 1973, j'ai en effet entendu Parizeau s'adresser à un groupe de jeunes: «Vous voulez savoir qui est dangereux pour le pouvoir? Regardez sur qui le pouvoir tape.» L'hypothèse d'un Parizeau pédagogue au service de l'élite m'apparaît donc aussi à exclure.
Rousseau, Rogers et Summerhill?
Avec Jean-Jacques Rousseau, le XVIIIe siècle voit naître les rudiments de la pédagogie non directive. Carl Rogers et Summerhill, et leurs théories, en sont les dignes descendants.
Le pédagogue Parizeau s'est-il inspiré de ces théories qui ramènent l'enseignant au rôle de poseur de questions, et qui font redécouvrir par chaque génération d'étudiants des choses connues depuis des lunes parce que, paraît-il, chacun doit faire ses propres expériences? À observer son parcours, on peut rapidement écarter cette théorie pédagogique.
Marx avait l'habitude de dire que «celui qui ne connaît pas l'Histoire est condamné à la revivre». Parizeau a démontré largement qu'il encourageait la créativité, mais à la condition de ne pas répéter les erreurs du passé. Il préfère manifestement mettre ses étudiants à niveau avant de les lancer dans des recherches inutiles parce qu'on en connaît déjà les conclusions.
La pédagogie progressiste
Finalement, le courant qui me semble le plus se rapprocher du pédagogue Parizeau est celui de la pédagogie progressiste. Un courant qui prend son origine au XVIIe siècle, avec Jean Baptiste de La Salle, l'aîné d'une famille bourgeoise qui a tout quitté pour fonder les premières écoles du peuple en France. Au XXe siècle, ses descendants laïques les plus connus sont Célestin Freinet et Paolo Freire. Il s'agit essentiellement d'une pédagogie de transformation sociale.
Les faiseurs d'opinions ont accusé Parizeau de créer des conflits, comme s'il fallait les éviter à tout prix. Voyons ce qu'en pense Freinet. Dans sa petite école de campagne, il n'a pas eu peur de s'attaquer aux privilèges des trois potentats du village qui exploitaient honteusement les habitants. Il a entrepris d'enseigner aux élèves la valeur réelle des vieux meubles que l'antiquaire achetait à leurs parents à vil prix pour les revendre avec des bénéfices extravagants à Marseille.
Le fait qu'il se soit mis à étudier les vieux meubles avec ses élèves a rapidement donné lieu à un conflit. On ne découvre pas s'être fait escroquer sans que cela n'engendre la colère. De leur côté, les trois exploiteurs ont poussé des cris d'orfraie pour faire taire l'impudent qui osait remettre en question l'ordre établi. Fallait-il que l'instituteur se taise même s'il connaissait la valeur des antiquités possédées par les parents d'élèves? Pour les trois larrons, toute vérité n'était pas bonne à dire. Mais pour Freinet, démocratie oblige, le peuple avait droit à la vérité. D'où le conflit. D'où, aussi, le fait que les villageois ont cessé de se faire rouler dans la farine.
Défenseurs du peuple
Si Freinet était encore vivant, je crois qu'il aurait aimé mon aphorisme préféré: «Quand on se conduit comme un tapis, il ne faut pas se surprendre que les gens s'essuient les pieds sur nous.» Cela décrit bien les pédagogues Freinet et Parizeau. Ce sont des défenseurs du peuple qui n'ont jamais craint d'instruire leurs étudiants et de revendiquer (c.-à-d. de créer des conflits) pour rétablir la justice, et cela, même en sachant qu'ils seraient mis au ban de la bonne société.
C'est sans doute pour cela que les étudiants aimaient tant M. Parizeau, même s'il donnait des cours magistraux. Ceux-là sentaient qu'il les rendait plus intelligents et plus aguerris face aux manigances du pouvoir pour maintenir le désordre établi.
Je me suis demandé récemment à quelle école pédagogique on pouvait le rattacher. Quand il enseignait à HEC, Parizeau faisait courir les foules. On se battait pour assister à ses cours, pourtant magistraux, alors que les étudiants s'opposaient à cette époque à la méthode du remplissage de cruches. Quel est donc son secret pour être passé non seulement intact, mais grandi de cette période de contestation étudiante?
Les sophistes?
Les premiers pédagogues qui ont fait école en Occident sont les sophistes, dont le plus connu est Socrate. Leur publicité résumait bien leur méthode. Comme la rhétorique donnait accès au pouvoir, ils garantissaient à leurs étudiants qu'ils pourraient gagner n'importe quel débat, indépendamment du point de vue (pour ou contre).
Manifestement, Parizeau ne s'inspire pas de cette école. Tout le monde en conviendra. On l'imagine mal défendre un point de vue auquel il ne croit pas. Cela ne rend cependant pas obsolète la méthode des sophistes. On le voit au nombre de politiciens qui s'en inspirent.
De Platon à Harvard
Jusqu'au XVIIe siècle, on ne voit guère d'évolution en ce qui a trait à la pédagogie. Au cours de ces deux millénaires, les pédagogues sont essentiellement au service de la classe dominante. Pour Platon, par exemple, la société se divise en citoyens (très minoritaires), métèques et esclaves. L'éducation est réservée à une infime portion des citoyens. L'enseignement perpétue l'idée que les humains naissent inégaux et que seule l'élite mérite des privilèges. Le curriculum se résume aux trucs du métier pour parvenir au pouvoir.
Dans cet esprit, le célèbre Abélard au XIIe siècle ne s'embarrassait pas d'enseigner au bas peuple. Il se félicitait plutôt d'avoir eu comme élèves 70 futurs cardinaux et évêques.
Cette tradition d'élitisme est toujours bien vivante aujourd'hui. Le pédagogue Parizeau se rattache-t-il à cette école? Venant d'une grande famille, on pourrait l'imaginer. Pourtant, s'il est un politicien qui a été renié par les bourgeois, c'est bien Parizeau. Ils ne s'y sont pas trompés et l'ont très tôt considéré comme un traître. Celui-ci en était conscient et avait prévu qu'en prenant fait et cause pour son peuple, il serait vilipendé. En 1973, j'ai en effet entendu Parizeau s'adresser à un groupe de jeunes: «Vous voulez savoir qui est dangereux pour le pouvoir? Regardez sur qui le pouvoir tape.» L'hypothèse d'un Parizeau pédagogue au service de l'élite m'apparaît donc aussi à exclure.
Rousseau, Rogers et Summerhill?
Avec Jean-Jacques Rousseau, le XVIIIe siècle voit naître les rudiments de la pédagogie non directive. Carl Rogers et Summerhill, et leurs théories, en sont les dignes descendants.
Le pédagogue Parizeau s'est-il inspiré de ces théories qui ramènent l'enseignant au rôle de poseur de questions, et qui font redécouvrir par chaque génération d'étudiants des choses connues depuis des lunes parce que, paraît-il, chacun doit faire ses propres expériences? À observer son parcours, on peut rapidement écarter cette théorie pédagogique.
Marx avait l'habitude de dire que «celui qui ne connaît pas l'Histoire est condamné à la revivre». Parizeau a démontré largement qu'il encourageait la créativité, mais à la condition de ne pas répéter les erreurs du passé. Il préfère manifestement mettre ses étudiants à niveau avant de les lancer dans des recherches inutiles parce qu'on en connaît déjà les conclusions.
La pédagogie progressiste
Finalement, le courant qui me semble le plus se rapprocher du pédagogue Parizeau est celui de la pédagogie progressiste. Un courant qui prend son origine au XVIIe siècle, avec Jean Baptiste de La Salle, l'aîné d'une famille bourgeoise qui a tout quitté pour fonder les premières écoles du peuple en France. Au XXe siècle, ses descendants laïques les plus connus sont Célestin Freinet et Paolo Freire. Il s'agit essentiellement d'une pédagogie de transformation sociale.
Les faiseurs d'opinions ont accusé Parizeau de créer des conflits, comme s'il fallait les éviter à tout prix. Voyons ce qu'en pense Freinet. Dans sa petite école de campagne, il n'a pas eu peur de s'attaquer aux privilèges des trois potentats du village qui exploitaient honteusement les habitants. Il a entrepris d'enseigner aux élèves la valeur réelle des vieux meubles que l'antiquaire achetait à leurs parents à vil prix pour les revendre avec des bénéfices extravagants à Marseille.
Le fait qu'il se soit mis à étudier les vieux meubles avec ses élèves a rapidement donné lieu à un conflit. On ne découvre pas s'être fait escroquer sans que cela n'engendre la colère. De leur côté, les trois exploiteurs ont poussé des cris d'orfraie pour faire taire l'impudent qui osait remettre en question l'ordre établi. Fallait-il que l'instituteur se taise même s'il connaissait la valeur des antiquités possédées par les parents d'élèves? Pour les trois larrons, toute vérité n'était pas bonne à dire. Mais pour Freinet, démocratie oblige, le peuple avait droit à la vérité. D'où le conflit. D'où, aussi, le fait que les villageois ont cessé de se faire rouler dans la farine.
Défenseurs du peuple
Si Freinet était encore vivant, je crois qu'il aurait aimé mon aphorisme préféré: «Quand on se conduit comme un tapis, il ne faut pas se surprendre que les gens s'essuient les pieds sur nous.» Cela décrit bien les pédagogues Freinet et Parizeau. Ce sont des défenseurs du peuple qui n'ont jamais craint d'instruire leurs étudiants et de revendiquer (c.-à-d. de créer des conflits) pour rétablir la justice, et cela, même en sachant qu'ils seraient mis au ban de la bonne société.
C'est sans doute pour cela que les étudiants aimaient tant M. Parizeau, même s'il donnait des cours magistraux. Ceux-là sentaient qu'il les rendait plus intelligents et plus aguerris face aux manigances du pouvoir pour maintenir le désordre établi.
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