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Protection de l'eau - Tout pour éviter l'apocalypse hydrique

Riccardo Petrella - Président de l'Institut européen de recherche sur la politique de l'eau  20 avril 2009 
Dans sa dernière bande dessinée, Animal'z, Enki Bilal présente un monde dévasté où, entre autres, l'eau potable a quasiment disparu et où il n'y a plus que quelques individus à la recherche désespérée d'un passage vers une autre... vie. L'histoire se termine, malgré tout, avec une lueur d'espoir.

Visionnaire aussi le thriller écologique H2O inc. de Varda Burstyn, ancienne vice-présidente de Greenpeace Canada (Lanctôt Éditeur, Outremont/Québec, 2005)? Là, la sécheresse qui s'abat sur les États-Unis est à l'origine d'un vaste projet financier et commercial d'aménagement et de transfert d'eau qui corrompt tout sur son passage (gouvernements, parlements, entreprises, etc.).

Considérée comme l'«or bleu» de la planète, l'eau est entrée avec force dans l'imaginaire du monde en devenir. Elle fait l'objet d'énormes convoitises et d'envies de puissance et de domination. Autour de l'eau, des groupes industriels et commerciaux multinationaux se voient déjà comme les grands patrons de la vie de demain.

Les financiers ont également mis le pied dans la course. Depuis la création en l'an 2000, par la banque privée suisse Pictet, du premier fonds d'investissement international spécialisé dans le secteur de l'eau, on ne compte plus les fonds qui récoltent des capitaux pour les investir dans les multinationales privées de l'eau. À l'origine de cette ruée sur l'eau, il n'y a pas la «découverte» de nouvelles richesses d'eau douce, mais plutôt le contraire! C'est la pénurie croissante de l'eau en quantité suffisante de qualité suffisante pour les usages humains qui est à l'origine d'un tel engouement. C'est la crise mondiale de l'eau — à laquelle ont conduit les modes de vie des sociétés occidentales en particulier, leur croissance économique sans limites et leur prédation intensive des ressources de la terre — qui explique cette frénésie.

Visages de la crise

La crise se manifeste sous trois formes principales. En premier lieu, par le déni d'accès à l'eau potable saine à plus de 1,5 milliard de personnes. Ce chiffre passe à 2,6 milliards si l'on considère les êtres humains sans accès aux services sanitaires (sans latrines publiques!). Une telle négation du droit à la vie est une injure à notre prétention de vivre dans des sociétés civilisées, d'autant plus que la négation du droit à la vie n'est pas due à l'absence physique de l'eau dans les régions où habitent ceux qui n'y ont pas accès, mais purement et simplement au fait qu'ils sont pauvres.

Or, tout semble indiquer que les puissants du monde, au Nord comme au Sud, n'ont aucunement l'intention, au-delà des engagements rhétoriques, de prendre les mesures radicales nécessaires et indispensables pour éradiquer la pauvreté.

Les résultats du G20 du mois d'avril dernier ne font que le confirmer. Depuis l'explosion de la crise financière, les dominants ont mobilisé plus de 12 000 milliards de dollars pour renflouer les caisses des banques, principales responsables du désastre mondial actuel, alors qu'ils n'ont pas voulu, au cours des trente dernières années, allouer quelques misérables 30 milliards de dollars pourtant suffisants pour doter de latrines publiques toutes les zones pauvres du monde.

Les prévisions du GIEC (Groupe intergouvernemental d'études sur le climat) concernant les effets du réchauffement de l'atmosphère sur les ressources hydriques ne sont guère encourageantes. Les effets négatifs se feront sentir surtout dans les régions déjà vulnérables, du point de vue écosystémique et chez les populations faibles, pauvres: ainsi, en 2050, 60 % de la population mondiale risque-t-elle d'habiter dans des régions à forte pénurie d'eau. Les premiers chevaliers de l'apocalypse seront à l'oeuvre.



Paysages dévastés

En deuxième lieu, la crise mondiale de l'eau se manifeste par la grande dévastation quantitative et qualitative des corps hydriques de la planète: plus de 50 000 lacs ont disparu, et ceux qui restent sont en danger à cause de la pollution de leur eaux. Des milliers des rivières sont desséchées, et de plus en plus nombreux sont les grands fleuves mythiques de nos pays qui ne conduisent plus l'eau à la mer pendant quelques cruciales périodes de l'année.

La quasi-totalité des cours d'eau de l'Inde sont pollués. Il en est de même en Russie, en Chine, aux États-Unis et même en France, où 82 % des eaux de surface souffrent de détérioration qualitative. Les nappes ont été systématiquement surexploitées en raison d'une agriculture intensive fondée sur une irrigation prédatrice, et aujourd'hui, leur niveau moyen a baissé de 3,5 mètres en Chine, et de 1,5 mètre aux États Unis.

La dégradation des sols et la destruction des forêts primaires concernent tous les continents. Il en va ainsi également de la dégradation de l'eau «verte» (celle sur laquelle se base la vie des plantes et des arbres). Même les États-Unis ont soif de cette eau-là. Le problème majeur pour les maires de 40 grandes villes américaines est déjà la garantie d'approvisionnement en eau.

Fuite en avant

Loin de tirer de ce saccage du patrimoine hydrique de la terre les leçons nécessaires pour modifier notre manière de produire et de consommer «la richesse», nos classes dirigeants s'entêtent. Elles restent convaincues que la solution à la crise de l'eau passe par une consommation plus durable, certes, mais surtout par le maintien de la production et de l'offre d'eau douce destinée à soutenir le développement économique, le tout afin de satisfaire les besoins d'une population mondiale en augmentation.

D'où la fuite en avant technologique: recours croissant au dessalement de l'eau de mer, nouvelle vague de construction de grands barrages, transferts d'eau sur de vastes échelles, pluie et neige artificielles, etc. L'eau ainsi produite sera de plus en plus chère. Face au droit à la vie, l'inégalité entre ceux qui pourront couvrir les coûts croissants de l'accès à la vie et ceux qui en seront exclus augmentera inexorablement. Le deuxième groupe de chevaliers de l'apocalypse entrera alors en action.

Guerres de l'eau

Enfin, troisièmement, la plupart de groupes sociaux au pouvoir estiment que l'eau est «destinée» à devenir la principale cause de conflits, de luttes, voire de guerres entre collectivités territoriales, peuples et pays autour de la propriété, du partage, de l'approvisionnement et des usages concurrents et alternatifs de l'eau.

Pourtant, les guerres de l'eau ne sont point inexorables. Parmi les 263 grands bassins hydrographiques du monde, deux seulement sont nationaux, les autres étant bi et plurinationaux. Éviter les guerres est une chose possible si les gouvernements de nos pays acceptent de modifier la manière d'appliquer ces trois principes: celui de la souveraineté nationale patrimoniale sur les ressources d'eau du pays; le principe annexe de la sécurité nationale hydrique comme base de la sécurité alimentaire et économique du pays; et le principe de la survie grâce à la compétitivité nationale sur les marchés mondiaux.

Premier bien patrimonial

L'indépendance et la sécurité des peuples passent par la mise en commun de la propriété et de la responsabilité des biens essentiels, qui ne sont en rien substituables à la vie et au vivre-ensemble. Ainsi, l'eau doit être reconnue le plus tôt possible comme le premier bien commun patrimonial mondial de l'humanité, dans le cadre d'une souveraineté et sécurité communes, partagées et responsables.

Dans ce contexte, aucun pays, fut-il aussi puissant que les États-Unis, n'aurait le droit de se l'approprier et d'en faire un usage prédateur qui violerait le principe de la responsabilité de chacun vis-à-vis du droit de tous à la vie et d'un bien commun patrimoine de l'humanité.

Les débats autour des solutions à porter à la crise économique, au changement climatique, à la crise de l'eau montrent que les dirigeants sont encore bien loin de penser à de telles mutations. S'ils persistent dans cette voie, les derniers chevaliers de l'apocalypse circuleront sur la planète plus vite qu'on ne l'aura imaginé.

****

Cet article sera publié dans la version espagnole du Monde diplomatique de mai prochain.
 
 
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