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L'Ashuapmushuan perdrait son statut patrimonial

Louis-Gilles Francoeur   5 avril 2003 
Le candidat libéral dans Roberval, Karl Blackburn, s'est engagé à faire lever le statut de rivière patrimoniale accordé par le gouvernement Landry à l'éblouissante rivière Ashuapmushuan, un affluent du lac Saint-Jean, afin de pouvoir y développer notamment son potentiel énergétique «avec des minicentrales [et du] harnachement» majeur de son cours entier.

En entrevue au Devoir, Karl Blackburn a répondu un «oui!» ferme quand on lui a demandé si un gouvernement libéral remettrait en question le statut de rivière patrimoniale accordé à cette rivière, le dernier grand cours d'eau du Lac-Saint-Jean encore intouché.

«Moi, je suis d'avis que les barrages électriques et les minicentrales vont dégager des sommes importantes pour des économies comme les nôtres dans les régions du Saguenay et du Lac-Saint-Jean, y compris sur l'Ashuapmushuan. Pour faire du barrage électrique ou des minicentrales, il y a trois critères dans le programme du Parti libéral du Québec: il faut d'abord que les populations concernées soient d'accord. Il faut qu'il y ait des impacts minimum... euh, minimes sur l'environnement, et il faut qu'il y ait un potentiel économique et énergétique important. Moi, je veux développer ma région du Saguenay-Lac-Saint-Jean en transformant mes ressources naturelles. Moi, si on me dit que je ne peux plus faire aucun développement économique sur cette rivière-là, j'ai un problème. C'est pour ça que je dénonce» le statut de rivière patrimoniale.

Invité à dire comment le fait de retirer à un cours d'eau un statut patrimonial qui le protège contre tout développement lourd presque au même titre qu'un statut de parc provincial est compatible avec le critère environnemental du programme libéral et son engagement envers la Politique nationale de l'eau, Karl Blackburn répond: «Je pense qu'on peut faire du développement économique en respectant l'environnement. Pour le Parti québécois, ça ne semble pas être le cas. Mais moi, je suis convaincu qu'on peut le faire aujourd'hui.»

Québec a annoncé le 8 février qu'il accordait le nouveau statut juridique de rivière patrimoniale à la Moisie, sur la Côte-Nord, et, quelques jours plus tard, à l'Ashuapmushuan, au Lac-Saint-Jean, ainsi qu'à la rivière Harricana. Le Parti québécois s'est engagé à porter le nombre de rivières patrimoniales à 15 afin de respecter les engagements internationaux du Québec en matière d'aires protégées. L'octroi d'un statut patrimonial à ces trois rivières a fortement contribué à hausser à un peu plus de 5 % du territoire de la province la superficie des aires protégées du Québec. Le gouvernement s'est engagé à rejoindre l'objectif de

8 % en 2005, un pourcentage qu'il promet de hausser à 10 % en 2008. Les libéraux s'engagent à «s'approcher» de la moyenne mondiale de 10 %, mais sans en faire un objectif assorti d'un échéancier précis.

Invité à réagir aux propos du candidat Blackburn — qui est à ce propos le fils de l'ancien ministre libéral du Loisir, de la Chasse et de la Pêche, Gaston Blackburn —, le ministre québécois de l'Environnement, André Boisclair, a commencé par dire que le Parti québécois «était lui aussi favorable à au moins un grand projet de barrage... ».

«J'invite tous les jeunes du Québec, a poursuivi plus sérieusement le ministre, à faire barrage aux intentions du Parti libéral et de Jean Charest, dont le programme menace plusieurs de nos plus belles rivières, sans compter que ce parti va couper 300 emplois dans le ministère de l'Environnement par le gel des budgets qu'il s'est engagé à réaliser. Le Parti libéral fait la preuve d'un manque de vision inquiétant, qui montre à quel point il n'est pas prêt à assumer le pouvoir.»

En entrevue, Karl Blackburn a aussi accusé le gouvernement Landry d'avoir «reculé» dans le dossier des petites centrales par vision «purement électoraliste» et sous la «pression de certains artistes de Montréal». À son avis, le fait d'accorder un statut patrimonial à ce puissant cours d'eau ne reflète pas la volonté de la région.

André Boisclair s'indigne tout net de cette interprétation électoraliste.

«C'est absolument faux, dit-il. Le gouvernement a agi par cohérence avec la Politique nationale de l'eau qu'il venait d'adopter et qu'on venait de divulguer. On a affirmé, dans la Politique nationale de l'eau, des principes clairs à la suite d'un travail de réflexion et de consultation qui a duré trois ans. On a agi d'autre part dans ce dossier pour assumer nos engagements internationaux en matière d'aires protégées, et je suis convaincu que la majorité des gens du Saguenay-Lac-Saint-Jean sont derrière nous. Je les invite à le dire sans ambiguïté sur leur bulletin de vote dans quelques jours.»

Le candidat libéral dans Roberval veut que la rivière et ses différents potentiels, énergétique et récréotouristique, puissent être développés sans contrainte. Cependant, il se défend en affirmant ne pas vouloir «être le député des centrales électriques», se présentant plutôt comme un agent du développement économique. Quand on lui demande à qui appartient la rivière, à tous les Québécois ou aux seuls gens de la région, il répond clairement «À la région.» Et si on lui demande pourquoi pas d'autres cours d'eau plutôt que l'Ashuapmushuan, il ajoute: «Parce que je sais qu'elle a un potentiel énorme au niveau du développement électrique, entre autres.»

Karl Blackburn va un cran plus loin: «Je ne veux pas que les gens de Montréal viennent m'attacher les mains dans le dos. C'est moi qui vais décider si on est capables de faire du développement économique sur cette rivière-là ou pas.»

Hydro-Québec voulait tirer plus de 750 MW de l'Ashuapmushuan il y a 15 ans, un projet remisé devant l'opposition irréductible des écologistes de cette région.

Invité à commenter l'affaire, Alain Saladzius, porte-parole du mouvement «Adoptez une rivière», qui a mobilisé près d'une centaine d'artistes et d'auteurs derrière les groupes régionaux opposés aux petites centrales privées, s'insurge: «Les rivières du Québec sont une propriété collective. C'est ce qui a permis de réaliser la nationalisation de l'électricité au profit de tous les Québécois. Il est faux de prétendre que les gens de Montréal dictent la marche à suivre à ceux des régions au sein de notre organisation. On a plutôt mis toutes nos énergies à épauler des gens en région parce qu'on croit à ce qu'ils font, sur la Métabetchouane, sur la Côte-Nord et dans le Bas-Saint-Laurent. C'est aussi perpétuer une idée démagogique, qui divise inutilement les Québécois, que de ramener pareils préjugés contraires aux faits. Si on doit retenir une chose plus fondamentale de cette affaire, c'est que les trois critères évoqués par le Parti libéral pour ouvrir la porte aux petites centrales dans son programme sont précisément les trois critères qu'avait adoptés le gouvernement péquiste pour faire passer ce programme... Ça n'a pas tamisé un seul projet, ce qui indique à quel point nos cours d'eau sont menacés par le programme libéral.»

Quant au chef de l'ADQ, Mario Dumont, il s'est récemment prononcé publiquement au Lac-Saint-Jean en faveur du maintien des statuts de rivière patrimoniale là où ceux-ci ont été décrétés, y compris sur l'Ashuapmushuan. Mais son candidat dans Roberval, Bernard Généreux, serait moins ferme là-dessus...






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