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Les faucons albertains

26 mars 2003 
Ottawa — Si le Québec se démarque par ses énormes manifestations pacifistes, une autre province canadienne fait figure d'exception à propos de la guerre en Irak: l'Alberta. Les sondages l'ont encore démontré au cours du week-end: c'est dans la province de Ralph Klein que l'opinion publique est la plus favorable à l'intervention militaire. L'Alliance canadienne s'en fait le porte-voix, elle qui, à la Chambre des communes, dénonce farouchement la position canadienne. Ce qui expliquerait cette différence? Une amitié plus étroite avec les États-Unis, que des échanges économiques réguliers viennent alimenter.

Le sondage Ipsos-Reid mené à la fin de la semaine dernière tend à le démontrer: 49 % des Albertains croient que le Canada devrait participer à la guerre en Irak, contre 30 % pour la moyenne canadienne et 16 % au Québec. Seulement 41 % des Albertains pensent que Jean Chrétien a bien manoeuvré dans ce ballet diplomatique tandis que la moyenne canadienne s'établit à 66 %. M. Chrétien atteint des sommets de popularité au Québec, avec 80 % d'approbation!

La firme Ekos confirme la même tendance. Dans son sondage mené à la même période, une légère majorité d'Albertains (55 %) approuve la décision canadienne de ne pas participer à la guerre tandis que la moyenne nationale est de 71 % (84 % au Québec).

La firme Ekos fait un lien entre la baisse de popularité de l'Alliance canadienne et sa position proguerre. Le parti de Stephen Harper, qui avait flirté avec les 30 % pendant la dernière campagne électorale fédérale, croupit maintenant en quatrième place dans les sondages, avec 10,3 % des intentions de vote.

«Leur position de faucons américanophiles ne recueille pas beaucoup d'appuis en dehors des châteaux forts alliancistes, écrit la firme dans son rapport de sondage. De plus en plus, l'Alberta et l'Alliance canadienne apparaissent profondément déconnectées des Canadiens ordinaires.»

Comment expliquer tout cela? «La clé, c'est l'idéologie politique», répond Christian Boucher, sondeur chez Ekos. «Ceux qui sont ce qu'on appelle des "small-c conservatives" [les tenants des idées conservatrices] sont davantage en faveur de la position américaine. Et on sait que l'Alberta est la région la plus conservatrice au pays. Et c'est particulièrement le cas du bastion de la région de Red Deer.»

Peter McCormick, professeur de science politique à l'université Lethbridge, un établissement situé en Alberta, tout près de la frontière américaine, croit que la réalité est beaucoup plus complexe et qu'il faut regarder du côté de l'industrie pétrolière et gazière pour l'expliquer en partie. M. McCormick fait valoir que beaucoup d'entreprises albertaines de ce secteur appartiennent à des intérêts américains, du moins en partie. Dans tous les cas, la production sert à nourrir le marché américain. Les relations avec les États-Unis sont donc constantes et directes.

«La position de l'Alberta, c'est que les Américains devaient investir parce que les banques du Canada central ne voulaient pas prêter d'argent pour développer le secteur. Que ce soit vrai ou pas n'a pas d'importance: cela fait désormais partie de la mythologie locale», explique M. McCormick. Il ajoute que c'est en Alberta qu'on retrouve la proportion la plus importante de Canadiens ayant vécu aux États-Unis ou y ayant de la parenté. Le fils du député allianciste Myron Thompson (circonscription de Wild Rose), par exemple, a la double nationalité, s'est enrôlé dans l'armée américaine et se bat actuellement en Irak.

De même, certaines petites villes frontalières seraient majoritairement de confession mormone, une Église dont le siège se trouve en Utah. «Ce sont tout simplement des gens différents», résume le professeur McCormick.

Cet universitaire croit que l'Alliance canadienne paie le prix politique de sa position mais que le vent pourrait bien tourner si jamais des armes chimiques ou bactériologiques étaient trouvées — ou utilisées — en Irak.

Le président du groupe de réflexion Canada West Foundation, Roger Gibbins, pousse l'analyse plus loin et associe la position albertaine aux élans républicains qui mènent un peuple à s'unir derrière son chef. On l'a vu aux États-Unis et en Grande-Bretagne, où l'appui à une guerre en Irak a grimpé en flèche dès que George W. Bush et Tony Blair ont annoncé le déclenchement des hostilités.

«Ce n'est pas que les Albertains appuient davantage la guerre en tant que fin en soi, mais une fois que cette guerre paraît inévitable, ils croient qu'il est préférable d'être du côté de ses supporteurs», explique M. Gibbins. Il rappelle à cet égard une citation de John A. Macdonald: «N'importe qui peut m'appuyer lorsque j'ai raison, mais c'est quand j'ai tort que j'ai besoin d'appuis.»

Selon lui, l'Alliance canadienne n'est en fait qu'un écho de l'opinion publique. M. Gibbins croit que lorsque le premier ministre Ralph Klein envoie une lettre d'appui à l'ambassadeur des États-Unis à Ottawa, il ne fait que surfer sur l'opinion publique, il ne la modifie pas.

M. Boucher n'en croit pas moins que les voix qui s'élèvent pour soutenir les Américains ont une influence. Il fait remarquer que contrairement à la presse anglophone, la presse francophone n'a eu personne pour se porter à la défense de la position américaine. «Il n'y a personne chez les francophones pour faire valoir le point de vue plus de droite dans le dossier de l'Irak. [...] Il n'y a pas de National Post au Québec.»






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