Un nouveau Beyrouth?
La résistance inattendue des Irakiens, les tempêtes de sable et l'étirement initial des lignes d'approvisionnement ont affaibli les troupes de la coalition américano-britannique après huit jours de guerre. L'écran de fumée de l'opération «Choc et stupeur» se dissipe pour révéler un conflit classique, avec ses morts, ses horreurs et son imprévisible barbarie.
Le égime de Saddam Hussein devait s'effondrer et la coalition devait libérer le peuple irakien. Le scénario initial tient toujours, mais il requerra plus de temps et plus d'effectifs militaires que prévu. Le président américain George W. Bush et son fidèle allié britannique, le premier ministre Tony Blair, n'osent même plus préciser la durée de l'opération, préparant plutôt leur opinion publique à de durs combats.
Des militaires et des civils français interrogés par l'AFP sous couvert de l'anonymat craignent un nouveau Beyrouth. «On est très loin de la guerre technologique des récents conflits. Il y a un véritable problème de dureté des combats sur le terrain», estime un officiel. Après plusieurs jours de progression difficile vers Bagdad, les troupes américano-britanniques «sont fatiguées, tout comme leur matériel».
«Le système irakien a tenu et a même renforcé Saddam Hussein. Maintenant, cela risque d'être la vraie guerre dans Bagdad. Il va bien falloir qu'ils y aillent. Et là, ça risque d'être Beyrouth», a ajouté cet officiel. Lors de la guerre civile au Liban (1975-90), la force multinationale déployée à Beyrouth a fait l'objet de nombreux attentats meurtriers, le plus célèbre ayant causé la mort de 241 Marines et de 58 soldats français le 23 octobre 1983.
En raison de leur marche rapide sur Bagdad et à cause de la vive résistance rencontrée dans le sud du pays (Bassora, Oum Kasr et Nasiriya), les forces de la coalition américano-britannique sont étirées sur quelque 400 kilomètres dans le désert.
Selon un stratège anonyme, les forces «ne peuvent pas rendre leurs lignes logistiques sécuritaires à
100 %, et les Irakiens ont bien compris la leçon: lors de la guerre du Golfe, à cause de leurs positions défensives et fixes, ils ont été complètement balayés. Cette fois-ci, ils ont des pôles de résistance très solides avec des gens motivés qui font leurs coups très rapidement: ils tirent et dégagent».
Pendant que Paris et Moscou suggèrent — mais sans succès — un arrêt des hostilités, la coalition devra prendre une décision. Forcera-t-elle la marche sur Bagdad avec les forces, apparemment insuffisantes, dont elle dispose? Ou encore, choisira-t-elle de faire une pause d'une semaine, voire davantage, pour attendre les renforts annoncés?
Bon nombre de généraux en retraite, dont Wesley Clark, commandant des forces occidentales lors de la campagne militaire de 1999 contre la Yougoslavie de Slobodan Milosevic, ont exprimé leur malaise en constatant que plusieurs divisions importantes n'étaient pas encore en place. La quatrième division d'infanterie et ses 16 000 hommes, la mieux équipée de la US Army, est encore loin de l'Irak. Elle doit traverser le canal de Suez pour gagner le golfe Persique après que la Turquie eut refusé d'ouvrir le front nord à partir de son territoire.
Si les tactiques de guérilla — embuscades, ruses de guerre — mises en oeuvre par les Irakiens entrent dans le cadre prévisible de la défense d'un pays du Tiers-Monde face à l'armée conventionnelle la plus puissante du monde, elles n'en sont pas moins déconcertantes pour cette dernière. Le général américain John Abizaid, commandant en second de la force d'invasion, déclare n'avoir «pas encore constaté un seul mouvement militaire cohérent sur le champ de bataille». Cela ajoute aux facteurs d'incertitude: de quelle cohésion, de quelle opiniâtreté sera la résistance irakienne?
Parce que l'armée irakienne n'est pas brisée, elle attaque. «Saddam Hussein applique le vieux principe de frapper l'ennemi quand son dispositif est faible et pas encore au point, ce qui est le cas des Américains, fatigués après cinq jours de progression dans le désert. Leur moral n'est pas formidable, et ils attendent des renforts», estime un officiel français.
La coalition affrontera en outre les plus fidèles lieutenants de Saddam Hussein. «La Garde républicaine entoure Bagdad à une distance de 70 à 80 kilomètres. Ce seront très probablement les combats les plus durs, et ils sont encore devant nous», a prévenu hier le secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld. La Garde républicaine a déjà fait preuve la de sa combativité en se payant le luxe de repousser une attaque lancée par des dizaines d'hélicoptères Apache, les meilleurs hélicos de combat du monde.
Selon le premier ministre français Jean-Pierre Raffarin, il ne fait pas de doute que la guerre en Irak ressemble aux conflits les plus «affreux» du XXe siècle et non pas à une «guerre technologique du XXIe siècle» comme on le prédisait.
«Personne ne veut y retourner»
Selon le bilan officiel, le conflit a fait 24 morts du côté américain et 18 morts chez les Britanniques, mais les chiffres changent d'une source d'information à l'autre. L'armée irakienne affirme avoir tué neuf soldats de la coalition dans la seule journée d'hier, une information non confirmé.
Les blessés affluent à l'hôpital militaire américain de Landstuhl, en Allemagne, et leur récit n'est guère rassurant, comme le rapporte l'AFP. «Personne ne veut retourner là-bas», lâche le soldat américain Charles Horgan, 21 ans, dont le pied a été déchiqueté par une bombe irakienne le week-end dernier dans une embuscade au sud de Bagdad. «Je crois que rien, en fait, ne peut vous préparer à ce qu'il y a là-bas», enchaîne le Marine Joshua Menard, un Texan âgé de 21 ans.
Trois soldats blessés qui ont accepté de parler à la presse ont souligné comment ils ont été surpris par la résistance de l'armée de Saddam Hussein et par les stratagèmes déployés par les Irakiens. «Il y avait des civils sur le pont, nous voulions voir ce qui se passait», racontent Charles Horgan et Jamie Villafane, 31 ans, blessé au bras dans le même accrochage. «J'ai jeté un coup d'oeil vers le bas de la rue et j'ai vu un missile venir droit sur nous», poursuit Horgan. Son véhicule a été atteint de plein fouet. «C'était comme dans un film, je me disais: je vais mourir.»
Aucun des trois ne s'attendait à une telle résistance, aux embuscades et à l'accueil hostile des Irakiens, entre autres à Nasiriya, où une dizaine de Marines sont morts et cinq ont été capturés. «Nous avons été très surpris par le soulèvement à Nasiriya», reconnaît Menard. «Nous sommes pourtant là pour les aider», s'étonne Villafane.
Avec l'Agence France-Presse et Reuters
Le égime de Saddam Hussein devait s'effondrer et la coalition devait libérer le peuple irakien. Le scénario initial tient toujours, mais il requerra plus de temps et plus d'effectifs militaires que prévu. Le président américain George W. Bush et son fidèle allié britannique, le premier ministre Tony Blair, n'osent même plus préciser la durée de l'opération, préparant plutôt leur opinion publique à de durs combats.
Des militaires et des civils français interrogés par l'AFP sous couvert de l'anonymat craignent un nouveau Beyrouth. «On est très loin de la guerre technologique des récents conflits. Il y a un véritable problème de dureté des combats sur le terrain», estime un officiel. Après plusieurs jours de progression difficile vers Bagdad, les troupes américano-britanniques «sont fatiguées, tout comme leur matériel».
«Le système irakien a tenu et a même renforcé Saddam Hussein. Maintenant, cela risque d'être la vraie guerre dans Bagdad. Il va bien falloir qu'ils y aillent. Et là, ça risque d'être Beyrouth», a ajouté cet officiel. Lors de la guerre civile au Liban (1975-90), la force multinationale déployée à Beyrouth a fait l'objet de nombreux attentats meurtriers, le plus célèbre ayant causé la mort de 241 Marines et de 58 soldats français le 23 octobre 1983.
En raison de leur marche rapide sur Bagdad et à cause de la vive résistance rencontrée dans le sud du pays (Bassora, Oum Kasr et Nasiriya), les forces de la coalition américano-britannique sont étirées sur quelque 400 kilomètres dans le désert.
Selon un stratège anonyme, les forces «ne peuvent pas rendre leurs lignes logistiques sécuritaires à
100 %, et les Irakiens ont bien compris la leçon: lors de la guerre du Golfe, à cause de leurs positions défensives et fixes, ils ont été complètement balayés. Cette fois-ci, ils ont des pôles de résistance très solides avec des gens motivés qui font leurs coups très rapidement: ils tirent et dégagent».
Pendant que Paris et Moscou suggèrent — mais sans succès — un arrêt des hostilités, la coalition devra prendre une décision. Forcera-t-elle la marche sur Bagdad avec les forces, apparemment insuffisantes, dont elle dispose? Ou encore, choisira-t-elle de faire une pause d'une semaine, voire davantage, pour attendre les renforts annoncés?
Bon nombre de généraux en retraite, dont Wesley Clark, commandant des forces occidentales lors de la campagne militaire de 1999 contre la Yougoslavie de Slobodan Milosevic, ont exprimé leur malaise en constatant que plusieurs divisions importantes n'étaient pas encore en place. La quatrième division d'infanterie et ses 16 000 hommes, la mieux équipée de la US Army, est encore loin de l'Irak. Elle doit traverser le canal de Suez pour gagner le golfe Persique après que la Turquie eut refusé d'ouvrir le front nord à partir de son territoire.
Si les tactiques de guérilla — embuscades, ruses de guerre — mises en oeuvre par les Irakiens entrent dans le cadre prévisible de la défense d'un pays du Tiers-Monde face à l'armée conventionnelle la plus puissante du monde, elles n'en sont pas moins déconcertantes pour cette dernière. Le général américain John Abizaid, commandant en second de la force d'invasion, déclare n'avoir «pas encore constaté un seul mouvement militaire cohérent sur le champ de bataille». Cela ajoute aux facteurs d'incertitude: de quelle cohésion, de quelle opiniâtreté sera la résistance irakienne?
Parce que l'armée irakienne n'est pas brisée, elle attaque. «Saddam Hussein applique le vieux principe de frapper l'ennemi quand son dispositif est faible et pas encore au point, ce qui est le cas des Américains, fatigués après cinq jours de progression dans le désert. Leur moral n'est pas formidable, et ils attendent des renforts», estime un officiel français.
La coalition affrontera en outre les plus fidèles lieutenants de Saddam Hussein. «La Garde républicaine entoure Bagdad à une distance de 70 à 80 kilomètres. Ce seront très probablement les combats les plus durs, et ils sont encore devant nous», a prévenu hier le secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld. La Garde républicaine a déjà fait preuve la de sa combativité en se payant le luxe de repousser une attaque lancée par des dizaines d'hélicoptères Apache, les meilleurs hélicos de combat du monde.
Selon le premier ministre français Jean-Pierre Raffarin, il ne fait pas de doute que la guerre en Irak ressemble aux conflits les plus «affreux» du XXe siècle et non pas à une «guerre technologique du XXIe siècle» comme on le prédisait.
«Personne ne veut y retourner»
Selon le bilan officiel, le conflit a fait 24 morts du côté américain et 18 morts chez les Britanniques, mais les chiffres changent d'une source d'information à l'autre. L'armée irakienne affirme avoir tué neuf soldats de la coalition dans la seule journée d'hier, une information non confirmé.
Les blessés affluent à l'hôpital militaire américain de Landstuhl, en Allemagne, et leur récit n'est guère rassurant, comme le rapporte l'AFP. «Personne ne veut retourner là-bas», lâche le soldat américain Charles Horgan, 21 ans, dont le pied a été déchiqueté par une bombe irakienne le week-end dernier dans une embuscade au sud de Bagdad. «Je crois que rien, en fait, ne peut vous préparer à ce qu'il y a là-bas», enchaîne le Marine Joshua Menard, un Texan âgé de 21 ans.
Trois soldats blessés qui ont accepté de parler à la presse ont souligné comment ils ont été surpris par la résistance de l'armée de Saddam Hussein et par les stratagèmes déployés par les Irakiens. «Il y avait des civils sur le pont, nous voulions voir ce qui se passait», racontent Charles Horgan et Jamie Villafane, 31 ans, blessé au bras dans le même accrochage. «J'ai jeté un coup d'oeil vers le bas de la rue et j'ai vu un missile venir droit sur nous», poursuit Horgan. Son véhicule a été atteint de plein fouet. «C'était comme dans un film, je me disais: je vais mourir.»
Aucun des trois ne s'attendait à une telle résistance, aux embuscades et à l'accueil hostile des Irakiens, entre autres à Nasiriya, où une dizaine de Marines sont morts et cinq ont été capturés. «Nous avons été très surpris par le soulèvement à Nasiriya», reconnaît Menard. «Nous sommes pourtant là pour les aider», s'étonne Villafane.
Avec l'Agence France-Presse et Reuters
Haut de la page

