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J'écoute la guerre

1 avril 2003 
Le bruit de la guerre s'accompagne d'une pluie de mots. Les commentaires se répètent, les images aussi. Les nouvelles nous brisent, ce sont des breaking news, les reportages nous clouent au mur de l'étonnement, les informations et les opinions se le disputent sur le champ et sur le fond, les analystes s'épuisent dans les analyses. Et nous restons pantois devant pareille couverture.

Nous sommes au front, sur les lignes de front, au coeur de la place assiégée, dans de multiples officines, dans le palais présidentiel, sur le toit d'un hôtel, nous sommes dans un char, dans un véhicule blindé, souvent à pied, trottinant sur un pont, dans un village dévasté, voici le petit cratère d'une bombe, rempli d'une flaque d'eau jaune, voici une façade effondrée, des restes humains, une demi-main sur un morceau de métal tordu, nous revoilà dans le vert de la nuit, voilà des ombres mouvantes et des arbres immobiles, un lampadaire dont la lumière projette un cercle fixe, un halo, voyez les visages désespérés, la peur et l'incrédulité, des gens qui crient leur haine, à chaque jour Bagdad connaît sa pire nuit, plus qu'hier moins que demain, oui, j'écoute la guerre, j'écoute tomber la pluie d'images et tonner l'orage des mots.

***

J'écoute la guerre à bonne distance, comme les Argentins, les Australiens. Je suis télé-protégé parce que télé-informé. Chaque pays couvre sa part du bulletin. Tout est question de point de vue, chacun regarde dans sa lunette, chacun comprend à sa manière. Cent versions de l'absurde proviennent du terrain. Tout est chaînes et réseaux, à chacun ses missions, ses émissions et ses marchés. Nous sommes à l'écoute, nous sommes des parts d'une cote, spectateurs payants. La télévision réalité atteint des sommets. Entre Seinfeld et les Simpson, entre Star Académie et un match de hockey, entre le Restons forts et l'Avenir autrement, une annonce de Ford et une nouvelle torontoise au sujet du syndrome de détresse respiratoire, nous pitonnons la télé-commande, pour écouter la guerre, en passant, au cas où. J'écoute la guerre du coin de l'oeil.

Il neige sur Bagdad, il pleut du sable fou et des missiles intelligents, un gros nuage noir fait écran de fumée, le plan de défense est un plan d'huile, l'encre de la pieuvre est de la poudre aux yeux, le temps est méchant, ces jours-ci, à Bagdad. Il ne manquait plus que cela, la météo du désert, une alerte météorologique, un avertissement de grands vents et de mauvais temps, une dépression majeure qui court d'ouest en est.

***

Je n'avais pas vu mon fils depuis plusieurs semaines. Je travaille, il travaille, nous vivons. Jeudi dernier, je suis allé chez lui, à deux heures de route de Montréal et nous avons passé quelques heures ensemble, finalement. Sur la table de cuisine, entre une pizza congelée et un verre de lait, je remarque un livre ouvert. Mon fils lit l'histoire de l'Irak et de ses alentours: le code d'Hammourabi, Nabuchodonosor, Babylone, les Sumériens, les Chaldéens, les premières villes, l'écriture cunéiforme, la Mésopotamie, le début et la fin de tant et tant de choses.

Tout vient en chapitres et paquets, qui nous conduit à la naissance de British Petroleum, la chute du Shah, le retour des Ayatollahs, l'Islam, le colonialisme, les guerres pour le peuple, le pétrole, l'argent, l'eau. Mon fils me dit que rien n'est simple, sans vraiment pouvoir conclure. Il me demande mon avis sur la guerre en Irak. Je ne sais pas, je ne peux pas conclure, moi non plus. Rien n'est simple, me répète-t-il, mais l'Histoire doit bien avoir un sens.

Pourquoi le monde engendre des Saddam, tant d'intolérance religieuse et tant d'affrontements ethniques, pourquoi l'histoire porte tant de violences et d'injustices? Pourquoi les puissants Américains entretiennent une classe politique aussi insensible aux dimensions culturelles de l'humanité? Pourquoi confie-t-on la Maison-Blanche à des incapables? Pourquoi l'intelligence collective régresse à un rythme aussi rapide? Et les pourquoi sont si nombreux et les réponses si rares que l'on se demande ce que fout la télé. Elle diffuse jour et nuit et elle ne nous dit rien. D'ailleurs les journalistes sur le terrain n'arrêtent pas de nous dire qu'ils n'en savent rien.

Nous n'avons aucun respect envers la terre que nous foulons. Nous ne sommes pas du monde. La télévision confirme la myopie générale de nos époques hyper-technologiques. Amnésiques et aveugles, nous allons vers le vide le plus destructeur qui soit. Un avion Harrier, un char Bradley, des lasers et des gadgets, rien ne remplacera jamais l'intelligence humaine. Mais notre intelligence, nous l'avons donnée aux bombes. Nous la prêtons aux armes. Notre intelligence, elle est noire et furtive. Elle passe inaperçue.

Allons mon fils, retournons à nos livres d'histoire, recueillons-nous dans le silence de la lecture, fermons la télé, retrouvons la mémoire de notre triste humanité. Le deuil appelle le silence qui respecte le deuil. Si nous nous la fermions, nous pourrions peut-être nous entendre?

J'écoute la guerre suivre son train qui est le train-train de l'histoire tragique d'une humanité incapable de faire les choses autrement. Le théâtre des opérations est un théâtre tout court, une scène tragique où les acteurs meurent pour vrai. Et le monde, lui, est une salle immense où se répètent les projections privées. Les humains tombent sur la terre sèche de l'Histoire. Nous écoutons pour voir, mais nous ne comprenons pas.
 
 
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  • jacqueline asselin
    Inscrite
    mardi 1 avril 2003 09h52
    Enfin, du bon sens, une volonté d'accepter les autres
    Monsieur,
    J'applaudis à vos propos, pas fort parce que vous avez raison, c'est dans le recueillement et le silence, le retour en soi, pas vers soi, mais en soi, là où se trouve notre âme dont on ne parle plus mais qui doit être encore et toujours là, nos valeurs et ce qui fait de nous des êtres humains, que doit se trouver la réponse à toutes nos questions, à toutes nos peurs et nos préjugés.

    Merci. Vous m'avez fait du bien. De savoir qu'il existe des gens capables d'un vrai questionnement dépourvu d'orgueil ou d'ambition me dit qu'il vaut peut-être encore la peine de vivre cette vie, car depuis le début du monde, il semble ne pas y avoir eu grand progrès de la part de l'être humain. Ne pensez-vous pas?

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