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Le déclin est dans l'oeil de celui qui le cherche

8 mai 2009 
En feuilletant les journaux, ces jours-ci, on a l'impression que tout ce qui touche à Montréal est nécessairement sale, ou tout simplement médiocre. Il est de bon ton, dans les médias, de mettre en exergue la laideur, la souillure et l'incompétence de la ville et de ses dirigeants.

On n'a qu'à penser à tous les clichés qu'on répète ad nauseam dans les chroniques et lettres des journaux. Montréal décline, déclame-t-on. Montréal n'a aucun musée signé Frank Ghery, ni de salle d'opéra high-tech financée par le privé. Montréal est pleine de trous. Montréal ne se classe première dans rien. Montréal manque d'ambition, de leadership. Montréal nous fait honte quand on la compare à Toronto, Vancouver, Calgary... et même à Québec. On nous sert le «Montréal bashing» à toutes les sauces. Tant que ça vend, ça se défend.

Il est important, certes, d'avoir «les yeux en face des trous», comme dirait l'autre, et de prendre conscience de la réalité, notre réalité. Mais cette tendance au dénigrement, qui n'est pas nouvelle, ne relève pas de la simple autocritique et ne présente en fait qu'une vision très détachée et très partielle de ce qu'est

Montréal. Et comme le discours des médias déborde un peu partout dans les conversations anodines des gens ordinaires, une sorte d'hystérie collective s'installe et on entend Pierre, Jean et Jacques dénigrer la ville — chacun à sa manière — pour mieux s'en dissocier. Comme si on avait peur d'attraper sa maladie par association.

L'ironie, c'est que le drame de Montréal n'est pas son supposé déclin, mais plutôt le fait qu'on ne soit pas capables de définir notre ville (et donc ce que nous sommes) autrement qu'en la comparant à ce qu'elle n'est pas (ou en se plaignant de ce qui lui fait défaut). Non, Montréal n'est pas Toronto, ni Québec, ni Barcelone, ni Vancouver. Mais Montréal est tout de même unique en son genre.

Je connais peu d'endroits où se côtoient riches, moins riches, jeunes, vieux, marginaux, conformistes, étudiants, yuppies, immigrants, gays, lesbiennes et touristes dans les mêmes espaces publics, dans les mêmes partys raves et dans les mêmes commerces. Où l'on retrouve un bar de danseuses en face d'une église, à deux pas d'une garderie, d'une université, d'un cabinet d'avocats, d'un peep-show et d'une tour de logements de luxe.

Où l'on peut marcher la nuit presque n'importe où sans craindre quoi que ce soit d'autre que de se faire attaquer par un chat. Où les jeunes immigrants parlent tous trois langues et «switchent» d'une langue à l'autre sans aucune gêne et sans complexe. Où l'hybridité culturelle et linguistique est omniprésente et toute puissante. Nous sommes pauvres, certes, trop pauvres pour gaspiller l'argent public. Mais nous sommes riches, à certains autres égards, et nous ne le savons pas parce que notre richesse ne se mesure pas en pourcentage ou en rang. Elle se vit, elle s'entend, elle se sent.

Il ne faut pas être jovialistes, mais il faut cesser de déprécier l'héritage de grands hommes et de grandes femmes tels Frederick Law Olmsted, Camilien Houde, Hans Blumenfeld, Jean Drapeau et Phyllis Lambert (pour ne nommer qu'eux) sous prétexte que «Montréal n'est plus ce qu'elle était». Cet héritage n'est pas figé dans le temps et il n'est pas non plus l'apanage de l'élite, francophone ou anglophone. N'en déplaise à ceux qui préfèrent y voir un échec parce qu'ils ne s'y reconnaissent plus, Montréal vit et vibre encore.

Pendant que nous débattons de ses déboires et que nous nous remémorons avec nostalgie les grands moments de son histoire glorieuse, des Néo-Montréalais de tout acabit et de toutes origines réinventent la ville et réinterprètent son héritage. Allez faire un tour dans la blogosphère anglophone montréalaise, dans une soirée de cumbia électronique ou dans un «dancehall» jamaïcain, et vous verrez qu'il se passe quelque chose à Montréal outre les scandales, les projets avortés et les chicanes entre méchants promoteurs et groupes communautaires.

Répéter sans cesse que Montréal est en déclin, c'est participer à la prophétie auto-réalisatrice de ceux qui croient que Montréal ne les mérite pas ou que Montréal n'en vaut pas (ou plus) la peine. C'est risquer, aussi, de saper tout ce qui reste d'énergie et de passion aux Montréalais qui s'y donnent corps et âme et qui, eux, ne sont coupables de rien. Célébrons ce qui fait de Montréal une ville exceptionnelle, mais ne soyons pas complaisants. Prenons Montréal pour ce qu'elle est, plutôt que pour ce qu'elle n'est pas, et travaillons cette matière première pour en faire quelque chose de mieux. En d'autres mots, cessons de pleurnicher et faisons la ville que nous voulons.






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