Libre opinion: Le spectre d'Hitler
Thierry Hentsch - Professeur de science politique, UQAM
1 avril 2003
À lire le texte d'Élie Wiesel et la lettre que lui adresse Georges Leroux, je crains que le destinataire ne soit pas en état d'accueillir la générosité de cette réponse. On ne devrait d'ailleurs jamais attribuer de prix Nobel de la paix que post mortem. Mais surtout je constate une fois de plus que l'ombre d'Hitler n'a pas fini de servir. C'est son triomphe posthume à lui, Hitler. Et ce triomphe m'inquiète davantage que le niveau intellectuel des arguments de Wiesel.
Plus nous nous éloignons de la Deuxième Guerre mondiale, plus il devient évident qu'Hitler a été hissé au rang du mal absolu. Il est le modèle de toutes les tyrannies, le parangon de l'Ennemi, l'épouvantail préféré de la bonne conscience occidentale. Il aura finalement contribué malgré lui à enfoncer dans les coeurs et les esprits la toute puissance de l'ordre contre lequel l'Allemagne nazie a fini par s'effondrer.
Quoi qu'on pense de l'équation personnelle d'Hitler, il ne faut pas perdre de vue que l'idéologie nazie ne s'est jamais réduite à sa personne et qu'elle a réussi à séduire un penseur aussi considérable que Heidegger. Si l'adhésion — jamais démentie — du philosophe au nazisme ne cesse de nous troubler, c'est qu'elle indique à notre corps défendant ce qui demeure non analysé du nazisme dans la pensée occidentale.
Cette lacune n'est pas fortuite. Le nazisme (en dépit de son aspect brouillon) est une pensée de l'Occident. Le nazisme pense l'Occident (Abendland) comme authentiquement sien face à une version abâtardie de la civilisation que, par contraste, il nomme westlich, c'est-à-dire de l'Ouest. Le nazisme ne se prétend pas arien pour rien. La filiation arienne qu'il revendique situe l'Allemagne (en accord avec la vision hégélienne de l'histoire) comme la véritable et seule digne héritière de la culture grecque antique. Au vu de quoi le monde anglo-saxon, américain plus particulièrement, a complètement basculé dans le règne de la marchandise. Ce qui lui reste d'héroïsme s'exprime dans le western — un terme qui prend ici toute sa saveur.
La victoire alliée, en 1945, constitue dans cette optique la victoire de la logique marchande, libérale, sur l'héroïsme arien et met apparemment fin à la division interne qui sépare l'Occident de l'Ouest. Plus exactement, le second a phagocyté le premier. Dès lors, quel que soit le nom qu'on lui donne, l'Occident, l'Ouest, domine sans partage. Du moins dans ce qui constitue alors ce qu'il considère comme sa zone géopolitique.
À l'Est, l'ex-allié soviétique et ses satellites font tache, que quarante-cinq ans de guerre froide et d'ineptie bureaucratique finiront par résorber. Or jamais les références à Hitler ne se sont faites aussi insistantes que depuis cette résorption. Comme s'il fallait lester le nouvel ennemi — l'islamisme, l'islam? — de son pesant d'épouvante. Le spectre d'Hitler vient prêter main-forte aux «Alliés» pour conférer à l'autre le supplément maléfique qui lui fait défaut. Or c'est au coeur même de l'Occident que les puissances anglo-saxonnes vont ainsi inconsciemment pêcher l'ennemi intime (das Unheimliche freudien) grâce auquel elles entendent donner consistance à l'adversaire.
Cet usage d'Hitler n'est possible que parce que nous avons expulsé le nazisme et ses conséquences de notre conscience.
La victoire du «bien» contre le «mal» — image d'Épinal des deux guerres mondiales — épargne au camp du bien d'avoir à s'interroger sur ce qui le rend si bon, si juste. La lutte contre le mal suffit à bien qualifier ceux qui disent la mener. Il ne viendrait à l'idée d'aucun bien-pensant de considérer que la deuxième guerre mondiale puisse avoir été l'affrontement de deux maux, même inégaux en nocivité.
La victoire alliée n'est celle du bien qu'au prix d'une simplification redoutable qui exclut implicitement l'hypothèse que cette victoire soit celle du moindre mal et qui dispense les vainqueurs de réfléchir à la part qu'ils ont jouée dans le mal qu'ils disent avoir combattu. La lutte victorieuse contre le totalitarisme hitlérien n'a donné lieu, chez les classes dirigeantes, à aucune interrogation en profondeur sur la civilisation occidentale, pour laquelle l'existence même des camps nazis représentait pourtant une défaite d'une gravité indicible. Et, de fait, aucun homme politique, que je sache, n'a réussi à le dire.
On s'est contenté, après 1945, de laisser cet abîme aux Allemands, tout en se hâtant d'intégrer l'Allemagne de l'Ouest au «monde libre» dans la lutte que ce monde menait désormais contre le nouvel ennemi soviétique, occupant illégitime de l'autre monde. Il semble que par cette ré-union, l'Occident acceptait implicitement de considérer la Shoah comme faisant partie de sa propre histoire et s'interdisait de la rejeter comme une aberration étrangère à sa civilisation. Mais c'est la thèse de l'aberration qui l'a emportée. Thèse au triomphe de laquelle le clivage Est/Ouest s'est révélé fort utile: il a puissamment servi, entre autres usages, à occulter la signification, pour l'Occident, des camps de la mort.
Hitler éliminé, Staline et ses successeurs ont pu réoccuper toute la place dévolue au démon.
Du temps de la guerre froide la domination des puissances occidentales était déjà écrasante. L'effondrement de l'empire soviétique n'a fait que révéler dans toute sa force l'hégémonie de l'idéologie marchande, tout en la laissant dangereusement seule avec elle-même. Cette hégémonie a en effet besoin d'un simulacre d'opposition pour durer.
Le camp du bien, aujourd'hui comme hier, ne serait plus le camp du bien s'il n'y avait pas face à lui le camp du mal. Et comme ce camp est faible, il faut à la fois lui conférer une ubiquité insaisissable, le terrorisme, et une cible, une identité précises, aujourd'hui Saddam Hussein, demain un autre. Le problème est que depuis longtemps Saddam ne fait plus peur à personne hors de son propre pays. Il faut donc élever ce triste sire à la puissance hitlérienne en lui prêtant ce que notre civilisation a produit de plus terrifiant. Si Élie Wiesel était disposé à envisager un instant l'hypothèse selon laquelle, en voulant éliminer Saddam, Bush lutte, au moins partiellement, contre son ombre — son ombre à lui, Bush — un début de dialogue pourrait s'engager.
Plus nous nous éloignons de la Deuxième Guerre mondiale, plus il devient évident qu'Hitler a été hissé au rang du mal absolu. Il est le modèle de toutes les tyrannies, le parangon de l'Ennemi, l'épouvantail préféré de la bonne conscience occidentale. Il aura finalement contribué malgré lui à enfoncer dans les coeurs et les esprits la toute puissance de l'ordre contre lequel l'Allemagne nazie a fini par s'effondrer.
Quoi qu'on pense de l'équation personnelle d'Hitler, il ne faut pas perdre de vue que l'idéologie nazie ne s'est jamais réduite à sa personne et qu'elle a réussi à séduire un penseur aussi considérable que Heidegger. Si l'adhésion — jamais démentie — du philosophe au nazisme ne cesse de nous troubler, c'est qu'elle indique à notre corps défendant ce qui demeure non analysé du nazisme dans la pensée occidentale.
Cette lacune n'est pas fortuite. Le nazisme (en dépit de son aspect brouillon) est une pensée de l'Occident. Le nazisme pense l'Occident (Abendland) comme authentiquement sien face à une version abâtardie de la civilisation que, par contraste, il nomme westlich, c'est-à-dire de l'Ouest. Le nazisme ne se prétend pas arien pour rien. La filiation arienne qu'il revendique situe l'Allemagne (en accord avec la vision hégélienne de l'histoire) comme la véritable et seule digne héritière de la culture grecque antique. Au vu de quoi le monde anglo-saxon, américain plus particulièrement, a complètement basculé dans le règne de la marchandise. Ce qui lui reste d'héroïsme s'exprime dans le western — un terme qui prend ici toute sa saveur.
La victoire alliée, en 1945, constitue dans cette optique la victoire de la logique marchande, libérale, sur l'héroïsme arien et met apparemment fin à la division interne qui sépare l'Occident de l'Ouest. Plus exactement, le second a phagocyté le premier. Dès lors, quel que soit le nom qu'on lui donne, l'Occident, l'Ouest, domine sans partage. Du moins dans ce qui constitue alors ce qu'il considère comme sa zone géopolitique.
À l'Est, l'ex-allié soviétique et ses satellites font tache, que quarante-cinq ans de guerre froide et d'ineptie bureaucratique finiront par résorber. Or jamais les références à Hitler ne se sont faites aussi insistantes que depuis cette résorption. Comme s'il fallait lester le nouvel ennemi — l'islamisme, l'islam? — de son pesant d'épouvante. Le spectre d'Hitler vient prêter main-forte aux «Alliés» pour conférer à l'autre le supplément maléfique qui lui fait défaut. Or c'est au coeur même de l'Occident que les puissances anglo-saxonnes vont ainsi inconsciemment pêcher l'ennemi intime (das Unheimliche freudien) grâce auquel elles entendent donner consistance à l'adversaire.
Cet usage d'Hitler n'est possible que parce que nous avons expulsé le nazisme et ses conséquences de notre conscience.
La victoire du «bien» contre le «mal» — image d'Épinal des deux guerres mondiales — épargne au camp du bien d'avoir à s'interroger sur ce qui le rend si bon, si juste. La lutte contre le mal suffit à bien qualifier ceux qui disent la mener. Il ne viendrait à l'idée d'aucun bien-pensant de considérer que la deuxième guerre mondiale puisse avoir été l'affrontement de deux maux, même inégaux en nocivité.
La victoire alliée n'est celle du bien qu'au prix d'une simplification redoutable qui exclut implicitement l'hypothèse que cette victoire soit celle du moindre mal et qui dispense les vainqueurs de réfléchir à la part qu'ils ont jouée dans le mal qu'ils disent avoir combattu. La lutte victorieuse contre le totalitarisme hitlérien n'a donné lieu, chez les classes dirigeantes, à aucune interrogation en profondeur sur la civilisation occidentale, pour laquelle l'existence même des camps nazis représentait pourtant une défaite d'une gravité indicible. Et, de fait, aucun homme politique, que je sache, n'a réussi à le dire.
On s'est contenté, après 1945, de laisser cet abîme aux Allemands, tout en se hâtant d'intégrer l'Allemagne de l'Ouest au «monde libre» dans la lutte que ce monde menait désormais contre le nouvel ennemi soviétique, occupant illégitime de l'autre monde. Il semble que par cette ré-union, l'Occident acceptait implicitement de considérer la Shoah comme faisant partie de sa propre histoire et s'interdisait de la rejeter comme une aberration étrangère à sa civilisation. Mais c'est la thèse de l'aberration qui l'a emportée. Thèse au triomphe de laquelle le clivage Est/Ouest s'est révélé fort utile: il a puissamment servi, entre autres usages, à occulter la signification, pour l'Occident, des camps de la mort.
Hitler éliminé, Staline et ses successeurs ont pu réoccuper toute la place dévolue au démon.
Du temps de la guerre froide la domination des puissances occidentales était déjà écrasante. L'effondrement de l'empire soviétique n'a fait que révéler dans toute sa force l'hégémonie de l'idéologie marchande, tout en la laissant dangereusement seule avec elle-même. Cette hégémonie a en effet besoin d'un simulacre d'opposition pour durer.
Le camp du bien, aujourd'hui comme hier, ne serait plus le camp du bien s'il n'y avait pas face à lui le camp du mal. Et comme ce camp est faible, il faut à la fois lui conférer une ubiquité insaisissable, le terrorisme, et une cible, une identité précises, aujourd'hui Saddam Hussein, demain un autre. Le problème est que depuis longtemps Saddam ne fait plus peur à personne hors de son propre pays. Il faut donc élever ce triste sire à la puissance hitlérienne en lui prêtant ce que notre civilisation a produit de plus terrifiant. Si Élie Wiesel était disposé à envisager un instant l'hypothèse selon laquelle, en voulant éliminer Saddam, Bush lutte, au moins partiellement, contre son ombre — son ombre à lui, Bush — un début de dialogue pourrait s'engager.
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

