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Le Québec rebelle

Plusieurs raisons expliquent les grandes manifestations contre la guerre en Irak

Josée Boileau   25 mars 2003 
À la fois progressistes et rebelles, les Québécois ont spontanément pris la rue pour manifester leur opposition à la guerre.
Photo : Patrick Sanfaçon
À la fois progressistes et rebelles, les Québécois ont spontanément pris la rue pour manifester leur opposition à la guerre.
C'est comme un puzzle dont les morceaux, tout à coup, s'emboîtent parfaitement: il n'y a pas une, mais dix raisons qui expliquent les manifestations anti-guerre du dernier mois au Québec.

Chacune d'elle, isolément, n'aurait pas suffi à faire sortir les gens de Granby ou de Lac Mégantic, ni à mobiliser les 150 000 à 200 000 personnes qui ont manifesté trois fois à Montréal. Pourtant, l'amalgame de ces motifs permet un peu mieux de comprendre pourquoi, de toutes les provinces canadiennes, le Québec est la plus opposée à la guerre, comme le montrent manifestations et sondages.

Bien sûr, il y a le passé: les Québécois du XXe siècle ont été farouchement contre la conscription et la lutte au nom de l'Empire britannique. «Les héros étaient ceux qui n'allaient pas se battre», résume Robert Comeau, du département d'histoire de l'Université du Québec à Montréal.

Mais c'est aussi un cliché: les recherches le montrent, beaucoup de Canadiens-Français se sont volontairement enrôlés pendant la Deuxième Guerre mondiale, et encore plus pendant la Guerre de Corée. «Le pacifisme n'est pas inscrit dans nos gènes», souligne M. Comeau. Ni propre au Québec, rappelle de son côté Michel Despland, théologien de l'Université Concordia: le Canada anglais s'est en effet beaucoup soulevé contre la guerre du Vietnam.

La nouveauté des protestations d'aujourd'hui est ailleurs: les divisions linguistiques et culturelles ont disparu. «Ce qui frappe le plus dans les manifs de Montréal, c'est à quel point le groupe est large: les anglophones ne sont jamais descendus dans la rue en même temps que la Société Saint-Jean-Baptiste, en plus des Néo-Québécois», s'exclame le professeur Despland, lui-même d'origine suisse.

Ces Québécois d'autres souches — de l'ensemble de la communauté arabe aux Latinos très politisés — ont eux-mêmes souvent souffert dans leur pays d'origine et ils sont d'autant plus sensibles aux appels contre la guerre, d'où leur forte présence dans la rue.

L'argument du cosmopolitisme a toutefois ses limites. À Québec, à Alma, on a aussi manifesté. Et Montréal est bien moins diversifié que ne le sont des villes comme Toronto, où les manifestations se font anémiques, ou New York, dont la proportion de manifestants est moindre que ce que l'on observe ici.

C'est pourquoi Brian Aboud, sociologue d'origine syrienne, y va d'une explication plus fine. «Au Québec, dit-il, il y a un plus grand engagement pour les questions qui touchent le Moyen-Orient, un appui pour la cause palestinienne qui est connu depuis longtemps dans la communauté arabe. Peut-être que les manifestations sont tout simplement une expression de ça.»

Une expression facilitée par notre culture politique. D'une part, c'est un pays inscrit dans l'histoire du Québec, la France, qui s'est opposé aux États-Unis. Les médias québécois ont donc fait part des positions françaises sans état d'âme, fournissant du coup une information plus complète que ce qui circule dans le reste de l'Amérique du Nord.

Cette ouverture des médias a permis aussi de souligner les différentes facettes du conflit, dit Dario Perinetti, du département de philosophie de l'Université du Québec à Montréal. «La démonisation fonctionne dans un contexte de manque d'informations. Ici, on n'a pas réussi à chosifier les Arabes ou à rendre leurs conflits insignifiants.»

Les Québécois ont donc été sensibles à la souffrance des peuples arabes, non par seule compassion mais parce qu'ils en voyaient les principes politiques. Or le Québec, tous le disent, est une société plus politisée que celle de nos voisins américains ou canadiens. Peut-être à cause du nationalisme qui a rendu légitime l'expression d'opinions politiques sur la place publique, avance Brian Ayoub.

Peut-être aussi parce que le fameux modèle québécois est entièrement pétri de volonté réformiste: travailler pour le bien commun est un principe qui, au Québec, ne se revendique pas à la marge mais qui s'inscrit dans la société. La vitalité des organismes communautaires en donne un bel exemple. «Il y a une expérience de la solidarité dans la vie politique quotidienne», note Dario Perinetti.

Même les grands principes abstraits peuvent ici trouver corps, souligne de son côté Michel Despland: «Le gouvernement du Canada a appuyé le principe de l'exception culturelle dans le cadre de la mondialisation. À Toronto ou Vancouver, l'homme de la rue ne comprend pas ce dont il est question alors que les Québécois, eux, vivent tous les jours cette exception. Ça les rend très sensibles aux retombées négatives de la mondialisation.»

Alors quand l'Empire attaque, et que c'est le voisin d'à côté, le Québécois s'inquiète. Surtout que, comme le note Jocelyn Létourneau, historien de l'université Laval, «il n'y a guère de tradition violente ou jusqu'au-boutiste au sein de la société québécoise». Le guerrier, le militaire, on l'a vu, ne font pas partie de notre imaginaire.

Ce qui est valorisé par contre, c'est la figure du Progressiste: c'est même une «marque de distinction sociétale», précise M. Létourneau. Au Québec, l'alternative est tranchée: être progressiste ou ne pas Être , voilà la question! Or ce progressiste croit au dialogue et à la négociation comme mode de résolution des conflits, sur la scène du monde comme chez lui.

L'autre figure prisée, c'est celle du Rebelle. Le Québécois n'est pas un révolutionnaire, mais il «accepte mal d'être embrigadé dans une cause décidée par un Autre». Il s'agit là d'une «topique centrale de l'identitaire québécois», poursuit l'historien. La guerre en Irak, version américaine, relèverait donc à ses yeux d'un embrigadement.

Mais, insiste M. Létourneau, ces hypothèses seraient à valider. Car ce Québécois rebelle, progressiste, amoureux de justice, ne prend pas la rue tous les jours. Des gens comme Dario Perinetti — Argentin d'origine qui a souvent manifesté à Montréal, notamment au moment de la grave crise économique qui a secoué l'Argentine — peuvent en témoigner.

Alors pourquoi là, ça marche? Peut-être parce que, cette fois, la sensibilité a rejoint une qualité exceptionnelle d'organisation? La communauté arabe montréalaise vit un contexte de mobilisation depuis la deuxième Intifada, il y a deux ans, raconte ainsi Brian Ayoub. Les manifestations actuelles ne sont que la continuité d'une contestation amorcée.

Le mouvement syndical s'est aussi fortement mobilisé, et la réponse de la base, n'ayant cessé de surprendre, a à son tour donné des ailes aux dirigeants. Et les artistes, ces Luc Picard et Dan Bigras que les Québécois aiment tant, ont donné une autre légitimité à ces mouvements: non, elles n'étaient pas réservées aux militants patentés.

Et quand en plus les Québécois se sont mesurés aux défilés du monde entier, peut-être y a-t-il eu un effet cumulatif qui a nourri le désir de recommencer, note encore M. Létourneau.

Mais chacun le répète: rien de toutes ces raisons ne vide le sens de ce qui s'est passé. Il faudrait des analyses plus fines. «Peut-être qu'on n'a pas non plus à tout expliquer, conclut Dario Perinetti. Mais pour tous ceux qui ont déjà vécu une situation politique difficile, c'est incroyable comme tout ça fait du bien.»
 
 
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