jeudi 26 novembre 2009 Dernière mise à jour 16h25


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

Aux abonnés absents... le silence

Josée Blanchette   15 mai 2009 
«Les feuilles d'un noisetier tremblent sous le vent: rien n'est plus pur que cette clarté d'un feuillage, éparpillée en mille éclats contraires. Rien n'apaise plus que l'humilité de ces feuilles tendres, soumises sans réserve au déluge des lumières. Elles parlent une langue suave, traversée de silence.» - Christian Bobin

«Vivre à proximité de la mort, parler à proximité du silence.» - André Comte-Sponville

Si je devais choisir une seule chose à apporter avec moi sur une île déserte, ce serait une réserve de silence. Je me doute que même sur les îles perdues l'agression sonore doit être de mise. De toutes les pollutions, celle-là s'avère probablement la plus pernicieuse, la plus dommageable pour l'être humain, une bouffeuse de sérénité, générant anxiété et agressivité.

À quand remonte votre dernière cure de silence? Aussi loin que votre dernier repas gastronomique, j'imagine.

Le silence est si rare qu'on doit prendre des réservations pour y goûter. Et comme pour la pollution lumineuse qui masque les étoiles, il faut s'éloigner de plus en plus pour aller à sa rencontre. Le silence n'est plus jamais un hasard. C'est même une matière première qui s'épuise. Faudra songer à en importer du Tibet ou de la Patagonie; vous verrez, ça vaudra cher l'once. Le silence est d'or, ne l'oublions pas.

En attendant, le silence étouffe sous l'effet d'un smog sonore de plus en plus tonitruant. «On ne peut plus faire d'entrevues en extérieur, dans les reportages ou documentaires, comme on le faisait il y a 20 ans. Il y a du bruit partout», me faisait remarquer le cinéaste Jacques Godbout l'automne dernier. La science semble lui donner raison. Sur le site du Regroupement québécois contre le bruit (RQCB), on apprend que le bruit ambiant double tous les dix ans. La dernière édition de Québec Science s'intéresse également au phénomène: «Le bruit qui rend malade. Si la tendance se maintient nous deviendrons tous sourds, fous ou malades», titre le magazine à l'occasion du mois de Marie qui est aussi celui de l'ouïe. 3% des infarctus et un nombre incalculable de comportements agressifs seraient imputables au bruit ou à l'absence de silence. Les abbayes vont pouvoir doubler leur prix d'entrée et si j'étais hôtelier, je songerais au concept «hôtel de charme en silence». Succès garanti.

Cultiver le silence

De plus en plus de gens autour de moi se baladent avec leurs bouchons d'oreille ou des casques d'écoute pour assourdir les bruits ambiants. Pas des aspirantes carmélites ou des bibliothécaires à la retraite, non, du vrai monde qui aime la musique, va au cinéma, apprécie une conversation entre amis mais hésite à le faire dans les endroits publics, même au restaurant en raison de la musique assourdissante. Le pré-ado d'un de mes amis refuse d'aller au cinéma à cause du niveau de décibels: il préfère louer ses films et les visionner à la maison.

Combien de personnes souffrent en silence de ce fait moderne et inéluctable? Difficile à dire tant qu'ils restent «silencieux». «Plus nous serons nombreux et plus nous pourrons faire pression sur la ministre de l'Environnement», explique Patrick Leclerc, fondateur du RQCB et persuadé qu'une politique nationale du bruit est désormais nécessaire. «En attendant, ceux qui expriment leur ras-le-bol passent pour des "dérangés", de vieux croûtons qui n'apprécient pas "la vie". Mais le droit de polluer, même par le bruit, n'existe pas!»

Cultiver le silence fait partie du jardinage extrême, même à la campagne. Et l'été n'a rien de feutré, il nous inflige un stress supplémentaire. Cette période coïncide avec les fenêtres qu'on ouvre, le festival de la construction qui débute, des rénovations domiciliaires, des souffleuses à feuilles, des tondeuses, des climatiseurs, des scies mécaniques, des motos ultra-bruyantes, des silencieux modifiés, des chaînes stéréophoniques puissantes, des trottinettes à moteur, des motomarines, des quads; tout ça jouera à guichets ouverts toute la saison. Que vous prisiez ou non, vous êtes abonnés permanents à la tyrannie du vacarme.

Pire! Toute une génération ne sait plus ce qu'est le silence, n'y a jamais trempé le lobe de l'oreille. Et quand on ne connaît pas quelque chose, on ne le recherche pas, forcément. Prisonniers de leurs écouteurs, les plus jeunes sont devenus des clients de choix pour les audiologistes, un métier d'avenir. Autrefois, la masturbation rendait sourd, maintenant, c'est l'air du temps. On apprenait dans Le Soleil, la semaine dernière, que la hausse des consultations pour des problèmes d'audition chez les 25-27 ans était de 150 % depuis 10 ans. Quant à la proportion d'adolescents qui s'exposent à des niveaux de bruit comparables à ceux des travailleurs en usine, à cause de leur iPod, elle est de 70 %. L'acouphène est leur meilleur ami...

La science du silence

Le sujet m'inquiète d'autant que je ménage le silence; j'en suis secrètement amoureuse. Je suis entourée de silences depuis toujours. Des silences choisis et d'autres inspirés, des rêveries comme des méditations, des recueillements comme des réflexions, des silences créateurs et révélateurs, des silences intérieurs et extérieurs. Mon métier épouse le silence de l'écriture et de la lecture mais par goût, je choisis aussi la nature et son havre de silence le plus souvent possible.

Écouter le vent dans ses feuilles, la mer caresser les rochers, percevoir les battements de mon coeur et la marée haute de mes pensées secrètes, faire silence avec quelqu'un comme ultime marque de confiance. On n'accède à soi et à l'autre que par la porte sacrée du silence. C'est peut-être pourquoi on le fuit tant. Le silence à la fois réparateur et inquisiteur fait peur.

«Quelle tristesse (pour ne pas dire quelle stupidité!) d'avoir fait disparaître le silence de nos vies en tant que civilisation. Même les films silencieux à la Ingmar Bergman son devenus rares», m'écrit ma nonne bouddhiste préférée, Kelsang Drenpa, du centre Kankala. «Le silence permet de guérir et d'apprendre à se connaître. Notre nature pure se manifeste et nos intentions les plus bienveillantes prennent forme. Nous pouvons entendre et écouter, comprendre et réaliser, trouver la solution à tous nos problèmes. Dans le silence, nos souhaits sincères se révèlent.»

Nul besoin d'être abonné à un zendo ou à une chapelle pour apprécier ce qui fait partout défaut. Comme une seconde peau qui nous protégeait de la brutalité du monde, le silence tué s'est tu.

***

cherejoblo@ledevoir.com

***

Appelé: à l'abbaye cistercienne d'Oka qui vient de déménager ses pénates et ses moines à Saint-Jean-de-Matha. Vous irez voir les photos du site, magnifique, qui a remporté un prix d'architecture. Une oeuvre de Pierre Thibault. www.abbayevalnotredame.ca. On ouvrira l'hôtellerie mixte dès la première semaine de septembre 2009; 13 chambres à votre disposition, et on prend déjà les réservations. 450 960-2889. Le père qui m'a répondu m'a dit qu'il reste beaucoup de silence...

Lu: l'article de Catherine Dubé dans le magazine Québec Science, en kiosque (mai 2009): «Le bruit, c'est assez!». Ça donne envie de se balader avec un sonomètre dans les poches, de calfeutrer ses fenêtres, de déménager sur une autre planète, mais surtout de faire pression auprès du gouvernement. Pour visiter la carte sonographique de Montréal et ses 124 prises de son: http://cessa.music.concordia.ca/soundmap/fr.

Visité: le site du Regroupement québécois contre le bruit. Près de 1000 sympathisants et beaucoup de dossiers en cours, dont les motomarines, quads, systèmes de son de voitures, silencieux, baladeurs, tintamarre dans les commerces. Parmi les objectifs: échanger des adresses de lieux «sans bruit». J'aurais plutôt tendance à garder ces adresses pour moi, mais voici celle du site... www.rqcb.ca.

Aimé: Les Printemps du silence du philosophe Nicolas Go, un essai anti bling-bling sur le silence! L'auteur s'intéresse à tous les silences, méditatifs ou de recueillement, même les silences en musique et en peinture, en poésie, le silence de la création et de la nature. Un angle intello et philosophique pour qui veut réfléchir davantage à ce parent pauvre de l'écologie. Des références à Bobin, Bachelard, René Char.

***

Joblog

Un trou dans le temps

Un docu sur des prisonniers, passe encore. Mais un documentaire avec de vieux prisonniers qui s'inquiètent de la mentalité des jeunes, du manque de solidarité à l'intérieur des murs, c'est inusité.

Même en prison, les temps changent et l'individualisme règne. La première du film a lieu ce soir au cinéma Parallèle, en présence de la réalisatrice Catherine Proulx.

Certains personnages sont très attachants, d'autres moins, forcément. On ne verse pas de larmes mais on comprend mieux ces vies gâchées dont on essaie de tirer le meilleur parti. La transition vers la vie civile est également abordée et on assiste à une rechute... www.cinemaparallele.ca.

Cul par-dessus tête

Un autre docu qui parle de cul, çui-là. Pas tellement le cul comme le popotin, celui qu'on découvre lentement, lascivement, avec style, dans le plus pur burlesque. A wink and a smile présente dix femmes de Seattle de tous les âges et de tous les formats, qui se sont inscrites au cours «Burlesque 101».

En six semaines, elles se mettent à nu progressivement et explorent une forme d'art en perdition. De la naturopathe à la journaliste en passant par la chanteuse d'opéra et la taxidermiste, on assiste à l'art de l'effeuillage dans tous les sens du terme, mais également à une mutation intime. Du strip coquin et plutôt pudique, pour intellos... Au cinéma du Parc en version originale anglaise, à partir d'aujourd'hui et jusqu'au 21 mai.

***

www.chatelaine.com/joblo






Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?
Partager
Digg Facebook Twitter Delicious
 

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires 
  • Marie Francine Bienvenue
    Abonnée
    vendredi 15 mai 2009 10h04
    le silence à :'Anse
    « très bel article...merci...

    Moi la bavarde, j'ai fêté mes 60 ans par 10 jours de silence, chez-moi à L'Anse-St-Jean dans ma forêt.

    Ce fut merveilleux, la seule chose difficile: replonger dans la parole le 11e jour, retourner les nombreux appels téléphoniques qui me souhaitaient Bonne Fête, ça m'a pris 2 semaines, un par jour et me conditionnant, j'avais tellement besion de lenteur... l'audition de la radio reprise à petites doses et pourtant je n'écoute que la radio de Radio-Canada pas la télé avec ses pub agressantes.

    Oui le silence, délicieux, plein de vent, de mystère, de beautés à couper le souffle... »

  • Pierre Samuel
    Abonné
    vendredi 15 mai 2009 10h14
    Les veilleurs du silence...
    « Vous avez bien raison, madame, de mentionner que le silence est un bien précieux d'autant plus que comme les «espèces menacées», il est de plus en plus en voie d'extinction...

    Cette «alerte aux décibels» notamment par le Regroupement québécois contre le bruit (RQCB) est véritablement un apport essentiel à la qualité de notre environnement présent et futur, face à cette pollution croissante et «normalisée» de nos sociétés dites «avancées»!

    A lire également pour se conforter: «Eloge du silence» de Marc de Smedt, collection «Espaces libres», éditions Albin Michel (1986) ainsi que «Le livre de la tranquillité», pensées colligées par Olivia Benhamou aux éditions 1 de quelques-uns des plus grands penseurs de l'histoire de l'humanité, d'Ovide à Nietzsche et de Montaigne à Schopenhauer publiées en 1998. »

  • Cybèle Laforge
    Inscrite
    vendredi 15 mai 2009 10h16
    Le "vrai monde"...
    « Pour votre information, sachez que les bibliothécaires aussi aiment la musique, vont au cinéma et apprécient une conversation entre amis, que ce soit au resto, dans des pubs ou ailleurs... Merci de perpétuer ces stéréotypes d'un autre âge, vraiment! »

  • John A. Verge
    Abonné
    vendredi 15 mai 2009 16h14
    Urgence Silence Radio
    « Rien à voir, mais je viens de passer 24 heures aux urgences sur une civière dans le couloir à proximité du central des infirmières... Le bruit infernal qui règne là me rassurait quand même au début, on était là pour s'occuper de moi. Mais comment fermer l'oeil??? Heureusement, en me quittant à minuit, ma blonde s'est souvenue qu'elle avait son MP3-radio à me prêter. Et j'ai passé une nuit décente en combattant le bruit par le bruit, merci Radio-Canada Première Chaîne! »

  • loiselet
    Abonné
    samedi 16 mai 2009 02h19
    Silence éloquent
    « Si les pubs télévisées étaient silencieuses, on aurait la curiosité de les regarder au lieu de fermer l'appareil. »

  • Régent Picard
    Abonné
    samedi 16 mai 2009 11h43
    Quête du silence
    « Beaucoup de gens s'imaginent que le pêcheur dans une chaloupe sur un lac ne veut que du poisson, quelle erreur. Le poisson , dans mon cas , est très accessoire. 2 ou 3 jours de pêche seul ou avec un ami qui aime le silence vaut bien des cures. Après avoir soupé assis devant un feu avec comme seul bruit le crépitement des flammes est d'après moi un pur délice. »

  • Lucette Lupien
    Abonné
    samedi 16 mai 2009 17h10
    Le silence, le merveilleux silence
    « Bonjour,
    J'ai lu un article récemment sur le silence :

    Gordon Hempton traque les derniers espaces de silence, c'est à dire là où on peut passer une période de 15 minutes durant le jour sans entendre un seul son créé par un être humain. Selon lui, il ne reste pas de ce genre d'espace en Europe, ni à l'est du Mississippi. Dans l'ouest américain ? une douzaine d'endroits, dont le Olympic National Park. Il en reste peut-être quelque part ici au Québec et au Canada. C'est joli comme nom One Square Inch of Silence.

    « Sound travels. If he can protect the silence of even an inch, Gordon calculates that, in effect, he will be protecting the soundscape of approximately 1,000 square miles of surrounding land. It's a first step toward his goal of preventing the extinction of silence. » C'est merveilleux comme idée !

    J'imagine qu'il a besoin d'un micro sinon il entendrait battre son propre coeur !

    Article de Kathleen Dean Moore dans le Utne Reader de mars-avril 2009, intitulé In Search of Silence, repris de Orion, « a magazine about environment, culture and spirit. » orionmagazine.org.

    Je me demande si on ne pourrait pas créer des lieux de silence en ville, genre un tout petit espace de jardin coupé du bruit de la ville, mais avec des insectes et des oiseaux, peut-être au jardin botanique...

    Lucette Lupien, une voisine et admiratrice de votre père. »

  • Denis Beaulé
    Abonné
    dimanche 17 mai 2009 09h25
    Pour (l'amour ou/de) la Beauté
    « Et aussi la lenteur, comme dit Mme Bienvenue.

    Aussi, l'absence et/comme/pour la Beauté, car...

    « Le silencieux est toujours plus beau que le parleur »
    et
    « Il faut qu'une personne soit cachée pour qu'on puisse l'aimer
    sitôt montré son visage, l'amour disparaît »
    et
    « On n'est amis que lorsqu'on peut rester en silence avec l'autre sans malaise » (évoqué dans l'article : « faire silence avec quelqu'un comme ultime marque de confiance »)
    et
    « On n'est véritablement/pleinement soi, que lorsqu'écrivant, seul, en silence »

    p.s. pertinent et sagace commentaire de M. Loiseau (qui porte bien son nom, dirait-on) »

  • Jean Pageau
    Abonné
    mercredi 27 mai 2009 00h07
    Les silences
    « IL YA DIFFÉRENT SILENCE J EN CONNAIS DE TRES LOURD DE TRES MENACANT COMME CELUI D ALLER IDENTIFIER MON PAPA DANS UNE GRANDE CHAMBRE BLANCHE SANS TACHE AUX MURS MON PAPA ÉTENDU SUR CIVIERE LE SILENCE APRES L AMOUR MORT L IMMENCE SILENCE DE PRENDRE MA DANS MES BRAS DE DESCENDRE L ESCALIER ET PÉNÉTRER EN COMPAGNIEDE MA MAMAN DANS CORBILLARD JE VOUS PARLE D UN RÉVOLUE LESILENCE DE VOIR MA FILLE SORTIR DU CORPS DE SA MERE LE SILENCE SA PLÉNITUDE LE SILENCE EST PARTOUT IL SUFFIT DE NE PAS LE CRAINDRE JE VOUS QUITTE SUR LE BOUT DES PIEDSJEANPAGEAU222GLOBETROTTER NET »

  • Denis Beaulé
    Abonné
    mercredi 27 mai 2009 08h02
    Silence = science
    « ( ) »

  • Fernande Trottier
    Abonnée
    samedi 6 juin 2009 20h19
    Le silence oublié ou inconnu ?
    « Quand on a goûté à des moments de silence, assise sur une roche, dans un bois, je peux me dire que cela est mon oxygène et de plus cela es gratuit...Dans une semaine si on ne peut pas se permettre une heure de silence pour son propre mieux-être, pas étonnant de voir courir le monde sans savoir pourquoi. On peut entrer dans une église et s'y reposer. Dans notre maison, pas de télé, de radio, d'internet et de tout ce qui est bruit et se laisser rêver.. tous ces trucs ont un point en commun, ils sont gratuits. A vous d'en profiter et vous en trouverez bien d'autres...Vive le silence, quel bienfait ! »

Déjà inscrit? Ajoutez votre commentaire ci-dessous

    Connexion




Cet article vous intéresse?
11 réactions
0 votes
 
Pour en savoir plus
Chronique
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel
Choisir mes
infolettres
Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

» En savoir plus
© Le Devoir 2002-2009