Jour J
La dernière offensive des organisations commence dès l'aube
Clairandrée Cauchy
14 avril 2003
Photo : Jacques Grenier
Les chefs de parti ont mis les bouchées doubles en fin de semaine, à quelques heures du scrutin. Bernard Landry et Jean Charest ont visité une quinzaine de circonscriptions pendant que Mario Dumont en parcourait dix-huit en trois jours. La dernière b
Aux petites heures ce matin, les trois principaux partis politiques ont mis en branle une chaîne téléphonique pour réveiller leurs militants, soit quelque 50 000 personnes, ou entre 60 et 300 bénévoles, selon les circonscriptions et les partis.
«Le plus gros du travail du candidat est fait, la responsabilité se transpose sur les épaules de l'organisateur en chef et de son équipe, pour que le travail effectué pendant la campagne soit bien récolté dans l'urne», explique l'organisateur libéral responsable de l'est du Québec, Benoît Savard.
Employant une métaphore plutôt sportive, le directeur d'organisation de campagne péquiste dans la circonscription de Gouin, Alain Lupien, parle de deux équipes: l'offensive et la défensive. Située dans les lieux de vote, la défensive «s'assure que seuls les gens qui ont droit de vote pourront l'exercer». Les différents partis posteront aujourd'hui au moins un représentant dans chacun des lieux de vote.
Dans les comités électoraux des trois partis, des dizaines de téléphonistes appellent les sympathisants recensés, «pointés» en jargon politique, tout au long de la campagne, que ce soit par sondage téléphonique ou lors de séances de porte-à-porte.
«Vous savez où est situé votre bureau de vote?... Souhaitez-vous que quelqu'un vous y amène en auto?... Avez-vous une idée de l'heure à laquelle vous comptez aller voter?...» On rappellera le sympathisant plus tard dans la journée s'il n'y est toujours pas allé. Rien de trop beau pour un vote. Certains comités électoraux offrent même des services de gardiennage.
Risque-t-on d'importuner les partisans? «Pas si le pointage est bien fait. Au contraire, cela les rassure, ils voient que l'organisation de leur parti est à son affaire», croit Benoît Savard.
Lors de la dernière élection partielle, l'ADQ avait eu recours à un système informatique pour recenser ses partisans et les inciter à aller voter. «Ici dans Crémazie, nous avons choisi de ne pas l'employer. C'est coûteux et le pointage n'est pas aussi subtil», explique l'organisateur de l'adéquiste Manon Saint-Louis, Mario Cotton, qui avait travaillé dans Vimont à la dernière partielle.
La progression du vote
Il y a aussi les releveurs de listes, les «runners», qui font la navette entre les lieux de vote et le comité électoral pour rapporter les listes des électeurs qui ont déjà exercé leur droit de vote. Les «rayeurs de listes» se mettent ensuite de la partie pour s'assurer que les sympathisants ne sont pas rappelés inutilement.
Jusqu'à la dernière élection générale, les partis postaient des bénévoles dans chaque section de vote pour compiler ces données. Mais après une bataille juridique menée par l'ADQ, ces données seront désormais compilées directement par le DGE et fournies aux partis qui en font la demande. «Ce n'était pas vraiment utile que quelqu'un passe toute la journée à la table. Comme le bénévolat cela ne court pas les rues [...]», note l'organisateur adéquiste dans Crémazie.
L'organisateur en chef attend aussi avec impatience les relevés qui lui permettent d'évaluer la progression de la sortie du vote. «On a des formules mathématiques pour évaluer le rythme auquel nos sympathisants vont voter dans les différentes sections de vote par rapport à la population en général. Avec l'informatique, cela va mieux, avant on faisait cela à la mitaine», explique Alain Lupien.
En fin de journée, il arrive aussi que les organisateurs choisissent de faire une «opération-sonnette» dans les secteurs de la circonscription où le vote «sort» moins bien. Dans Gouin, Alain Lupien compte affecter au porte-à-porte une partie des bénévoles qui arrivent après le travail, vers 16h. Du côté libéral, on estime qu'il peut être utile d'y avoir recours, dans certaines circonscriptions, tandis qu'à l'ADQ, à tout le moins dans Crémazie, on mise essentiellement sur les téléphonistes.
La sortie clientèle
Il existe deux types de sortie de vote, celle de type clientèle et celle du vote «pointé», comme l'explique le président de l'agence de communication BCP et ancien chef de cabinet de Robert Bourassa, John Parisella. Les trois principaux partis misent davantage sur la sortie du vote pointé. «Si vous avez bien ratissé votre comté, vous avez assez de besogne le jour du vote à appeler les sympathisants. Mais si votre organisation est moins forte et que vous n'avez pas identifié suffisamment de sympathisants, vous pouvez faire l'effort de ''sortir du vote clientèle''. À l'aide du pointage, les partis établissent un profil type, généralement en fonction de l'âge, du sexe et de l'origine ethnique. Je pense que tous les partis font ce genre de calcul, une fois qu'ils ont épuisé les listes pointées», avance l'analyste politique.
L'Union des forces progressistes (UFP) procédera à une sortie de vote de type «clientèle» dans la circonscription de Mercier, où se présente le candidat-vedette du parti, Amir Khadir. «Notre gros créneau, c'est les 35 ans et moins. Ce ne fut pas long à trouver que le mouvement pacifiste, anti-ZLEA, est le propre de cette génération-là», explique l'ancien organisateur péquiste, Pierre Boileau, qui avoue appliquer les leçons que le PQ lui a apprises. Il se concentrera aussi sur les sections de vote où Paul Cliche avait réalisé un bon score à la dernière partielle.
Tous les candidats UFP ne procéderont cependant pas à une sortie du vote en bonne et due forme. L'organisateur UFP de Mercier avoue candidement qu'il «rapatrie les candidats poteaux» de la grande région de Montréal pour travailler au jour J dans Mercier et les circonscriptions environnantes.
L'impact de la sortie de vote
«Le jour J aura un impact dans les comtés où cela se joue par 50, 200 ou 300 votes», affirme sans hésitation le libéral Benoît Savard. L'organisateur adéquiste Mario Cotton souligne lui aussi que la sortie de vote est cruciale dans une circonscription comme Crémazie, qui avait été remportée par seulement 309 voix en 1998.
Dans Gouin, le ministre péquiste André Boisclair avait remporté avec une majorité de 5824 votes. Son organisateur ne veut cependant rien tenir pour acquis. «Il suffit que 1000 ou 2000 personnes n'aillent pas voter et que la machine adverse fonctionne à fond de train pour avoir des surprises.» De toute façon, M. Lupien estime qu'il vaut mieux fixer des objectifs à atteindre, autant dans les circonscriptions où le PQ n'a pas grand espoir que dans celles où le candidat dispose d'une bonne avance. «Cela aide à motiver les troupes.»
Si efficaces que soient les machines électorales, les partis ne se font pas trop d'illusion quant à l'issue générale du scrutin. «L'organisation ne peut empêcher une vague. Le meilleur exemple, c'est le Parti conservateur qui a gagné en 1984, alors qu'il n'avait pas une bonne organisation de terrain», rappelle M. Parisella.
Il reste à voir si l'attention médiatique portée à la guerre aura une influence sur le taux de participation. «Les Québécois sont de bons électeurs, c'est sûr qu'ils vont voter à 70 % ou plus. Ce qui est déjà beaucoup, alors que d'autres sociétés peinent à atteindre 60 %. Mais est-ce qu'ils vont aller à 80 % ou plus, ce qui favoriserait probablement le PQ? C'est difficile à prévoir.»
L'analyste politique, qui a notamment participé aux élections américaines en 2000, estime que le Québec, avec ses deux ordres de gouvernement et ses trois référendums, figure parmi les endroits où la sortie de vote et la gestion du scrutin sont les mieux rodées. «Avec la polarisation du vote entre péquistes et libéraux, les élections deviennent de vrais choix de société. Cela a rendu le système très sophistiqué. C'est un peu comme Coke et Pepsi, cela fait monter les enchères», dit-il, en citant pour preuve les taux élevés de participation.
Un peu comme les géants des boissons gazeuses, les principaux partis finissent tous par appliquer peu ou prou les mêmes méthodes. Pas étonnant, lorsque l'on sait que de nombreux organisateurs de différentes allégeances se sont côtoyés lors d'élections municipales.
«Le plus gros du travail du candidat est fait, la responsabilité se transpose sur les épaules de l'organisateur en chef et de son équipe, pour que le travail effectué pendant la campagne soit bien récolté dans l'urne», explique l'organisateur libéral responsable de l'est du Québec, Benoît Savard.
Employant une métaphore plutôt sportive, le directeur d'organisation de campagne péquiste dans la circonscription de Gouin, Alain Lupien, parle de deux équipes: l'offensive et la défensive. Située dans les lieux de vote, la défensive «s'assure que seuls les gens qui ont droit de vote pourront l'exercer». Les différents partis posteront aujourd'hui au moins un représentant dans chacun des lieux de vote.
Dans les comités électoraux des trois partis, des dizaines de téléphonistes appellent les sympathisants recensés, «pointés» en jargon politique, tout au long de la campagne, que ce soit par sondage téléphonique ou lors de séances de porte-à-porte.
«Vous savez où est situé votre bureau de vote?... Souhaitez-vous que quelqu'un vous y amène en auto?... Avez-vous une idée de l'heure à laquelle vous comptez aller voter?...» On rappellera le sympathisant plus tard dans la journée s'il n'y est toujours pas allé. Rien de trop beau pour un vote. Certains comités électoraux offrent même des services de gardiennage.
Risque-t-on d'importuner les partisans? «Pas si le pointage est bien fait. Au contraire, cela les rassure, ils voient que l'organisation de leur parti est à son affaire», croit Benoît Savard.
Lors de la dernière élection partielle, l'ADQ avait eu recours à un système informatique pour recenser ses partisans et les inciter à aller voter. «Ici dans Crémazie, nous avons choisi de ne pas l'employer. C'est coûteux et le pointage n'est pas aussi subtil», explique l'organisateur de l'adéquiste Manon Saint-Louis, Mario Cotton, qui avait travaillé dans Vimont à la dernière partielle.
La progression du vote
Il y a aussi les releveurs de listes, les «runners», qui font la navette entre les lieux de vote et le comité électoral pour rapporter les listes des électeurs qui ont déjà exercé leur droit de vote. Les «rayeurs de listes» se mettent ensuite de la partie pour s'assurer que les sympathisants ne sont pas rappelés inutilement.
Jusqu'à la dernière élection générale, les partis postaient des bénévoles dans chaque section de vote pour compiler ces données. Mais après une bataille juridique menée par l'ADQ, ces données seront désormais compilées directement par le DGE et fournies aux partis qui en font la demande. «Ce n'était pas vraiment utile que quelqu'un passe toute la journée à la table. Comme le bénévolat cela ne court pas les rues [...]», note l'organisateur adéquiste dans Crémazie.
L'organisateur en chef attend aussi avec impatience les relevés qui lui permettent d'évaluer la progression de la sortie du vote. «On a des formules mathématiques pour évaluer le rythme auquel nos sympathisants vont voter dans les différentes sections de vote par rapport à la population en général. Avec l'informatique, cela va mieux, avant on faisait cela à la mitaine», explique Alain Lupien.
En fin de journée, il arrive aussi que les organisateurs choisissent de faire une «opération-sonnette» dans les secteurs de la circonscription où le vote «sort» moins bien. Dans Gouin, Alain Lupien compte affecter au porte-à-porte une partie des bénévoles qui arrivent après le travail, vers 16h. Du côté libéral, on estime qu'il peut être utile d'y avoir recours, dans certaines circonscriptions, tandis qu'à l'ADQ, à tout le moins dans Crémazie, on mise essentiellement sur les téléphonistes.
La sortie clientèle
Il existe deux types de sortie de vote, celle de type clientèle et celle du vote «pointé», comme l'explique le président de l'agence de communication BCP et ancien chef de cabinet de Robert Bourassa, John Parisella. Les trois principaux partis misent davantage sur la sortie du vote pointé. «Si vous avez bien ratissé votre comté, vous avez assez de besogne le jour du vote à appeler les sympathisants. Mais si votre organisation est moins forte et que vous n'avez pas identifié suffisamment de sympathisants, vous pouvez faire l'effort de ''sortir du vote clientèle''. À l'aide du pointage, les partis établissent un profil type, généralement en fonction de l'âge, du sexe et de l'origine ethnique. Je pense que tous les partis font ce genre de calcul, une fois qu'ils ont épuisé les listes pointées», avance l'analyste politique.
L'Union des forces progressistes (UFP) procédera à une sortie de vote de type «clientèle» dans la circonscription de Mercier, où se présente le candidat-vedette du parti, Amir Khadir. «Notre gros créneau, c'est les 35 ans et moins. Ce ne fut pas long à trouver que le mouvement pacifiste, anti-ZLEA, est le propre de cette génération-là», explique l'ancien organisateur péquiste, Pierre Boileau, qui avoue appliquer les leçons que le PQ lui a apprises. Il se concentrera aussi sur les sections de vote où Paul Cliche avait réalisé un bon score à la dernière partielle.
Tous les candidats UFP ne procéderont cependant pas à une sortie du vote en bonne et due forme. L'organisateur UFP de Mercier avoue candidement qu'il «rapatrie les candidats poteaux» de la grande région de Montréal pour travailler au jour J dans Mercier et les circonscriptions environnantes.
L'impact de la sortie de vote
«Le jour J aura un impact dans les comtés où cela se joue par 50, 200 ou 300 votes», affirme sans hésitation le libéral Benoît Savard. L'organisateur adéquiste Mario Cotton souligne lui aussi que la sortie de vote est cruciale dans une circonscription comme Crémazie, qui avait été remportée par seulement 309 voix en 1998.
Dans Gouin, le ministre péquiste André Boisclair avait remporté avec une majorité de 5824 votes. Son organisateur ne veut cependant rien tenir pour acquis. «Il suffit que 1000 ou 2000 personnes n'aillent pas voter et que la machine adverse fonctionne à fond de train pour avoir des surprises.» De toute façon, M. Lupien estime qu'il vaut mieux fixer des objectifs à atteindre, autant dans les circonscriptions où le PQ n'a pas grand espoir que dans celles où le candidat dispose d'une bonne avance. «Cela aide à motiver les troupes.»
Si efficaces que soient les machines électorales, les partis ne se font pas trop d'illusion quant à l'issue générale du scrutin. «L'organisation ne peut empêcher une vague. Le meilleur exemple, c'est le Parti conservateur qui a gagné en 1984, alors qu'il n'avait pas une bonne organisation de terrain», rappelle M. Parisella.
Il reste à voir si l'attention médiatique portée à la guerre aura une influence sur le taux de participation. «Les Québécois sont de bons électeurs, c'est sûr qu'ils vont voter à 70 % ou plus. Ce qui est déjà beaucoup, alors que d'autres sociétés peinent à atteindre 60 %. Mais est-ce qu'ils vont aller à 80 % ou plus, ce qui favoriserait probablement le PQ? C'est difficile à prévoir.»
L'analyste politique, qui a notamment participé aux élections américaines en 2000, estime que le Québec, avec ses deux ordres de gouvernement et ses trois référendums, figure parmi les endroits où la sortie de vote et la gestion du scrutin sont les mieux rodées. «Avec la polarisation du vote entre péquistes et libéraux, les élections deviennent de vrais choix de société. Cela a rendu le système très sophistiqué. C'est un peu comme Coke et Pepsi, cela fait monter les enchères», dit-il, en citant pour preuve les taux élevés de participation.
Un peu comme les géants des boissons gazeuses, les principaux partis finissent tous par appliquer peu ou prou les mêmes méthodes. Pas étonnant, lorsque l'on sait que de nombreux organisateurs de différentes allégeances se sont côtoyés lors d'élections municipales.
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