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À la défense de Jacques Parizeau - Tous présidents d'un régime... de bananes

Hélène Pedneault - Écrivaine  5 avril 2003 
D'aucuns diront que Jacques Parizeau vient de lancer une pelure de banane sous les pieds de Bernard Landry. Non. C'est le Québec au grand complet qui vient de glisser sur une pelure de banane, comme il le fait au ralenti et en reprise, ad nauseam depuis des décennies, à l'instar des rares buts des Canadiens au hockey.

C'est peut-être ce qu'on sait faire le mieux au Québec, glisser sur des pelures de bananes imaginaires, sans grâce et sans raison particulière, juste parce que c'est un mouvement qui semble tant nous plaire qu'on en redemande, même quand il n'y a pas matière à pelure de banane. Quand personne ne nous en lance sous les pieds, on s'en lance nous-mêmes, par pur plaisir! Voilà un domaine où nous sommes champions toutes catégories, tous présidents élus d'un régime de bananes. Le consensus absolu.

Tout le monde sait pourtant — surtout les médias, qui l'ont répété abondamment avant le débat — que Jean Charest est animé par une seule chose en ce moment: l'énergie du désespoir. Il joue sa carrière politique. Pendant le débat des chefs, il nous a appris comme un scoop que Bernard Landry était un souverainiste qui cachait dans son «agenda» l'indépendance du Québec.

Prend-il les Québécois pour des innocents? J'espère de tout coeur, comme 45 % des Québécois, que Bernard Landry a inscrit l'indépendance du Québec à son agenda!

Rien!

Mais qu'y avait-il donc, dans les propos de Jacques Parizeau, qui valait la peine qu'on transforme une réponse légitime à une question légitime en une pelure de banane? Rien. Il faisait l'analyse des différences entre la situation de 1995 et celle de 2003, et essayait de démontrer que la conjoncture était plus favorable à l'indépendance aujourd'hui qu'en 1995. Il décortiquait le vote ethnique de 1995, en soulignant que la situation avait bien changé depuis ce temps, comme nous le prouve un sondage récent de Génération Québec où l'on apprend que 40 % des «enfants de la loi 101» votent maintenant à peu près comme les Québécois d'origine.

Mais il y parlait tout autant des fonctionnaires de la ville de Québec qui ont voté NON au référendum, par peur de l'arrivée massive des fonctionnaires fédéraux de l'Outaouais dans l'éventualité d'une victoire du OUI, après la promesse de M. Parizeau de les intégrer à la Fonction publique québécoise, que de l'argent dépensé par le fédéral en un seul jour (28 octobre), qui représentait davantage que les budgets du camp du OUI et du camp du NON réunis pour toute la campagne référendaire, ce qui est en soi un scandale bien plus avilissant que de décortiquer le vote ethnique comme le font maintenant, lors d'élections, tous les pays d'un monde en mouvement constant de populations.

Leur propre voix

Quand Hilary Clinton a été élue sénatrice de l'État de New York, nous avons su en détail quel pourcentage d'appuis elle avait reçu des communautés juive, noire et hispanique, sans que personne y trouve à redire. Si les Québécois ne se souviennent jamais de rien, ce n'est pas parce qu'ils sont amnésiques de souche, c'est tout simplement parce qu'ils ont peur d'entendre leur propre voix comme les voix du réel et de l'histoire.

C'est incroyable, comment nous sommes. On dirait parfois que nous sommes moins bien intégrés à notre propre histoire que les immigrants qui ont choisi de venir vivre avec nous. Témoin, cette ridicule controverse de décembre 2002, autour de l'arbre de Noël qu'on ne voulait plus installer devant l'hôtel de ville de Montréal, de peur de choquer les gens des autres cultures! Ce sont les néo-Québécois eux-mêmes qui nous ont dit de relaxer, que nos traditions les intéressaient. Exactement comme le chauffeur de taxi du documentaire de François Parenteau, un immigrant, qui a répondu, le lendemain du référendum, que M. Parizeau avait raison sur la question du vote ethnique, alors que tout le Québec était en train de déchirer sa chemise en se flagellant sur la place

publique.

Je veux faire l'indépendance du Québec avec tout le monde, avec les morts de notre histoire et avec les vivants, avec les Québécois d'origine, avec les Amérindiens, avec les nouveaux immigrants, avec les Irlandais qui sont arrivés au milieu du XIXe siècle et avec les Italiens qui sont arrivés à la fin de ce même siècle et au début du XXe, comme mon grand-père maternel.

Inclusion

Je veux faire l'indépendance du Québec avec les boat people chassés d'Asie dans les années 1970-80 et avec les Algériens chassés d'une Algérie à feu et à sang au début des années 1990. Je veux faire l'indépendance du Québec avec les petites filles adoptées en Chine, avec l'immigrant arrivé hier, avec le prochain immigrant, avec l'enfant né hier, avec le prochain enfant et avec tous ceux et celles qui ne sont pas encore nés. Je veux faire l'indépendance avec les arbres, avec l'eau abondante, avec les animaux, avec notre espace et avec chacun de nos paysages à couper le souffle.

Je veux faire l'indépendance avec ma culture et avec celles des autres, qui viennent enrichir la nôtre. Je veux aussi faire l'indépendance du Québec dans ma langue, avec ma propre histoire: celle de la lutte sans merci avec un hiver meurtrier et un territoire difficile que nous avons exploré à la grandeur de l'Amérique; celle d'une religion catholique qui a autant aidé à préserver notre langue, éduqué les jeunes et soigné les malades qu'elle a aidé les conquérants à asservir les gens de mon pays; celle d'une langue qui a résisté, à chaque seconde de mon histoire, à l'assimilation; celle d'une Confédération qui était au départ un tel marché de dupes que le Nouveau-Brunswick voulait en sortir au bout d'un an et que Terre-Neuve ne l'a rejointe qu'en 1949, après un second référendum à 50,5 % (taux qui nous rappelle douloureusement les résultats du référendum de 1995); celle des multiples trahisons des politiciens francophones qui n'allaient à Ottawa que pour mieux ériger le mépris à l'endroit du Québec en système carcéral; celle du formidable renversement de situation que nous vivons depuis les années 1960; celle de notre émergence, chez nous et dans le monde, et celle de notre talent collectif pour la simplicité, la chaleur et l'accueil de l'Autre.

Personne au monde ne pourra jamais m'empêcher de connaître mon histoire, de l'assumer, d'en parler à voix haute et de vivre avec elle. Je peux faire l'indépendance du Québec en brandissant ma propre histoire et en accueillant les nouveaux Québécois. L'un n'empêche pas l'autre, sauf chez ceux qui ont un intérêt électoral à transformer les Québécois, un peuple profondément pacifiste, en xénophobes hargneux repliés sur eux-mêmes.

Dans le pays réel que je souhaite et que je vois émerger de plus en plus, c'est absolument le contraire. Jamais je n'accepterai que des colonisés comme Jean Charest viennent me lancer au visage, dans une formule publicitaire concoctée par des agences de communications grassement payées, que mon rêve de pays est un rêve illégitime, dépassé et exclusif. («Divisif», comme il le dit si bien dans son langage châtié... ) Jamais je n'accepterai non plus qu'on ternisse la réputation de Jacques Parizeau, un homme debout et intègre.

P. S. Je viens d'apprendre que M. Parizeau a démissionné de la campagne électorale. C'est dommage; je ne suis pas d'accord, mais il vient encore de faire la preuve qu'il est un bon soldat. Je me demande quand nous allons arrêter d'aller vite nous cacher dans le fond du garde-robe aussitôt qu'un frisé (un chauve, un illuminé, un gars à lunettes ou un autre) nous fait «bouh» pour nous faire peur, comme le dit si bien mon amie Nicole. Il serait peut-être temps de passer à un autre type de réaction, moins frileuse, moins enfantine...
 
 
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