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    Le Prix Nobel Élie Wiesel se prononce - Il fallait affronter l'Irak

    La paix est un choix impossible devant la force du mal

    25 mars 2003 |Élie Wiesel - Écrivain, Prix Nobel de la paix
    Le texte d'Élie Wiesel qui suit est paru dans l'édition du 12 mars dernier du San Francisco Chronicle. Il a été traduit en français par Georges Leroux, qui lui répond dans une lettre que nous reproduisons ci-dessous.

    En toute autre circonstance, j'aurais sans doute rejoint les rangs de ces marcheurs pour la paix qui, aux États-Unis et à l'étranger, ont organisé des manifestations contre l'invasion de l'Irak.

    Après tout, n'ai-je pas été témoin d'assez de violence, n'ai-je pas vu assez l'horreur de la guerre pour m'y opposer corps et âme? La guerre n'est-elle pas une cruauté absolue, la forme ultime de la violence? Elle engendre inévitablement non seulement la perte de l'innocence, mais aussi une tristesse et un deuil infinis. Comment ne pas refuser le choix de la guerre?

    Pourtant, cette fois-ci, je soutiens la politique d'intervention du président G. W. Bush pour éradiquer le terrorisme international qui constitue, aux yeux de tous les peuples civilisés, la menace la plus grave de notre temps. Le président Bush a placé la guerre contre l'Irak dans ce contexte; Saddam Hussein est en effet le tyran impitoyable d'un État voyou qui doit être désarmé par tous les moyens nécessaires s'il ne se soumet pas entièrement aux résolutions des Nations unies qui le mettent en demeure de désarmer. Si nous refusons cette intervention, nous nous exposons nous-mêmes à des conséquences terrifiantes.

    En d'autres mots, ma position est la suivante: bien que je sois opposé à la guerre, je suis favorable à une intervention quand aucune autre option n'est possible, et telle est la situation présente, en raison des louvoiements de Saddam Hussein et de sa constante procrastination.

    Le passé récent nous montre que seule une intervention militaire a pu mettre fin au bain de sang dans les Balkans et détruire le régime taliban en Afghanistan. Mais il y a plus: si la communauté internationale était intervenue au Rwanda, plus de 800 000 hommes, femmes et enfants n'auraient pas péri là-bas. De même, si les grandes puissances européennes étaient intervenues pour contrer les ambitions agressives d'Adolf Hitler en 1938 au lieu de lui proposer des mesures d'apaisement à Munich, l'humanité aurait été protégée des horreurs sans précédent de la Seconde Guerre mondiale.

    Ce raisonnement s'applique-t-il à la situation qui prévaut actuellement en Irak? Je crois que oui. Hussein doit être arrêté et désarmé. Même nos alliés européens qui, pour le moment, sont en désaccord avec nous, sont d'accord sur le principe, mais ils insistent pour attendre encore. Le temps joue cependant toujours en faveur du dictateur. Hussein a réussi à cacher ses armes biologiques et son but est désormais de choisir le moment et le lieu où il les utilisera. Voilà la raison pour laquelle il a expulsé, il y a quatre ans, les inspecteurs de l'ONU. S'il semble à présent offrir quelques concessions ponctuelles, ne doutons pas que ce soit parce que les troupes américaines sont massées à ses frontières.

    Dans certains milieux politiques, on réclame des preuves démontrant que Hussein possède encore des armes prohibées. Certains gouvernements européens, de toute évidence, n'ont aucune confiance dans les affirmations du secrétaire d'État américain, Colin Powell, quand il dit que Hussein dispose de telles armes. Personnellement, je le crois, et voici mes raisons.

    Colin Powell est un grand soldat et un homme qui n'aime pas la guerre. C'est lui qui a convaincu le président Bush père, en 1991, de ne pas entrer à Bagdad. C'est aussi lui qui a conseillé au président actuel de ne pas contourner le système des Nations unies. S'il affirme qu'il dispose de preuves du mépris criminel de Hussein à l'égard des résolutions des Nations unies, je le crois. Je pense qu'un homme d'un tel calibre ne risquerait pas sans raison son nom, sa carrière, son prestige, son passé, son honneur.

    Nous savons bien, et depuis longtemps, que le tyran de Bagdad est un meurtrier qui a fait assassiner des personnes par milliers. À la fin des années 80, il a ordonné l'exécution par gaz toxiques de plusieurs dizaines de milliers de ses concitoyens. En 1990, il a envahi le Koweït. Après sa défaite, il a mis en feu ses puits de pétrole, causant par là un des pires désastres écologiques de l'histoire. Il a dirigé contre Israël des missiles Scud, alors qu'Israël n'était pas un pays engagé dans ce conflit. Il aurait dû être traduit pour crimes contre l'humanité devant les tribunaux internationaux. Le président serbe Slobodan Milosevic a été arrêté et mis en procès pour bien moins.

    Il faut ajouter au dossier le récent entretien accordé par Saddam Hussein au journaliste de CBS Dan Rather. Quand je l'entends déclarer qu'en 1991 l'Irak n'a pas été défait, je m'interroge sur sa lucidité; il semble vivre dans un monde fait d'imagination et d'hallucinations.

    C'est donc la question, à proprement parler cauchemardesque, de savoir ce qu'un homme pareil compte faire de son arsenal non conventionnel, qui pousse plusieurs d'entre nous, plus que jamais, à soutenir l'intervention américaine. C'est maintenant, et non pas plus tard, qu'il faut affronter ce fou; le fait qu'il dispose d'armes de destruction massive constitue la menace d'une conflagration qui pourrait s'étendre au-delà de ce que nous pouvons imaginer.

    Ma position se ramène donc à ceci: nous avons une obligation morale d'intervenir là où le mal est au pouvoir. Aujourd'hui, c'est en Irak.












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