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Washington craint de perdre «la bataille des coeurs et des esprits»

5 avril 2003 
Des victimes civiles, des attaques suicide, un accueil apparemment peu favorable de la part de la population: les dirigeants américains n'ont pas convaincu les Irakiens que les G.I. les libéraient de la dictature. Ils mesurent déjà les difficultés à venir pour installer une force d'occupation.

Washington — Les Américains gagneront sans doute la bataille de Bagdad, dont ils étaient si près, mercredi soir 2 avril, que les éléments les plus avancés pouvaient déjà en apercevoir les lumières. Mais avant même de pénétrer dans la capitale irakienne, en deux semaines de conflit, ils ont déjà perdu la guerre psychologique, celle que, à l'époque du Vietnam, ils appelaient par dérision «la bataille des coeurs et des esprits».

L'expression était revenue à propos de la guerre en Irak, sans aucune ironie cette fois: il fallait, expliquaient les hauts responsables américains, gagner «les coeurs et les esprits» de ces Irakiens que l'on s'apprêtait à libérer du joug de la dictature. «J'ai eu de grands espoirs, mais de ce point de vue, cette campagne a échoué», observe le général William Nash, ancien de la première guerre du Golfe, aujourd'hui expert au Council on Foreign Relations.

Pour Michael Doran, professeur à Princeton et spécialiste du Proche-Orient, «nous sommes peut-être en train de gagner militairement, mais sur le terrain politique et sur celui des relations publiques, nous ne gagnons pas. Et, d'une certaine manière, nous ne pouvons pas gagner».

Pour les Américains, gagner les coeurs et les esprits des Irakiens était d'autant plus important qu'ils ont l'intention de se constituer, après la chute du régime de Saddam Hussein et pour une durée indéterminée, en force d'occupation. Et qu'il est infiniment plus commode d'occuper un pays dont le coeur des habitants vous est acquis que de s'imposer à une population hostile.

Méfiance et nervosité

Mais les choses ne se sont pas passées comme prévu. Dans le plan initial d'invasion, la première étape «Choc et stupeur» brisait l'échine du régime irakien et la population tombait comme un fruit mûr dans les bras des militaires américains qui lui apportaient, selon l'expression du président Bush, «de la nourriture, des médicaments et une vie meilleure». Or la stratégie «Choc et stupeur» n'a pas fonctionné et le régime a survécu, maintenant l'emprise de la terreur sur la population. La télévision n'a pas été détruite: elle a donc servi au régime à assurer sa survie au sein de la population, ainsi dissuadée de frayer avec l'envahisseur, et à livrer sa propre guerre de propagande. Pis, Saddam Hussein a utilisé contre les troupes américaines des tactiques auxquelles celles-ci ne s'attendaient pas: harcèlement, attentats suicide, attaques menées par des militaires déguisés en civil. «Ils ne respectent pas les règles de la guerre», se sont indignés des officiers supérieurs devenus hargneux.

Pour mieux se protéger, les troupes américaines ont pris leurs distances avec la population, qu'elles se sont mises à traiter avec méfiance, avec nervosité, voire avec panique — c'est, semble-t-il, d'après le compte rendu qu'en a fait un journaliste du Washington Post, ce qui s'est produit avec la voiture pleine de femmes et d'enfants sur laquelle des militaires américains ont ouvert le feu à un point de contrôle, près de Nadjaf, le 31 mars, tuant sept personnes.

Les autres «bavures», attribuées à tort ou à raison aux forces de la coalition et exploitées par la télévision irakienne, ont fait le reste. En deux semaines, les troupes américaines sont devenues, aux yeux de nombreux Irakiens, celles qui tuent les femmes et les enfants.

C'est aussi l'image qu'elles se sont forgée au delà de l'Irak, en Europe et dans le monde arabe: «Nous sommes les agresseurs et nous tuons des enfants», résume Michael Doran. Certains experts regrettent que l'armée américaine n'ait pas davantage mis l'accent, dans cette guerre, sur les opérations psychologiques, moins coûteuses que les gadgets technologiques mais plus adaptées à la conquête des «coeurs et des esprits», de la même manière qu'on avait reproché à la CIA et au FBI, après le 11 septembre 2001, d'avoir privilégié les méthodes high tech sur le bon vieux facteur humain.

Aux États-Unis, la perception des «dégâts collatéraux» est moins forte, l'opinion ayant d'abord à digérer ses propres morts. Mais bien que plus lentement, elle fait aussi son chemin, d'autant plus que les Américains n'y avaient pas été préparés. Et qu'on n'a pas encore découvert de ces stocks d'armes de destruction massive dont il fallait débarrasser l'Irak. Un autre facteur encourage cette prise de conscience: la présence des journalistes «incrustés» dans les unités américaines qui, surtout en ce qui concerne ceux de la presse écrite, gardent une grande liberté de ton et n'hésitent pas à remettre en question les méthodes des soldats si elles leur paraissent douteuses.

Les critiques des médias

De même, les bataillons d'experts militaires indépendants qui se succèdent à longueur de journée sur les chaînes de télévision américaines et qui n'hésitent pas à critiquer la stratégie formulée au Pentagone peuvent accroître la confusion. Au Congrès, les démocrates n'osent plus rien dire, mais ce sont les généraux à la retraite qui jouent le rôle de l'opposition, par médias interposés. Rien n'exaspère d'ailleurs plus George Bush dans cette guerre, racontent certains journaux américains, que «les médias et ceux qui critiquent». Sait-il que même les fidèles Britanniques, partenaires de la coalition, s'y mettent aussi?

On peut donc comprendre pourquoi, subitement, à la veille de la bataille de Bagdad, les dirigeants américains redoublent d'avertissements sur «les jours difficiles et dangereux» qui attendent leurs troupes dans la capitale irakienne. «Nous ne nous attendons pas à entrer dans Bagdad comme dans du beurre, ni à saisir la ville en un coup de main», a déclaré mercredi le général Stanley McChrystal, l'un des responsables de l'état-major. «Nous nous préparons à un combat très dur.» Plus question de promettre un «cakewalk», du «gâteau».

Quelques nouvelles rassurantes sont tout de même venues, mercredi, éclairer leur horizon: l'accord conclu par Colin Powell, le secrétaire d'État, en Turquie, et, pour la première fois, des reportages sur des civils irakiens acclamant les troupes américaines, dans les rues de Nadjaf.






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