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À l'école d'Émilie Bordeleau

Josée Blanchette   22 mai 2009 
Photos Michel Gauthier
À l’école d’Émilie Bordeleau, la petite Charlotte est la chouchou de la maîtresse. «Est-ce que tu allais à l’école d’Émilie, toi, maman?», me demande mon B...
Photos Michel Gauthier À l’école d’Émilie Bordeleau, la petite Charlotte est la chouchou de la maîtresse. «Est-ce que tu allais à l’école d’Émilie, toi, maman?», me demande mon B...
Depuis deux mois, je suis retournée à l'école de rang d'Émilie Bordeleau. Oui, oui, celle-là même que fréquentait pour le bon motif Ovila, de Saint-Tite, en Mauricie. J'initie doucement mon B à l'ancien temps, celui de mon grand-père Alban qui aimait secrètement sa maîtresse d'école, May, fendant comme les quatre vents de Cap-des-Rosiers, conduisant les teams de chevaux dans les chantiers à 12 ans.

Mon B me posait déjà tant de questions sur cet ancien temps, m'enviait la chance de l'avoir connu (comme le bonhomme Sept-Heures, les chevaux attelés à la sleigh le premier de l'An et Jack Monoloy qui était fringant), que je n'allais pas le laisser sur sa faim.

Pour remonter le passé avec lui, je nous ai acheté la meilleure série produite à la télévision québécoise (mes excuses à Fabienne): Les Filles de Caleb. Un de ses plus gros succès aussi, la moitié de la population du Québec. Chacun des 20 épisodes est pour nous l'occasion de retrouvailles en dehors du temps numérique, de la technologie, dans une nostalgie romancée qui n'a rien à voir avec l'odeur de sueur et de misère de la réalité d'alors. Elle convient tout à fait à l'imaginaire débridé d'un petit garçon de cinq ans qui cherche à savoir d'où il vient, de quelles légendes et de quelles lignées, par quel mors aux dents son destin s'est emballé.

Bien installé dans la chaise berçante en osier de son arrière-arrière-grand-père gaspésien François-Xavier, mon B se berce d'illusions devant le petit écran, devant cette vie «rêvée» dont il devine toutefois qu'elle n'était pas si rose et qui lui permet de se sentir choyé, enfant unique dans la ouate d'une époque dont les ruines se cachent pour mourir.

— Maman, pourquoi il va vite avec son cheval?

— Je le sais pas...

— Émets une hypothèse...

Soupir. Mon B apprécie les hypothèses flyées. Par exemple, il aime penser que les autos pourraient être fabriquées en barbe-à-papa non polluante pour éviter les accidents. «En fait, les seuls accidents qu'on aurait, ce serait quand on a faim et qu'on mangerait les autos, hein maman?»

Dans ses chromosomes, des legs de conteurs, de tapeux de pied, de bûcherons, d'hommes de chevaux, de violoneux, de calleurs de sets carrés, du XY de porteuses d'enfants au reins solides, aux vessies descendues et aux poitrines larges comme des tartes à la ferlouche. «Une par homme, me disait mon grand-père qui avait été cook dans les chantiers. Une tarte par homme, qu'ils mangeaient, ma petite!»

Des hommes comme ça, ben ça courait davantage les bois que les rues, ça labourait dur, même leurs femmes, sûrement trop vite, et ça s'endormait de bonne heure, parfois su' l'ouvrage. Pis de l'ouvrage, on n'en manquait jamais, dès l'aube. On coupait le bois, on y montait, on en descendait, on s'y perdait, on le prenait, on le gossait, on le travaillait, on le menuisait, on le charpentait, on le brûlait, on le dravait et on le respectait.

«Maman? Est-ce que les serviettes étaient en bois dans l'ancien temps? Et la pluie, est-ce qu'elle était en bois aussi?»

Mais non, mon p'tit coeur. Le bois, ça ne tombe pas du ciel, c'est comme l'argent, je te l'ai déjà expliqué.

Des histoires de mon grand-père

Lorsque j'avais son âge, nous n'avions pas la télé à la campagne (elle était déjà inventée, je ne suis pas si antique, mais mes parents avaient des principes éducatifs des années 70 et la DPJ était moins médiatisée qu'aujourd'hui). Chaque samedi soir, je m'installais devant mon aïeul capien et lui demandais de me raconter l'ancien temps. J'ai eu droit aux Filles de Caleb avant l'heure, couleur sépia. Il faut dire qu'Alban était fin conteur (il se faisait aller «la menteuse» sans se faire prier), avec une quatrième année pour tout diplôme, courriériste du coeur dans les chantiers. C'est lui, ado, qui écrivait les lettres d'amour aux femmes des «gars» qui retombaient en amour avec leur illustre mari illettré. Les gars rentraient du bois au printemps et leurs femmes les attendaient en baby-doll. J'exagère à peine mais j'ai de qui tenir.

Mon grand-père a toujours su parler aux femmes, surtout celles des autres. C'était un don qu'il aurait pu exploiter s'il était né à Venise ou à New York. La Gaspésie n'offrait pas beaucoup de débouchés côté coeur ni côté cour.

Mon B aussi sait parler aux femmes. L'autre jour, il a décrété devant témoin: «Ma mère, c'est une penseuse des autres.» Il n'en fallait pas plus pour qu'il ait droit à un extra sirop d'érable dans sa soupane. Lui qui aime tant le gruau, il a découvert qu'on en mangeait depuis longtemps. «Un mets (prononcez ma) de pauv'», comme disait Alban, qui cuisinait des bines de chantier sans foie gras ni porto.

Avec Les Filles de Caleb, mon B apprend de nouveaux mots pour désigner l'ordinaire. «C'est quoi une bécosse, maman?». Et une «mornifle», et «s'étriver», «jober», un «signe de croix».

Il apprend que les enfants pouvaient mourir jeunes, que les bébés naissaient dans le sang et la douleur, que les hommes bandaient leurs muscles pour travailler, qu'on ne prenait pas son bain souvent (chanceux!), qu'on dansait dans les veillées, qu'on y tapait du pied et qu'on jouait du ruine-babines, que les garçons et les filles n'avaient pas le droit de s'embrasser, qu'on ne célébrait pas les anniversaires des enfants parce qu'il y en avait trop autour de la table, que les hommes et les femmes n'étaient pas faits pour se comprendre mais pour s'aimer.

Notre personnage préféré, c'est Caleb et son franc-parler (fabuleux Germain Houde), attachant comme l'amour qu'il porte à sa fille et aux chevaux. Dans son monde à lui, un étalon «sert» sa jument et un homme «sert» sa femme: «Un homme a beau se faire des histoires, c'est pas lui qui mène dans sa maison.»

Je vous parle d'un temps où personne n'était seul, où la famille représentait la survie (ou la prison, c'est selon). Lorsqu'Émilie attend son père Caleb qui doit venir la chercher pour Noël, et qu'il n'arrive pas, j'insiste sur le fait qu'il n'y a pas de téléphone pour s'appeler.

«Ils s'appelaient comment, d'abord?», m'a demandé mon B, incrédule.

La mémoire comme un grenier

Je n'essaie pas de glorifier le passé mais à défaut d'avoir un vieux de la vieille sous la main, le roman d'Arlette Cousture est un manuel d'histoire aussi fiable qu'un autre pour mesurer le chemin parcouru. Comme les livres de Fred Pellerin, un autre Mauricien, tiens. Faut pas penser que l'imaginaire déforme la réalité. C'est plutôt l'inverse qui se produit. Quand mon B sera un peu plus grand, je lui lirai le dernier livre de Fred, L'Arracheuse de temps, surtout le passage sur sa grand-mère qui nous rappelle combien la parole est un grenier rassurant:

«Ma grand-mère n'était pas une femme à mentir. Elle s'en tenait aux fées. Elle témoignait. C'est tout. De ce qu'elle avait connu ou entendu dire. De la source sûre. Intarissable. Pas une conteuse comme on s'en invente au moindre soupçon de roi qui veut marier sa princesse, mais une noble par le verbe. De sang rouge, mais de langue bleue, si on veut. Une bouche souveraine et la dent couronnable. Ma majesté ma grand-mère. Elle était remplie d'histoires incroyables qui s'engrangeaient dans sa tête. Du foin à foi.»

Un jour, pour les enfants de mon B, j'espère être cette grand-mère-là. Digne de foin.

cherejoblo@ledevoir.com

***

«Que pousse-t-il dans votre terre arable?

Des légumes.

Et dans votre terre de roches?

Des légendes.»

- Félix Leclerc

«Maman! Est-ce qu'il va rester de l'ancien temps quand tu vas mourir?»

- Monsieur B

«Parce que dans un processus

normal de légendification, il faut mourir au préalable.C'est une règle. Posthume. Comme un poste

de douane à l'entrée du narratif.»

- L'Arracheuse de temps,

Fred Pellerin

***

Noté: qu'Artv rediffuse Les Filles de Caleb les vendredis à 20h. Ce soir, on en est au troisième épisode, celui où Lazarre fait une crise d'épilepsie dans la classe d'Émilie et où les frères Pronovost, Ovila et Ovide, convoitent tous les deux le coeur de la belle «brume»... www.artv.ca.

Retrouvé: avec bonheur la langue si délirante et si juste du conteux de Saint-Élie, Fred Pellerin, dans le livre CD L'Arracheuse de temps, Contes de village. Si vous n'avez pas vu le spectacle, ça vaut le détour.

Reçu: la magnifique réédition de L'Héritage de VLB (éditions Trois-Pistoles). Jolie couverture équine, papier aux tons beurrés et d'une grande qualité qui justifie les 65 $. Retrouver les Galarneau est une joie. Quasi 850 pages du flamboyant écrivain de Trois-Pistoles qui m'attendent pour les prochaines vacances. Du terroir à son meilleur. Et un des grands succès de notre télé (deux millions de téléspectateurs) que je ferai visionner à mon B en temps et lieu. Une édition de luxe de l'ouvrage est offerte à 750 $... Gonebitch!

Acheté: La Trilogie de l'Île-aux-Coudres, l'oeuvre de Pierre Perrault (volume 1, ONF). J'ai visionné Pour la suite du monde avec mon B, qui a décidé qu'il ne voulait plus vivre dans l'ancien temps «parce qu'ils jouaient au hockey pas de casse». Prochaine étape, je l'emmène à la Mi-Carême des insulaires de l'Île-aux-Coudres (le 20 mars 2010), encore célébrée chaque année dans l'île. Un livret accompagne le coffret DVD et nous offre notamment un texte de Perrault intitulé «Comment, me prenant pour Cartier, j'ai fait la découvrance de rivages et d'hommes que j'ai nommés pays.»

Le poète-cinéaste-anthropologue nous livre quelques impressions sur son approche: «Depuis belle enfance, je soupçonne les mots de craindre les voyelles, le forgeron de redouter l'enclume du petit matin, les romanciers de tout faire pour éviter la fin de la messe, l'archéologue d'effacer toutes traces de son passage, les sémiologues, effarés par le coin des rues, de privilégier les images et de repousser le quotidien dans les poubelles de l'histoire, car il est confortable et rassurant de vivre dans une forêt de symboles bien rangés sur les rayons de sa bibliothèque où cultiver la poussière du temps qui passe, bien à l'abri des intempéries. Mais on ne peut pas non plus toujours abandonner les fontaines à la virginité. Il faut bien, un jour, que quelque chose arrive qui précède l'écriture et l'alimente. Il faut parfois que la chose devance le mot. Que la réalité précède le mensonge. On ne peut pas passer sa vie à combattre, dans des légendes, les tigres en papier et les ombres chinoises. Et je cherchais désespérément à prendre pied dans ma propre vie, à sortir enfin du sentier battu de la culture.»

On peut dire qu'il en est sorti. On peut aussi l'entendre à la Première Chaîne de Radio-Canada, Pierre Perrault, un poète sans bon sens, et tous les segments de ce docuradio dont la dernière sera diffusée lundi prochain. Disponible également sur le site Web de RC.






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Vos réactions

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  • Guy Lussier
    Abonné
    vendredi 22 mai 2009 11h46
    Vos textes
    « Merci de nous écrire des textes aussi prenants, je pense aussi à celui :"Aux abonnés absents...". Mon soleil du vendredi. »

  • Yves Côté
    Abonné
    vendredi 22 mai 2009 12h47
    Du grand Blanchette.
    « Ce texte est du grand Blanchette.
    Tiens-tiens, Blanchette dit comme ça, cela fait vraiment écrivaine. Trouvez-pas ?
    Evidemment, ce n,est pas à Josée Blanchette que je parle, c'est à qui la lisent...
    Enfin, du grand Blanchette et rien que pour me faire plaisir, je vais me l'imprimer pour le relire tranquillement, encore plus que dans la version électronique.
    J'en apprécierai encore plus tout le paquet d'amour qu'il y a dans cet assemblage bien touchant de mots. »

  • Régent Picard
    Abonné
    samedi 23 mai 2009 08h45
    Ancien temps
    « Sans te dire mon age j'ai assisté à la naissance de la télévision ( avec beaucoup de neige et un plastic bleu ou vert devant l'écran ). Comme il n'y avait pas de passe-partout pour animer les enfants et que la radio ne fonctionnait que le soir c'était la mère ou grand-mère qui animait les grandes journées quand la température empêchait les enfants de jour dehors. J'en déduis que c'est la que la fabulation des anecdotes aurait commencée ( manque de matériel ou trop de questions des enfants ). Ton B est chanceux d'avoir une mère qui prend le temps de l'élever tranquillement. J'aime beaucoup te lire, avec un café le samedi matin t'es mieux qu'un croissant. »

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