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Le poids des mots dans la guerre - De shock and awe en Shake'n'Bake

On vous vend le triomphe comme une bouteille de Pepsi

François Hébert - Professeur de littérature, Université de Montréal  26 mars 2003 
Le déferlement des images du cinéma américain, avec sa quincaillerie de chars et de bombes high-tech, avec la débilitante présence du journaliste fidèle à son bataillon comme un taliban à son mollah ou comme un chien à son maître, avec l'exposition répétée à l'écran des masques prémortuaires de Saddam Hussein, avec le coup de fil du Koweït du sympathique Kilroy à sa blonde enceinte au Nebraska, avec la reddition de bandes de loqueteux trop heureux d'être pris en charge devant des caméras par les plus grands soldats du monde et de tous les temps et d'être rémunérés, on peut le parier, pour lacérer les affiches du président irakien, le déferlement, donc, de ces images qui accompagnent servilement et agressivement, diffusent sans vergogne, justifient jusqu'à l'écoeurement et immortalisent dans des images d'Épinal les actes des pseudo-libérateurs en même temps qu'elles endorment toute velléité de compréhension réelle et de critique juste des événements, ce déferlement ne doit pas nous faire oublier le poids des mots dans la guerre.

L'annonce maintes fois réitérée de l'opération «Shock and Awe» m'a frappé. C'était d'ailleurs l'intention. La substance du message avait de quoi inquiéter, bien sûr. On allait voir que ce n'était pas que des mots, on allait voir ce qu'on allait voir si les bombes allaient vous frapper et vous stupéfier autant que l'expression shock and awe. Ce serait du gâteau pour les Américains devant leur poste de télévision, ce serait l'enfer pour le régime de Saddam. Ce serait du chocolat pour les uns, des freedom fries... Ce serait l'apocalypse pour l'ennemi.

On se souviendra de la scène du film Apocalypse Now dans laquelle on entend le vrombissement des moteurs des hélicoptères qui survolent les rizières vietnamiennes associé à la musique de Wagner.

Un mot d'ordre

Le bruit fait peur, et Hitler s'en est servi aussi, et sans doute les cris des guerriers d'Attila eurent-ils la même fonction. C'est pour semer la panique. C'est pourquoi la forme ou la formule doit surprendre. Comment faire cela dans notre monde, dont le ouèbe équivaut à l'herbe dont on disait qu'elle ne repoussait pas après le passage d'Attila? Avec des mots voyageant à la vitesse des électrons.

Shock and awe est un message des special ops, des éclaireurs américains. Il est inventé par les créatifs de l'armée, et les journalistes le répandent comme une traînée de poudre. Il crée l'attente de l'attaque et de la victoire, et il en crée les conditions. Il attaque, il gagne déjà. La guerre n'est plus qu'une formalité ensuite. On vous vend le triomphe comme on vous vend une bouteille de Pepsi et comme on vous achète. «Vous», ici, comprend à la fois les Américains et les Irakiens. Shock and awe, c'est la totale, c'est la solution finale, idéalement. We are the world, who are you?

C'est ainsi un mot d'ordre, un cri de guerre, un spot publicitaire, un drapeau de pirate, un tomahawk d'apache, la première salve, un gros nuage noir, on pique le taureau... Comment dire? Ça n'a pas de nom: ça vient du ciel de l'optimisme et de la sauvagerie de l'agresseur, avec les bombes et la tempête de sable. Ça augure quelque chose de biblique, de dantesque, comme la crainte et le tremblement qu'il faut ressentir quand on est coupable devant la justice divine, comme un déluge de feu sur Sodome et Gomorrhe, comme une nuée de sauterelles. D'emblée, ça vous est, cela, shock and awe, vrillé dans l'oreille comme avec une perceuse Black and Decker. Ça sonne comme un glas, mais arrangé, prémonitoire: vous allez mourir et nous vous pleurons déjà, mais nous allons quand même vous tuer. C'est un peu un poème, avec l'assonance, âââ, âââ... C'est l'olifant de l'attaque que Roland embouche.

Je dirais même, dans une optique lacanienne ou cabalistique et à résonance judaïque, que l'on peut entendre à travers l'expression shock and awe le nom de cela, que les juifs appellent la «présence de Dieu dans l'immanence», c'est-à-dire la chekhina. De là à faire de la croisade pour le pétrole un complot sioniste, il n'y a qu'un pas que je ne franchirai pas, car c'est beaucoup plus compliqué et beaucoup plus simple que cela.

Pas le temps

Les Américains sont pressés: ils n'ont pas, ils n'ont jamais eu, ils n'ont plus de temps à perdre avec les taouins arabes (ou autres, car on ne fait pas de discrimination dans les affaires étrangères, c'est-à-dire les ténèbres extérieures). C'est ça, la game des Américains, the game plan, dit Bush, maniant la parole comme avec un joystick de jeu vidéo. Time is over, fini les folies. Make no mistake, voici les purs. On a assez attendu. Qu'il désarme, Saddam, et même s'il n'a pas d'armes, qu'il désarme, et même s'il désarme, qu'il débarque, et même s'il débarque, on va le juger (c'est fait) et le punir (c'est commencé).

Et tant pis pour les Nations unies, sauf si elles embarquent dans la croisade de la coalition of the willing (les hommes de bonne volonté, l'Albanie, l'Érythrée... ) contre l'axis (le mot rappelle explicitement les puissances de l'Axe, de sinistre mémoire) of evil. Satan et Saddam sont le même, Saddam dont on répète avec insistance le nom, ce qui est de bonne guerre dans la désignation du bouc émissaire à immoler, ou dans une séance d'exorcisme, mais ici, l'exorcisme fonctionne à l'envers: on ne fait pas sortir le malin du dictateur, on dicte plutôt au malin d'entrer dans l'homme en question.

C'est évidemment, à ce niveau, une affaire d'effigie puisqu'il s'agit de mots et d'images et non du Saddam réel, lequel n'échappe pas seulement aux Américains réels mais au langage tout entier. Même à l'anglais, la langue de la coalition, dont je ne sais pas comment peuvent l'entendre les arabophones non bilingues. Peut-être l'entendent-ils comme une sorte de latin étrange et sacré, secret en tout cas, l'envers de ce qu'est l'arabe pour moi, disons. Avant d'avoir un sens, les mots de toutes les langues sont physiques, étonnants, mystérieux comme des pierres. D'emblée, une langue fait peur et attise la curiosité. Il ne faut jamais sous-estimer l'obscur point de départ des langues, et on ne franchit jamais le mur des sons, l'anglais n'échappant pas à cette loi. L'anglais sur lequel s'appuie, est-ce par hasard, la coalition des trois pays anglophones que l'on sait, on peut le baragouiner ou traduire, mais on ne peut pas traduire et entendre véritablement sa musique ou sa matière, et toutes les anguilles qu'il y a sous ses roches, car l'anglais n'est pas qu'une langue. Il est aussi la culture qu'il signale, accompagne et favorise.

[...]

Les canons d'Hollywood et de Disneyland ne sont pas qu'esthétiques, ils tonnent fort. Les Oscars et les bombes, même combat. La vieille Europe est en retard, let's go, guys.

À fast war, fast-food, et vice-versa. Aussi bien l'expression shock and awe doit-elle aussi être comprise comme l'écho inconscient d'une recette du genre Shake'n'Bake. La recette du succès est dans la vitesse, le succès de la recette aussi. La chekhina américaine, pendant que la chicane occupe les écrans et les esprits (c'est la même chose), vous ne la voyez pas plus que vous ne voyez les avions furtifs ou les missiles, car elle est dans la cuisine. Elle est secrète comme la religion ou le pétrole, ces carburants. Et en même temps, pour qui sait voir, elle est manifeste, elle est évidente comme la statue de la Liberté avec sa flamme, ou comme un four (à ciel ouvert).

Heureusement, les Américains sont bons et n'ont que de bonnes intentions: ils ne tuent que les méchants, ou ceux qui ont l'intention d'être méchants. Ils en trouveront toujours, malheureusement. Il y en a d'ailleurs un certain nombre aux États-Unis. La police pourrait adopter cette tactique préventive. On est toujours menacé par un méchant. Il y a toujours des méchants dans l'ombre, comme il y a des tentures dans le théâtre de Shakespeare pour que des gens s'y cachent et qu'il faut pourfendre. Et d'ailleurs, l'ombre même est méchante. L'Américain prend les devants et, tel Lucky Luke, il tire plus vite que son ombre. Il n'y a pas d'ombre au tableau de son patriotisme. Et s'il y a des manifestants qui protestent, c'est une preuve de plus que la patrie a besoin de les défendre contre eux-mêmes car ils ne savent pas ce qu'ils font: ils nuisent à l'indice Dow Jones et ils font de la peine aux mamans des conscrits. Les larmes des mamans sauveront l'économie et finiront pas irriguer le désert irakien.

L'empereur Bush

Quant à l'empereur Bush, on n'a pas encore établi (hors de tout doute raisonnable, c'est-à-dire paranoïaque) si c'est réellement lui que l'on voit à la télévision, par exemple à sa descente de l'avion numéro un de l'armée, levant le bras tel un führer de bon ton pour saluer les téléspectateurs ou promenant sur les pelouses de sa maison, évidemment blanche, un chien noir, mais qui n'est évidemment pas noir pour la même raison que sont noirs les chevaux des méchants dans les films de cow-boys ou les cheveux de Saddam. À mon avis, ce n'est pas un dieu que vous voyez là, et je doute fortement qu'il s'agisse d'un homme; c'est une image, c'est une idole.

Ce n'est pas un dieu, mais en anglais, le mot awe connote la peur mystérieuse, religieuse, absolue, infinie. L'homme se prévaut de la prérogative divine, du feu de Jupiter ou du marteau de Thor. Celui qui parle de cette terreur, et avec de tels mots terrifiants, terrorise littéralement. Il nous prévient qu'il a l'éclair dans le poing et le bras levé, qu'il va jeter sa puissance contre l'infidèle. Si ce n'est pas le djihad (à la sauce américaine), les mots ne veulent rien dire. Inch God, Allah amen... En tout cas, Bush, lui, ne parle pas pour ne rien dire. Le shock est à la fois psychologique et militaire: les troupes sont de choc, de même qu'il y a les électrochocs, et tout ira bien, pourvu que le mauvais esprit (Saddam) sorte du corps (l'Irak).

C'est la médecine à géométrie variable et à plusieurs vitesses simultanées que Bush applique au malade, lequel est en grande partie imaginaire, sauf que c'est dans l'esprit de Bush et de sa clique que le virus est le plus virulent.

Il faut se méfier évidemment de la propagande bas de gamme de Saddam Hussein, mais il faut se méfier prodigieusement des très sophistiquées agences de publicité et de propagande américaines qui trafiquent les mots, savent leur poids, leur portée, lesquels deviennent, sortis de leurs mains et relayés par Fox et CNN, des mercenaires, des chars, des leurres, des ondes de choc et des armes de destruction morale massive.
 
 
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