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L'indignation stimule le camp Martin

La course au leadership reprend de plus belle

Manon Cornellier   4 juin 2002 
Le limogeage de Paul Martin, dimanche dernier, a semé l'émoi dans les rangs libéraux et a poussé les partisans de l'ancien ministre des Finances à se croire autorisés à intensifier leur campagne pour son accession à la tête du parti.

Mais le premier test, celui du vote de révision du leadership qui aura lieu au congrès de février prochain, fait soudainement l'objet d'une campagne différente. Certains députés et ministres voudraient maintenant éviter cette épreuve au premier ministre (voir texte en page A 4).


«La plupart des députés veulent seulement retourner à la maison, à la fin de la session, pour faire ce qu'ils savent devoir faire, c'est-à-dire s'organiser pour la course au leadership», a confié Joe Volpe, un député torontois et supporteur de longue date de Paul Martin.


Intensifieront-ils la cadence? «Les voitures de formule 1, à Montréal, auront l'air d'aller à reculons en comparaison», a-t-il répliqué, frondeur. «Nous sommes maintenant en pleine campagne au leadership» et, selon lui, rien ne l'interdit puisque M. Martin n'est plus membre du cabinet, une condition imposée la semaine dernière par le premier ministre.


Certains supporteurs de l'ancien ministre voient d'ailleurs un bon côté à la situation actuelle. «Il est plus libre, ses mains ne sont pas liées», de noter le député québécois Nick Discepola.


La vigueur de la réaction des partisans de l'ancien ministre n'a d'égale que leur indignation devant le traitement qu'il a subi. Comme ses électeurs qui n'ont cessé de lui téléphoner, l'Ontarienne Brenda Chamberlain était furieuse, parlant d'un événement «terrible», jugeant M. Martin «mal traité». Une députée qui a demandé l'anonymat trouvait que le premier ministre aurait dû annoncer lui-même la nouvelle à M. Martin. «Il arrive à un moment dans n'importe quel emploi où il faut décrocher le téléphone et annoncer soi-même les mauvaises nouvelles.»


M. Martin a appris à la radio, environ 30 minutes après avoir parlé avec le premier ministre et demandé un peu plus de temps pour réfléchir, qu'il était limogé. Sa sortie du cabinet est venue mettre un terme à quatre jours de suspens. Jeudi, le premier ministre a exigé de ses ministres qu'ils cessent de faire campagne et a annoncé qu'il resterait en poste jusqu'en 2004. Le lendemain, il menaçait de rétrogradation ceux qui désobéiraient. Le soir même, M. Martin annonçait qu'il réfléchissait à son avenir.


Supporteur de M. Martin depuis la course au leadership de 1990, Albina Guarnieri disait «avoir eu honte» dimanche. «Parce qu'on a mis à la porte le meilleur membre du cabinet.» Comme M. Volpe, elle promet de faire campagne avec encore plus d'énergie que par le passé.


Plusieurs députés ont donné leur appui à l'ancien ministre: Carolyn Bennett, Dan McTeague, Gary Pilliterri, Nick Discepola... Le président du caucus libéral, Stan Keyes, fervent partisan de M. Martin, a souligné que les députés étaient «fâchés et en état de choc», de voir M. Martin être expulsé aussi cavalièrement de son poste.


Au sein du caucus québécois, on était, peu importe l'allégeance, surtout triste et préoccupé par la suite des choses. Le Montréalais Irwin Cotler avouait être, «comme les autres, découragé par cet événement». «Émotivement, je suis profondément touché par ce qui vient d'arriver. Paul Martin a toujours été là quand j'ai eu besoin de lui, quand le parti a eu besoin de lui», a confié Jacques Saada. Mais selon lui, l'équipe gouvernementale doit prendre du recul, car son premier devoir est de servir la population.


Hélène Scherrer a été «ébranlée» dès vendredi soir. Malgré les espoirs contraires de plusieurs, cette conclusion était prévisible depuis le temps que durait leur rivalité, note-t-elle. «Mais dire qu'il n'y aura pas de mécontentement ou de ressentiment serait se mettre la tête dans le sable.»


Georges Farrah était «secoué», mais parlait aussi d'un «abcès à crever». «Il faut savoir maintenant s'il est cancéreux.»


L'ancien ministre Gilbert Normand était le moins tendre envers son chef. Il a été «surpris que le premier ministre ait franchi cette ligne et congédié M. Martin parce que M. Martin avait pratiquement annoncé qu'il s'en allait. Alors le congédier... Je pense que le premier ministre n'avait pas à prendre cet odieux là». Il se demande si les députés sont «encore prêts à accepter cet espèce de droit de vie ou de mort sur tout le monde qui n'est pas d'accord».


Les ministres tentaient, eux, de minimiser la gravité de la situation. «Le premier ministre a été clair: il veut aller en revue de leadership. On va faire ce qu'il y a à faire. Mais de là à dire que c'est la cohue au niveau du caucus, il y a une marge», a fait remarquer le ministre de l'Immigration, Denis Coderre.


«Le parti n'est pas en crise. Il est bien évident que le gouvernement vit une période difficile, mais il ne peut y avoir qu'un seul premier ministre et qu'un seul chef de parti à la fois», a soutenu le nouveau ministre des Finances, John Manley, lors de son passage à Montréal.


Comme son collègue aux Ressources naturelles, Herb Dhaliwal, le ministre des Affaires intergouvernementales, Stéphane Dion, invitait ses collègues à s'unir derrière Jean Chrétien. «Il n'y a pas de raison de contester le leadership du premier ministre. Il ne doit pas y avoir de course au leadership larvée. On doit tous travailler sous le leadership du premier ministre.»


Pris à partie aux Communes par les partis d'opposition, le premier ministre a vanté les qualités de M. Martin et dit qu'il était «désolé» de ce qui arrivait. Il a de nouveau nié l'avoir congédié, parlant sans cesse de démission.


Il a finalement expliqué que, s'il avait agi sans attendre, c'est parce qu'il devait le faire avant l'ouverture des marchés financiers. Mais il n'a jamais précisé les raisons exactes qui l'ont amené à se défaire de son ministre des Finances.


M. Martin, de son côté, s'est fait discret. Il n'a toujours pas indiqué s'il allait profiter de son statut de simple député pour faire campagne et en particulier défier le premier ministre lors du vote de février prochain. Ses adversaires potentiels — John Manley, Sheila Copps et Allan Rock — restent pour leur part soumis à l'édit du premier ministre. Le vice-premier ministre Manley a soutenu hier qu'il approuvait la décision de M. Chrétien. «Personnellement, je crois que j'en ai assez dans mon assiette. Je suis en quelque sorte ravi que le premier ministre ait exigé que les manoeuvres et la collecte de fonds s'arrêtent. Nous avons un gouvernement à diriger.»


Avec la collaboration de Valérie Dufour et la Presse canadienne.
 
 
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