Scène politique québécoise - La décentralisation est l'une des idées les plus réactionnaires de l'heure
L'essentiel, qui touche au bien commun, a besoin d'une direction d'ensemble
Louis Cornellier - presProfesseur au Cégep de Joliette et chroniqueur au Devoir
31 mars 2003
Après les «baisses d'impôt», slogan populiste qui camoufle une idéologie néolibérale derrière une façade pro-monde ordinaire et dont on commence à peine à comprendre les effets pervers, voici venu le temps d'un nouveau cri de ralliement tout aussi profondément démagogique: la décentralisation et le pouvoir aux régions.
La semaine dernière, Mario Dumont, spécialiste en la matière, résumait bien cette nouvelle mode destinée à séduire le citoyen qui se sent dépossédé du pouvoir: «Lorsqu'on fera confiance aux régions, qu'on laissera les gens au niveau régional s'occuper de leurs affaires, les arbitrages vont se faire par des mécanismes assez naturels» (Le Devoir, 28 mars 2003). C'était, donc, Dumont, mais cela aurait tout aussi bien pu être Landry ou Charest, tant ce refrain semble faire consensus dans la classe politique. Personne, à droite comme à gauche, ne conteste cette idée d'un partage des pouvoirs revu et corrigé au bénéfice des instances régionales. Il s'agit, pourtant, de l'une des idées les plus réactionnaires de l'heure sur la scène politique québécoise.
À qui, en effet, profiterait cette décentralisation sinon à de petits roitelets de province qui auraient alors le champ libre pour exercer leur arbitraire en toute bonne conscience et au mépris le plus absolu de la cohésion sociale et nationale? «Des mécanismes assez naturels», affirme Dumont. «Naturels» comme dans «loi de la jungle», faudrait-il ajouter.
Profondes iniquités régionales
Dans plusieurs écoles du Québec, on voit déjà les résultats de cet embryon de décentralisation qui s'exprime au sein des conseils d'établissement. Des parents et des administrateurs, parfois même des enseignants, souvent de bonne foi mais peu au fait des enjeux sociaux liés à l'organisation du système scolaire, tentent de se construire localement des petits projets particuliers au gré des tendances et en fonction, bien souvent, d'intérêts égoïstes. On décide ainsi, par exemple, de privilégier, autant que faire se peut, l'anglais au détriment des arts et de l'éducation physique ou encore de transformer les cours de sciences humaines en ateliers d'informatique. C'est pour mieux préparer les jeunes au marché du travail, à la vraie vie, dit-on, sans se rendre compte des effets nocifs d'une telle conception utilitaire de l'éducation.
Imaginez, alors, que la gestion des programmes scolaires dans leur ensemble soit laissée à la discrétion d'intervenants locaux, soumis à des contraintes minimales. À quoi assisterait-on? Au développement de profondes iniquités régionales dont souffriraient, premièrement, les écoliers qui auraient la malchance de se retrouver dans des établissements aux projets réducteurs voire farfelus et, deuxièmement, l'avenir de la nation, abandonnée aux aléas de l'anarchie scolaire.
La justice sociale et l'égalité des chances exigent pourtant une cohésion nationale en ce qui a trait aux services scolaires. Complexe, la gestion des programmes pédagogiques et de la vie à l'école ne saurait être laissée à des intervenants amateurs et sujets, comme les parents dans ce cas, aux conflits d'intérêts.
C'est, contrairement à ce que l'on affirme de plus en plus, la centralisation qui a permis à l'école québécoise de s'élever à la hauteur des exigences d'une société moderne et qui a donné une valeur aux diplômes québécois. Soumettre cette école à des «arbitrages naturels» au niveau régional équivaudrait à un désastreux retour en arrière.
Relativisme gestionnaire
Sur la base de ce premier exemple, quelques extrapolations sont possibles. Souhaite-t-on un système de santé dont les objectifs et la gestion seraient définis localement? Mais par qui, alors, et au prix de quel éclatement social une fois encore? Ce qui est prioritaire ici ne le serait pas là? Ce relativisme gestionnaire est porteur d'un arbitraire qui nous ramènerait, et là c'est le cas de le dire, aux pires années du duplessisme.
Maintenant, en qui a trait à la gestion des programmes d'aide sociale et au financement des groupes communautaires, a-t-on pensé aux situations d'humiliation et aux risques de patronage qu'engendrerait leur décentralisation? La distribution bureaucratique des chèques de BS, quand on y pense, est une victoire de l'humanisme sur le paternalisme et les arbitrages nationaux placent les groupes communautaires à l'abri du favoritisme politicien quant à leur financement. Je n'aimerais pas, en effet, avoir à me retrouver devant un maire de village pour toucher mon chèque d'aide sociale ou devoir subir une entrevue avec un conseiller de province afin de le convaincre de financer mon groupe de défense environnementale.
La centralisation, bien sûr, a ses limites, ses lourdeurs, ses irritants, est parfois sans visage quand on lui en souhaiterait un, mais, sans elle, le Québec moderne redeviendrait un amas de villages western désorganisé dans lequel, comme à l'ancienne, les plus démunis devraient se traîner aux pieds des seigneurs locaux pour réclamer leur pitance.
L'accessoire se décentralise. L'essentiel, qui touche au bien commun, a besoin d'une direction d'ensemble, démocratiquement établie et sujette à des révisions nationales.
louiscornellier@parroinfo.net
La semaine dernière, Mario Dumont, spécialiste en la matière, résumait bien cette nouvelle mode destinée à séduire le citoyen qui se sent dépossédé du pouvoir: «Lorsqu'on fera confiance aux régions, qu'on laissera les gens au niveau régional s'occuper de leurs affaires, les arbitrages vont se faire par des mécanismes assez naturels» (Le Devoir, 28 mars 2003). C'était, donc, Dumont, mais cela aurait tout aussi bien pu être Landry ou Charest, tant ce refrain semble faire consensus dans la classe politique. Personne, à droite comme à gauche, ne conteste cette idée d'un partage des pouvoirs revu et corrigé au bénéfice des instances régionales. Il s'agit, pourtant, de l'une des idées les plus réactionnaires de l'heure sur la scène politique québécoise.
À qui, en effet, profiterait cette décentralisation sinon à de petits roitelets de province qui auraient alors le champ libre pour exercer leur arbitraire en toute bonne conscience et au mépris le plus absolu de la cohésion sociale et nationale? «Des mécanismes assez naturels», affirme Dumont. «Naturels» comme dans «loi de la jungle», faudrait-il ajouter.
Profondes iniquités régionales
Dans plusieurs écoles du Québec, on voit déjà les résultats de cet embryon de décentralisation qui s'exprime au sein des conseils d'établissement. Des parents et des administrateurs, parfois même des enseignants, souvent de bonne foi mais peu au fait des enjeux sociaux liés à l'organisation du système scolaire, tentent de se construire localement des petits projets particuliers au gré des tendances et en fonction, bien souvent, d'intérêts égoïstes. On décide ainsi, par exemple, de privilégier, autant que faire se peut, l'anglais au détriment des arts et de l'éducation physique ou encore de transformer les cours de sciences humaines en ateliers d'informatique. C'est pour mieux préparer les jeunes au marché du travail, à la vraie vie, dit-on, sans se rendre compte des effets nocifs d'une telle conception utilitaire de l'éducation.
Imaginez, alors, que la gestion des programmes scolaires dans leur ensemble soit laissée à la discrétion d'intervenants locaux, soumis à des contraintes minimales. À quoi assisterait-on? Au développement de profondes iniquités régionales dont souffriraient, premièrement, les écoliers qui auraient la malchance de se retrouver dans des établissements aux projets réducteurs voire farfelus et, deuxièmement, l'avenir de la nation, abandonnée aux aléas de l'anarchie scolaire.
La justice sociale et l'égalité des chances exigent pourtant une cohésion nationale en ce qui a trait aux services scolaires. Complexe, la gestion des programmes pédagogiques et de la vie à l'école ne saurait être laissée à des intervenants amateurs et sujets, comme les parents dans ce cas, aux conflits d'intérêts.
C'est, contrairement à ce que l'on affirme de plus en plus, la centralisation qui a permis à l'école québécoise de s'élever à la hauteur des exigences d'une société moderne et qui a donné une valeur aux diplômes québécois. Soumettre cette école à des «arbitrages naturels» au niveau régional équivaudrait à un désastreux retour en arrière.
Relativisme gestionnaire
Sur la base de ce premier exemple, quelques extrapolations sont possibles. Souhaite-t-on un système de santé dont les objectifs et la gestion seraient définis localement? Mais par qui, alors, et au prix de quel éclatement social une fois encore? Ce qui est prioritaire ici ne le serait pas là? Ce relativisme gestionnaire est porteur d'un arbitraire qui nous ramènerait, et là c'est le cas de le dire, aux pires années du duplessisme.
Maintenant, en qui a trait à la gestion des programmes d'aide sociale et au financement des groupes communautaires, a-t-on pensé aux situations d'humiliation et aux risques de patronage qu'engendrerait leur décentralisation? La distribution bureaucratique des chèques de BS, quand on y pense, est une victoire de l'humanisme sur le paternalisme et les arbitrages nationaux placent les groupes communautaires à l'abri du favoritisme politicien quant à leur financement. Je n'aimerais pas, en effet, avoir à me retrouver devant un maire de village pour toucher mon chèque d'aide sociale ou devoir subir une entrevue avec un conseiller de province afin de le convaincre de financer mon groupe de défense environnementale.
La centralisation, bien sûr, a ses limites, ses lourdeurs, ses irritants, est parfois sans visage quand on lui en souhaiterait un, mais, sans elle, le Québec moderne redeviendrait un amas de villages western désorganisé dans lequel, comme à l'ancienne, les plus démunis devraient se traîner aux pieds des seigneurs locaux pour réclamer leur pitance.
L'accessoire se décentralise. L'essentiel, qui touche au bien commun, a besoin d'une direction d'ensemble, démocratiquement établie et sujette à des révisions nationales.
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