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Et voici Michael Jackson!

Antoine Char   27 juin 2009 
Nous publions des extraits du livre de M. Char portant précisément sur le procès pour pédophilie de Michael Jackson, qui s'est déroulé à Santa Maria, en Californie, en 2005.

Il s'est étiré tout naturellement sur six colonnes, a fait le grand écart en deux temps trois mouvements. Après tout, un lever de rideau sur le «procès du siècle» de Michael Jackson méritait bien la une du Santa Maria Times (STM), en ce mardi 1er février 2005.

«Jackson faces potential jurors» (Jackson fait face aux jurés potentiels): la manchette coiffant le quotidien claironnait haut et fort l'importance de la nouvelle pour le journal de cette ville de 85 000 âmes, située au coeur de la région vinicole de la Californie. Le roi de la pop, sous le coup de dix chefs d'inculpation pour agression sexuelle sur un jeune garçon, avait fait face à ses jurés potentiels et cela justifiait que la moitié de la première page du Santa Maria Times lui soit consacrée. Le STM voit son tirage augmenter chaque fois que le chanteur de Thriller, le disque le plus vendu de tous les temps, apparaît dans ses pages.

Bambi en cour

La veille, quand Michael Joseph Jackson, 46 ans, fit son entrée au petit palais de justice de Santa Maria, Quintin Cushner était là. Avec 900 autres journalistes, photographes, cameramen et techniciens de toutes les chaînes de télévision des États-Unis et du monde. Il y en avait plus qu'en Irak où se déroulaient les premières élections multipartites à se tenir dans ce pays depuis un demi-siècle.

À quelques mètres du jeune reporter judiciaire du STM, les longues branches de trois majestueux pruniers gardant l'entrée du tribunal avaient été sciées. La police n'a jamais su s'il s'agissait de fans de Jackson ou de cameramen ne voulant pas perdre le moindre battement de cils de Bambi, surnom de la vedette, à chacune de ses entrées quotidiennes en cour. [...]

Tout de blanc vêtu, Michael Jackson est arrivé à 9h2 dans un véhicule utilitaire GMC noir aux vitres opaques. Avec ses insignes, ses pins, ses chaînes et ses bijoux, le chanteur semblait davantage prêt à monter sur scène qu'à entrer dans un tribunal. [...]

Le procès était certes le plus médiatisé depuis celui du footballeur O. J. Simpson, accusé, en 1995, d'avoir tué son épouse et son ami, mais les caméras n'avaient aucun droit de regard dans la petite salle du palais de justice. À l'heure de la télé-réalité, la chaîne américaine E! avait trouvé une solution, cependant. En association avec le réseau British Sky Broadcasting (BskyB), du magnat Rupert Murdoch, elle a choisi d'offrir à ses téléspectateurs des «simili-procès», cinq jours par semaine. Des acteurs, inconnus bien sûr, rejoueraient les scènes en s'appuyant sur les retranscriptions des audiences [...].

Payer le gros prix

Pour leurs bataillons de cameramen, NBC et CNN avaient pris soin d'installer deux plates-formes de sept mètres de haut, près du palais de justice. Ils comptaient ainsi filmer les moindres gestes de Michael Jackson, à chacune de ses entrées et de ses sorties du tribunal.

«NBC a versé 7500 dollars à la municipalité pour construire cet échafaudage et lui a promis d'entretenir la pelouse à ses pieds», explique Quintin Cushner, avant de s'engouffrer dans la salle du tribunal, rue Miller, l'une des artères principales de la ville qui a choisi pour armoiries l'un des trois navires de Christophe Colomb.

Au total, les grandes chaînes américaines verseront tous les mois 36 000 dollars à la Ville pour occuper les alentours du tribunal. La municipalité se frottait les mains de plaisir en espérant que le procès dure le plus longtemps possible.

Quand, à l'ouverture du procès, Jackson entra et sortit du palais de justice, un hélicoptère de la police bourdonna à quelques centaines de mètres au-dessus de son éternel et immense parapluie noir, qui ne servait à rien en ce lundi gorgé de soleil. Aaron Lambert, Ed Souza et Michael A. Mariant, les trois photographes du Santa Maria Times (20 000 exemplaires), jouaient du coude pour prendre quelques clichés.

Malheureusement pour les deux premiers, aucune de leurs nombreuses photos ne se retrouva en première page de leur quotidien. L'honneur reviendra au troisième, qui immortalisa Jackson, le visage voilé par une longue mèche de cheveux, les yeux cachés par d'épaisses lunettes noires et la main droite saluant ses admirateurs. La photo cliché. Elle fut reprise par l'Associated Press qui la diffusa à travers les États-Unis et dans le monde.

Il est venu, il a vu, il a vaincu

Chevelure à la Barbie, visage mutilé par de nombreuses interventions chirurgicales — plus d'une trentaine, dit-on —, Michael Jackson est donc venu, a vu et a bel et bien vaincu la meute médiatique se bousculant pour une question, une image, un son quelconque.

Ce n'était pas César qui s'était présenté lundi matin au palais de justice, c'était Dieu. Du moins, si l'on en croit les fidèles de la pop star, convaincus que «Jacko» est tout sauf un pédophile. Ils l'ont cru quand, dimanche, la veille du début de son procès, il a une fois de plus clamé son innocence sur son site Internet. Certains sont même allés camper devant les portes de Neverland, son ranch bien aimé, nommé ainsi en l'honneur de son héros Peter Pan.

Le teint cireux, il a répondu par des signes de victoire, lancé de pâles sourires à ses fans avant de repartir en fin de journée vers son palais de 200 hectares avec sa grande roue, ses arcades de jeux électroniques et sa salle de cinéma. «La différence entre Neverland et Santa Maria, c'est un peu comme celle entre Vénus et Neptune», explique Steve Corbett, le chroniqueur du STM, qui était lui aussi aux portes du tribunal.

Peter Pan au zoo

Le 14 décembre 2004, Jackson l'avait invité à Neverland, qui abrite aussi un zoo. Deux cents gamins, accompagnés de leurs parents, y passaient la journée. «Ils ont été accueillis par Jackson. Il fallait les voir s'amuser. Ils ont sans doute vécu la plus belle journée de leur vie.» Occupés à rêver, une glace entre les mains et des sucreries plein les poches: il fallait l'admettre, Michael Jackson était aux petits soins avec les jeunes démunis. [...] C'est à Neverland que la victime de Jackson dit avoir été abusée sexuellement en février et mars 2003.

Arrêté le 20 novembre 2003, libéré aussitôt grâce à une caution de trois millions de dollars, le grand admirateur de Peter Pan («Je suis Peter Pan», aime rappeler la vedette qui, comme le personnage de James Barrie, refuse de grandir) est notamment accusé d'agression sexuelle sur un jeune garçon hispanique, à qui il manque un rein et la rate. Âgé aujourd'hui de 15 ans, il était en rémission d'un cancer au moment des faits. [...]

La pop star fera tous les jours la navette entre Neverland, construit 17 ans plus tôt au coût de 15 millions de dollars, et Santa Maria, ville ceinturée de vertes collines, à 60 % latino et socialement conservatrice. [...]

En ce premier jour d'audience, un demi-millier de fans absolus attendaient Michael Jackson devant le tribunal. Chantal, 26 ans, et Salomé, 19 ans, faisaient le pied de grue depuis deux heures. Les deux blondes ont quitté la Suisse pour venir «défendre» leur idole. Jackson est aujourd'hui plus populaire à l'étranger que chez lui, aux États-Unis.

Elles ont loué une petite voiture aussi rouge que leurs ongles, sur laquelle elles ont collé de grosses lettres noires: «Innocent!» «Il l'est à 100 %», précise pour sa part Shirley. Elle a démissionné de la crèche où elle travaillait depuis treize ans pour pouvoir accueillir tous les jours Jackson à l'entrée du tribunal avec une pancarte au message sans équivoque: «Tu es Dieu!» [...]

Moins de dix dollars par jour

Présidé par Rodney Melville, 63 ans, le procès a, dès le premier jour, accueilli plus de trois cents jurés potentiels. Quelque 4000 personnes avaient été convoquées. Sept cent cinquante seront passées au peigne fin en cette première semaine de février.

Les «heureux élus» recevront moins de dix dollars par jour. Peu de jurés pouvaient s'offrir un congé sans solde de plusieurs mois. Un grand nombre fera d'ailleurs tout pour ne pas être choisi, rappellera Quintin Cushner, dans son papier de une. Certains évoqueront une mère malade, d'autres un trajet trop long de leur domicile au tribunal, d'autres encore la crainte d'être «séquestrés» pendant la durée du procès. [...]

Sur les 12 jurés qui seront finalement choisis, il n'y aura aucun Noir. Sept Blancs, quatre Hispaniques et un Asiatique auront été assermentés. Parmi eux, huit femmes et quatre hommes, âgés de 20 à 79 ans. [...]

Aux avocats des deux parties, Rodney Melville a dit le plus sérieusement du monde: «Le monde nous observe. Il observe la justice aux États-Unis. Je m'attends à ce que vous montriez au monde quel beau système nous avons...»

Blanc comme neige?

Depuis que l'«affaire Jackson» a éclaté en 2003, Cushner écrit presque tous les jours sur celui qui fut son idole. Voici comment il a amorcé son article de une, paru le mardi 1er février: «C'est un Michael Jackson réservé, endimanché dans un costume blanc, portant des demi-guêtres de ville et une ceinture incrustée de bijoux qui a fait face à 314 jurés potentiels lundi au premier jour de la sélection du jury dans l'affaire de voies de fait sur un enfant.» La star des années soixante-dix et quatre-vingt lit-elle le Santa Maria Times?

«L'on nous dit qu'il lit certains articles que nous écrivons à son sujet, mais je n'ai aucun moyen de le confirmer», explique l'éditeur Tom Bolton. «Personnellement, je ne suis pas un admirateur de Michael Jackson. Je pense que certains de ses hits — tels que Thriller — étaient originaux, mais en général ce n'est pas mon style. Je crois aussi que toutes ses excentricités sont déplacées. Je me rappelle bien sûr ses débuts avec les Jackson Five. Jackson a le même âge que moi. Il a en fait un an de moins.»

Steve Corbett, le chroniqueur de 53 ans du STM, a cette pensée pour le chanteur: «Si Jackson est reconnu coupable, il risque une vingtaine d'années de prison et son Neverland pourrait recevoir la visite des bulldozers. Son ranch sera alors vu comme étant une horrible cathédrale de la terreur.» Et s'il sort du procès blanc comme neige? «On le considérera comme un saint!» «Non, un Dieu», précisent encore ses admiratrices Chantal, Salomé et Shirley. [...]

Fascination

Autant l'opinion publique américaine prêtait peu d'attention aux nombreux procès de prêtres catholiques accusés d'abus sexuels sur les mineurs, autant elle était fascinée par celui qui s'ouvrait à Santa Maria. La raison en est simple.

«Michael Jackson est l'une des personnes les plus célèbres du monde et la société — ici aux États-Unis, et à travers le monde — est fascinée par les célébrités. La horde de journalistes descendue à Santa Maria reflète bien cet intérêt», note Tom Bolton.

Oui, mais cela justifie-t-il un tel cirque juridico-médiatique? Ne doit-on pas, par ailleurs, aborder plus en profondeur le contenu et la portée des accusations de pédophilie? La couverture du Santa Maria Times, comme celle de l'ensemble de la presse américaine, ne misait-elle pas un peu trop sur les aspects futiles et médiatiques du procès? [...]

Et quand le verdict tombera, le STM allait-il mettre le paquet? «Je pense que nous augmenterons notre espace pour mieux répondre aux besoins du jour. C'est ce que nous ferions pour n'importe quelle grosse histoire», répond-il sans hésitation.

Non coupable

Il ne croyait pas si bien dire. À quelques heures du «Jour du Jugement», le STM annonça sur son site Internet: «Arrêtez tout! Arrêtez les presses! Vous pourrez bientôt lire le jugement sur Michael Jackson! Ne manquez pas cette occasion d'avoir entre vos mains un pan d'histoire! Dès la lecture du verdict, le Santa Maria Times sortira une édition spéciale sur papier. Elle comprendra un dossier complet couvrant tout le procès jusqu'au verdict. Appelez maintenant pour réserver votre place d'histoire pour seulement un dollar.»

À 14h14, le lundi 13 juin 2005, le couperet de la justice tomba. Plus de mille journalistes et cameramen attendaient. La décision des douze jurés était unanime. Ils avaient délibéré pendant une semaine. Trente-deux heures au total. Juger des affaires de pédophilie laisse toujours un sentiment de malaise. Pour démontrer qu'il y a bel et bien eu agression sexuelle, il faut des preuves. Solides. Les rumeurs, même les plus folles, ne suffisaient pas.

Dès que le verdict fut connu, le journal sortit aussitôt une édition spéciale de quatre pages. «Not guilty on all counts.» (Non coupable sur tous les chefs d'accusation.) Le titre était aussi gros et noir que les lunettes que portaient les gorilles protégeant le mannequin de cire à sa sortie du tribunal.

Blanc et noir

Le tout dernier jour du mois de janvier, par un lundi ensoleillé, il était entré en costume blanc au tribunal. Aujourd'hui, près de cinq mois plus tard, il en ressortait tout de noir vêtu, en cet autre lundi ensoleillé. Certains des jurés ont avoué qu'ils étaient quand même convaincus que la star était bien un pédophile. Mais les preuves n'étaient tout simplement pas au grand rendez-vous. [...]

Que raconta Quintin Cushner dans son article de 29 paragraphes? «Michael Jackson a quitté la Cour supérieure de Santa Maria en homme libre, après que le jury l'a acquitté des dix chefs d'accusation qui auraient pu l'envoyer en prison pendant près de 20 ans. Dans une salle d'audiences qui était silencieuse, hormis les sanglots retenus d'un couple de fans, Lorna Frey, la greffière de la Cour supérieure du comté de Santa Barbara, a lu les verdicts les uns après les autres, annonçant chaque fois que Jackson avait été reconnu non coupable — d'agression sexuelle, de conspiration et d'accusations similaires. Certains des jurés ont également sangloté à la lecture des verdicts, alors que d'autres regardaient ailleurs et qu'un couple souriait.» [...] «Jackson salua la foule, envoya des baisers et mit la main sur son coeur en quittant le tribunal. Il entra dans son véhicule et partit en direction vraisemblablement de son ranch de Neverland, près de Los Olivos.» [...]

Pendant les 14 semaines que dura le procès, Michael Jackson se présenta à l'audience soigneusement coiffé ou décoiffé, maquillé ou non, ganté ou non, habillé d'un costume sombre, blanc, coloré. En pyjama et en pantoufles. Le corps frêle toujours plombé de chaînes et de bijoux de toutes sortes. Pour tout le monde, le cirque de Santa Maria avait enfin démonté son chapiteau.






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