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Perspectives: Encore lui

Michel David   2 avril 2003 
À Québec, tout comme à Ottawa, la tribune de la presse organise chaque année un souper à huis clos au cours duquel journalistes et politiciens se paient joyeusement la tête les uns des autres. À cette occasion, les chefs de parti sont invités à prononcer un petit discours où domine l'humour grinçant.

Jean Charest est particulièrement doué pour ce genre d'exercice, mais il s'était vraiment surpassé en décembre 1999. Le hasard avait voulu que le souper ait lieu le jour où Jacques Parizeau rencontrait les étudiants de l'Université Laval, où il avait encore déblatéré contre le gouvernement Bouchard.

Un collègue du Globe and Mail avait profité de son passage à Québec pour l'inviter au souper. Dans son discours, le chef du PLQ avait dit à quel point M. Parizeau lui avait manqué pendant la période des vendanges. À tel point que ses députés avaient offert d'aller lui donner un coup de main dans son vignoble du sud de la France afin qu'il rentre au plus tôt.

Il avait alors enchaîné avec quelques passages, plus savoureux les uns que les autres, de l'allocution que M. Parizeau avait prononcée quelques heures plus tôt: «Le bordel d'Emploi Québec n'est pas causé par un manque d'argent mais par la gestion à rebours du bon sens [...]. On est en train de monter des crises qui envahissent les journaux et dépriment la population, qui se demande si on est capables de mettre de l'ordre dans tout cela.» Tout le monde dans la salle se tordait de rire. Tout le monde, sauf Lucien Bouchard, qui ne la trouvait pas drôle du tout.

Lundi soir, quand M. Charest lui a lancé à la figure la déclaration que M. Parizeau avait faite, quelques heures plus tôt, devant les étudiants du cégep de Shawinigan, Bernard Landry a certainement regretté que les préparatifs de la nouvelle saison viticole ne l'aient pas retenu à Collioure.

***

À entendre l'enregistrement des propos de M. Parizeau, on ne voit pas très bien en quoi M. Charest les a dénaturés.

Hier, l'ancien premier ministre disait regretter sa déclaration de 1995 sur «l'argent et les votes ethniques», mais il en rigolait encore à Shawinigan et il faisait toujours une distinction entre «nous» et «eux».

Littéralement hors de lui à l'issue du débat de lundi soir, M. Landry s'était beaucoup radouci hier après-midi, reprochant simplement à M. Charest d'avoir été «négligent et imprudent». Autant dire rien. Il est évident que dans les circonstances, M. Parizeau aurait dû faire preuve d'une prudence élémentaire, mais quelqu'un au Québec est-il réellement surpris de le voir plonger son successeur dans l'embarras?

Un autre épisode de la carrière mouvementée de M. Parizeau a dû revenir à la mémoire de M. Landry: celui de la campagne fédérale de 1997. Cette fois-là, il s'est mis en tête de donner un coup de main au Bloc québécois. Le voilà donc qui publie un livre dans lequel il explique le «grand jeu» qu'il avait prévu jouer avec la France, au lendemain d'un OUI, afin de faire reconnaître la souveraineté du Québec par la communauté internationale.

Dans le camp souverainiste, la consternation avait été totale. Ses propos pouvaient être interprétés comme l'aveu que, contrairement à toutes les assurances données pendant la campagne référendaire de 1995, il avait bel et bien envisagé de déclarer unilatéralement la souveraineté.

Pendant 24 heures, on l'aurait cru discrédité à jamais. Bernard Landry n'était pas le moins virulent. Parizeau avait trahi une amitié vieille de 30 ans. Trois jours plus tard, après une relecture plus attentive, tout le monde avait fait amende honorable. La paix au sein de la famille souverainiste était à ce prix.

Hier, M. Landry n'avait pas d'autre choix que de prendre sa défense. Depuis des mois, il répète à qui veut l'entendre que M. Parizeau appuie sa décision de reporter le référendum à une date indéterminée. Le désavouer aurait plongé le PQ dans un nouveau psychodrame. À deux semaines des élections, c'était hors de question.

S'il est impossible de contrôler M. Parizeau, on devrait au moins pouvoir le surveiller afin de limiter les dégâts. Comment se fait-il que le chef du PLQ soit au courant de ses déclarations plusieurs heures avant la tenue d'un débat crucial entre les chefs de parti et que M. Landry n'en sache rien?

***

Les stratèges libéraux savaient bien avant le début de la campagne que le moment viendrait où M. Charest allait devoir ramener la question de la souveraineté et de l'«agenda secret» à l'avant-scène. Encore fallait-il trouver un prétexte acceptable.

Jusqu'à présent, M. Landry avait réussi à créer l'impression qu'il n'avait pas l'intention de tenir un autre référendum au cours du prochain mandat. Paradoxalement, c'est M. Parizeau lui-même qui lui servait de caution auprès des «purs et durs» du PQ, inquiets de ce report.

Ressortir sans raison l'épouvantail référendaire aurait été interprété comme un signe que M. Charest commençait à désespérer de rattraper le PQ. Maintenant que M. Parizeau lui en a donné l'occasion sur un plateau d'argent, il peut légitimement reprendre le refrain de la chicane et de la division des familles. Encore une fois, il doit bénir le ciel que M. Parizeau ne soit pas occupé à tailler ses vignes.

mdavid@ledevoir.com
 
 
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