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Le Devoir de philo - Polytechnique et la cure cathartique d'Aristote

28 mars 2009 
Deux fois par mois, Le Devoir propose à des professeurs de philosophie et d'histoire, mais aussi à d'autres auteurs passionnés d'idées, d'histoire des idées, de relever le défi de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un penseur marquant.

Le film de Denis Villeneuve, Polytechnique, a suscité la controverse avant même sa sortie en salle. Trouvez-vous approprié qu'on fasse un film sur la tragédie de Polytechnique qui entraîna dans la mort 14 jeunes femmes innocentes le 6 décembre 1989? Certains ont répondu qu'il n'était pas nécessaire de voir ce film puisque dans cette tuerie, il n'y a absolument rien à comprendre.

Pour Karine Vanasse, au contraire, comédienne et productrice associée du film, «la tuerie de Polytechnique, c'est un peu notre 11-Septembre à nous; j'en avais beaucoup entendu parler, mais je ne comprenais pas trop ce qui s'était passé». Ainsi, pour la jeune actrice, il devenait impératif de faire ce film afin de «permettre aux jeunes générations de comprendre le choc de ce qui s'est vécu et pour que personne n'oublie».

La question poignante

À mon avis, c'est Stéphane Baillargeon, du Devoir, qui a posé la question la plus poignante suscitée parc ce film: est-il acceptable de faire du beau avec du mal? Avant même l'avènement du septième art, voilà une question philosophique qui hante la réflexion sur l'art depuis Platon et Aristote.

Un des cas les plus éloquents est sans contredit ce fameux documentaire de la cinéaste allemande Leni Riefenstahl (1902-2003), Le Triomphe de la volonté (1934), un film de propagande nazie produit sur l'ordre d'Hitler, dont les mérites cinématographiques sont incontestables alors qu'au plan moral, le film est condamnable puisque ses images sublimes font l'apologie du nazisme. Leni Riefenstahl fut donc une brillante cinéaste qui mit son talent au service du mal; ses films relèvent à la fois du grand art et constituent une honte au plan moral.

C'est pourquoi bon nombre de personnes considèrent que les films de Riefenstahl sont mauvais. Pour d'autres, au contraire, les oeuvres d'art sont indépendantes de la morale: elles sont ni morales ou immorales, mais bien écrites ou mal filmée.

D'autres, enfin, moins radicaux, pensent qu'on peut séparer le jugement esthétique du jugement moral, de sorte qu'on peut admirer une oeuvre uniquement pour son côté esthétique. La plupart d'entre nous sont de cet avis. Polytechnique peut être un bon film au plan esthétique, mais mauvais au plan moral.

Platon, l'ennemi des arts

Le plus radical des philosophes concernant l'art fut sans contredit Platon (427 à 347 avant notre ère). Aristoclès d'Athènes, surnommé Platon, condamnait sans appel tous les arts imitatifs parce qu'ils ne font que copier l'apparence des choses. La simple représentation, ou mimésis, d'un objet comme le dessin d'un lit est trompeuse dans la mesure où le dessin copie une prétendue réalité qui est elle-même une pâle copie de la «forme» intelligible du lit qui, elle, existe véritablement dans le fameux Monde des formes intelligibles. Le dessin est donc, pour Platon, doublement trompeur.

Il n'y a, pour lui, aucune vérité à tirer de l'art (la littérature et la peinture en particulier). Par conséquent, il n'y a pas de véritable connaissance possible dans ce domaine. C'est pourquoi, dans son grand traité de politique, au chapitre 10 de La République, Platon bannissait les artistes de la cité idéale. A fortiori, pour lui, il est exclu que l'art puisse avoir une quelconque vertu morale. Par nature, l'art est immoral puisqu'il abuse.

On peut réagir avec indignation face à une position aussi radicale que celle de Platon. Il faut au moins reconnaître avec lui que les oeuvres de fiction posent un problème réel auquel il faut répondre. Le problème tourne autour du paradoxe de la fiction. Considérons le film Polytechnique. Ce film, selon son auteur, n'est pas un documentaire, mais bel et bien une fiction. Il veut faire revivre en fiction le drame survenu en 1989.

D'une part, en tant que spectateurs, nous éprouvons des émotions intenses, comme la peur et la pitié, qui naissent à l'égard de ce que nous savons pourtant n'être que des personnages fictifs vivant des événements eux aussi fictifs. D'autre part, nous croyons en l'existence de ces personnages et de ces événements fictifs, autrement nous n'éprouverions aucune émotion. Ainsi, en tant que spectateurs, nous sommes parfaitement incohérents en croyant et en ne croyant pas à ce qui se déroule devant nos yeux. Nous pourrions nous dire: «Ne soyons donc pas stupides! Après tout, ce n'est que du cinéma!» C'est pourquoi Platon condamnait les arts imitatifs puisqu'ils induisent des attitudes irrationnelles.

Aristote et la catharsis

L'élève de Platon, Aristote (384-322 avant notre ère), adopta une position opposée à son maître parce qu'ouverte aux arts. Le philosophe — c'est ainsi qu'on désignait Aristote au Moyen Âge — n'hésite pas, par exemple, à faire de la musique un puissant instrument d'éducation des futurs citoyens. En effet, la musique agit sur le caractère, suscitant et entretenant des états d'âme divers, excitant ou apaisant les passions au gré des rythmes et des mélodies. Pour Aristote, l'excellence de l'homme — la vertu morale —, c'est d'atteindre un équilibre mental entre l'apathie et l'exaltation. Seule la musique, selon le philosophe, permet de réguler les émotions des citoyens, favorisant leur perfection, qui demeure l'objectif clé de la «cité parfaite».

Le contraire de la peur est la témérité; entre ces deux extrêmes se place le courage, vertu morale. D'après Aristote, le théâtre, tout comme la musique, permet de trouver un équilibre ou de le restaurer. La tragédie grecque roule sur l'excès, la démesure. Par mimétisme, inhérent à l'être humain, le spectateur s'identifie au héros. À Oedipe, par exemple. Oedipe s'illusionne et ambitionne le néant, comme le montre excellemment bien la pièce grandiose de Sophocle. L'ascension fulgurante du héros sera suivie par une lente descente aux enfers. Devant les maux qui s'abattent sur le héros, le spectateur est saisi d'effroi. Il est pris par la pitié.

En dix mots célèbres, Aristote définit ainsi la tragédie: «C'est l'imitation (mimésis) d'une action grave et complète, ayant une certaine grandeur, dans un langage relevé d'agréments d'une espèce particulière suivant les diverses parties; cette imitation est exécutée par des personnages en action n'utilisant pas le récit, qui, par le biais de la crainte et de la piété, opère l'épuration (catharsis) des émotions de ce genre.»

Des générations d'experts depuis la Renaissance se sont penchées sur cette fameuse phrase afin d'en élucider le sens, en particulier sur le sens précis à prêter au mot «catharsis» qu'Aristote ne définit pas: épuration, purification, apaisement, soulagement, défoulement, etc. La clé de la compréhension du mot grec réside dans l'autre mot grec qui lui est étroitement associé: la mimésis (imitation). En somme, d'après Aristote, nous prenons plaisir à voir représenter des scènes pénibles, suscitant la frayeur et la pitié, car nous assistons à une «catharsis».

Pour Platon, les plaisirs «théâtraux» sont condamnables car ils nous troublent et nous incitent à reproduire ces émotions troubles dans la vie courante. Aristote prend le contrepied de son maître: lorsque le drame est bien ficelé, survient alors la catharsis — une sorte de cure morale —, laquelle permet de trouver le juste milieu entre deux attitudes extrêmes à rejeter et à condamner.

«Notre 11-Septembre à nous»

À la lumière de ce qui précède, voyons comment pourrait s'effectuer la catharsis dans le cas de Polytechnique. Comme point de départ, je reprendrai une remarque de Karine Vanasse suivant laquelle «la tuerie de Polytechnique, c'est un peu notre 11-Septembre à nous». Je conviens avec la comédienne que le drame de Polytechnique ressemble — toutes proportions gardées, il va sans dire — aux attentats terroristes contre les tours jumelles du World Trade Center, au moins en ceci qu'il s'agit dans les deux cas d'un attentat terroriste dont le but visé, autant par les pilotes kamikazes islamistes que par Marc Lépine, était de nous faire vivre dans la terreur. C'est la «logique» du terrorisme: paralyser, annihiler l'autre par la peur afin que l'autre cède à ses demandes.

Le bon dramaturge doit amener le spectateur à vivre de quelque façon cet état de terreur. Il doit faire croire au spectateur qu'il n'a plus aucune liberté, que sa vie est constamment sur la corde raide, que plus rien n'assure sa sécurité; bref, le spectateur doit se sentir totalement vulnérable.

L'ayant pour ainsi dire descendu en enfer, le bon dramaturge doit ensuite opérer la «remontée» du spectateur, c'est-à-dire la catharsis. Le spectateur doit alors comprendre que bien qu'il soit impuissant, il ne doit pas sombrer dans l'état de vulnérabilité, ce qui fait parfaitement le jeu du terroriste.

Le spectateur doit pendre son courage à deux mains, comme on dit, non pas en se précipitant sur l'arme du tueur fou, ce qui serait aussi téméraire qu'insensé, mais en agissant toujours avec la ferme conviction que, quoi qu'il advienne, le tueur n'aura jamais de prise sur la liberté de ses victimes — et des spectateurs.

Ainsi, le passage de l'état d'impuissance ou de vulnérabilité totale à la conviction que rien ne nous enlèvera notre liberté constituerait la catharsis de Polytechnique. En somme, la catharsis consiste à dire — ou à se redire; mieux, à proclamer — qu'on ne cédera jamais nos libertés devant quelque menace que ce soit.

La cure a lieu

Avant de voir le film de Denis Villeneuve, j'en attendais qu'il nous conduise à la catharsis. Malgré plusieurs lacunes, je crois que le film opère néanmoins la «cure cathartique» — la cure morale — dont parle Aristote. Pour ce faire, le réalisateur propose de nous identifier à un jeune étudiant (Sébastien Huberdeau) plein de bonne volonté et compatissant pour les victimes, alors que tous les autres ont fui la scène du drame. Il est seul. Il constate la mort d'une amie étudiante (Karine Vanasse) — on apprendra par la suite qu'elle n'est pas morte. Il tente désespérément de sauver la vie d'une étudiante baignant dans son sang près d'un photocopieur. L'horreur vécue aura cependant raison de ce bon samaritain. Profondément traumatisé, l'étudiant s'enlèvera finalement la vie.

Jusqu'ici, le film montre que Marc Lépine a gagné son pari: vraiment, il a semé la terreur! Pour le spectateur, qui s'identifiait au jeune étudiant, tout paraît perdu. Il est dès lors anéanti lui aussi. La jeune étudiante étendue par terre dans la classe fut elle aussi, comme toutes ses compagnes, terrassée par le tueur (on la reconnaît à ses collants noirs).

Or, coup de théâtre, le film revient dans la salle de classe où l'étudiante, qu'on a crue morte, est, contre toute espérance, vivante, quoique grièvement blessée à la jambe. Son courage n'est rien de moins qu'exemplaire. Dès lors, le spectateur s'accroche à elle comme l'étudiante s'accroche à la vie. Titubant sur une jambe cassée, le visage à moitié ensanglanté, elle cherchera en vain de l'aide pour sauver la vie de sa copine.

L'horreur innommée

C'est là que survient la catharsis chez le spectateur. Valérie Dompierre (Karine Vanasse) s'accroche de toutes ses forces à la vie malgré les violentes bourrasques de la mort qui l'envahissent par moments. Elle réalise enfin son rêve: elle est devenue ingénieure en aéronautique.

Voilà la catharsis de Polytechnique: sois courageux! Cette vertu morale prend alors tout son sens, et ce, grâce à l'art. Nous nous prenons tous à dire: «Grand Dieu que c'est beau!»

Cependant, privilégiant l'intériorité à la parole, l'indicible au dicible, le film échappe au chef-d'oeuvre. Il aurait fallu mettre des mots pour dire l'horreur afin de s'en libérer. Car l'horreur innommée reste toujours active.

***

- Vous avez un commentaire, des suggestions? Écrivez à Antoine Robitaille: arobitaille@ledevoir.com.

- Pour lire ou relire les anciens «Devoirs de philo et d'histoire»: http://www.ledevoir.com/societe/devoir_philo.html#.






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