L'économie en temps de guerre
Jean-Robert Sansfaçon
24 mars 2003
Jeudi dernier, Air Canada a annoncé qu'elle procéderait au licenciement de 3000 employés à cause de la guerre. L'argument est un peu court, la compagnie n'ayant pas attendu la guerre d'Irak pour se placer en position de crise financière. Mais il est vrai que cette guerre vient aggraver une situation économique mondiale déjà fragile. Car contrairement à ce que l'on croit, les guerres ne paient pas.
On a l'habitude de dire que la guerre est une bonne chose pour l'économie. L'affirmation est trop facile. C'est vrai qu'après la grande dépression des années trente, l'entrée en guerre de l'Amérique avait forcé les gouvernements à s'endetter lourdement pour financer leur effort de guerre. Ce faisant, des centaines de milliers de chômeurs avaient trouvé du travail.
À l'heure de la guerre Nintendo, les choses sont différentes. L'industrie de l'armement fait vivre des milliers de personnes en tout temps. Plus besoin de la guerre pour stimuler l'emploi, au contraire, la guerre perturbe les marchés, crée de l'instabilité et est susceptible de conduire à la fois à l'inflation et au ralentissement des échanges. Les gouvernements auront beau s'endetter pour faire la guerre, cela ne suffira pas à compenser la perte de confiance des consommateurs et le pessimisme des entreprises. Si certaines d'entre elles en profitent, l'industrie de l'armement surtout, la plupart en subissent les contrecoups.
En remontant le temps de quelques décennies, on constate que les Bourses ont souvent repris du mieux au cours des mois qui suivaient un choc quelconque. Ce fut le cas après la guerre de Corée, la crise de Cuba ou la première Guerre du Golfe. L'an dernier, au lendemain du 11 septembre, les commentateurs ont rappelé ces exemples pour prédire le rebond des Bourses nord-américaines. Or, cela ne s'est pas produit. Au contraire, les bourses ont continué sur la pente descendante, alors que l'économie américaine parvenait péniblement à retrouver son souffle.
Depuis l'été dernier, la perspective d'une déclaration de guerre contre l'Irak est venue jeter beaucoup d'incertitude sur l'avenir immédiat de l'économie mondiale. Mais avec le déclenchement des hostilités, les Bourses ont regagné un peu du terrain perdu. Ceux qui affirment que les investisseurs sont cyniques font une mauvaise analyse: si les Bourses ont pris un peu de mieux, c'est que les mêmes investisseurs qui s'étaient débarrassés de leurs titres en prévision du conflit, reviennent tranquillement en prévoyant que la guerre ne durera pas. Le pétrole a aussi subi les attaques d'anticipation des marchés et son prix qui avait grimpé sensiblement avant le début du conflit, est redescendu par la suite, lorsque acheteurs et vendeurs ont imaginé une guerre courte, sans trop de conséquences pour les approvisionnements.
Aux États-Unis, la guerre d'Irak amène l'administration à s'endetter lourdement pour réaliser ses projets. Si les taux d'intérêt sont bas, c'est que l'économie et l'emploi montrent encore des signes certains d'anémie. Et la guerre ne fait qu'amplifier le phénomène en s'attaquant au moral des consommateurs qui n'ont pas la tête à visiter les salles d'exposition des concessionnaires de voitures. Car cette fois-ci, contrairement au passé, la menace de représailles terroristes accentue sérieusement le pessimisme ambiant. De plus, le durcissement des mesures de sécurité aux frontières rend la circulation des biens et des personnes plus laborieuse, accroît les délais et fragilise les approvisionnements des entreprises.
Depuis le 11 septembre 2001, l'économie américaine, qui était tombée en panne quelques mois auparavant, n'a pas pu reprendre son élan. Parmi les secteurs les plus durement touchés, en excluant les télécommunications victimes de la bulle spéculative, l'industrie du transport aérien a accéléré sa descente aux enfers. Plusieurs sociétés aériennes présentaient des problèmes graves bien avant le drame, mais la menace d'attentats terroristes qui s'est installée depuis est venue cogner quelques clous de plus sur le cercueil.
Au Canada, la situation difficile qui force Air Canada à vendre des filiales et à mettre des milliers de personnes à pied n'est pas non plus causée exclusivement par les événements du 11 septembre ou par la guerre en Irak. On peut même affirmer que la compagnie se sert de la situation pour avoir recours à la clause de Force majeure qui l'autorise à passer outre aux règles des conventions collectives pour licencier des employés. N'empêche que l'attaque américaine survient à un bien mauvais moment pour Air Canada et pour ses employés qui deviennent ainsi les premières victimes canadiennes de la guerre.
jrsansfacon@ledevoir.ca
On a l'habitude de dire que la guerre est une bonne chose pour l'économie. L'affirmation est trop facile. C'est vrai qu'après la grande dépression des années trente, l'entrée en guerre de l'Amérique avait forcé les gouvernements à s'endetter lourdement pour financer leur effort de guerre. Ce faisant, des centaines de milliers de chômeurs avaient trouvé du travail.
À l'heure de la guerre Nintendo, les choses sont différentes. L'industrie de l'armement fait vivre des milliers de personnes en tout temps. Plus besoin de la guerre pour stimuler l'emploi, au contraire, la guerre perturbe les marchés, crée de l'instabilité et est susceptible de conduire à la fois à l'inflation et au ralentissement des échanges. Les gouvernements auront beau s'endetter pour faire la guerre, cela ne suffira pas à compenser la perte de confiance des consommateurs et le pessimisme des entreprises. Si certaines d'entre elles en profitent, l'industrie de l'armement surtout, la plupart en subissent les contrecoups.
En remontant le temps de quelques décennies, on constate que les Bourses ont souvent repris du mieux au cours des mois qui suivaient un choc quelconque. Ce fut le cas après la guerre de Corée, la crise de Cuba ou la première Guerre du Golfe. L'an dernier, au lendemain du 11 septembre, les commentateurs ont rappelé ces exemples pour prédire le rebond des Bourses nord-américaines. Or, cela ne s'est pas produit. Au contraire, les bourses ont continué sur la pente descendante, alors que l'économie américaine parvenait péniblement à retrouver son souffle.
Depuis l'été dernier, la perspective d'une déclaration de guerre contre l'Irak est venue jeter beaucoup d'incertitude sur l'avenir immédiat de l'économie mondiale. Mais avec le déclenchement des hostilités, les Bourses ont regagné un peu du terrain perdu. Ceux qui affirment que les investisseurs sont cyniques font une mauvaise analyse: si les Bourses ont pris un peu de mieux, c'est que les mêmes investisseurs qui s'étaient débarrassés de leurs titres en prévision du conflit, reviennent tranquillement en prévoyant que la guerre ne durera pas. Le pétrole a aussi subi les attaques d'anticipation des marchés et son prix qui avait grimpé sensiblement avant le début du conflit, est redescendu par la suite, lorsque acheteurs et vendeurs ont imaginé une guerre courte, sans trop de conséquences pour les approvisionnements.
Aux États-Unis, la guerre d'Irak amène l'administration à s'endetter lourdement pour réaliser ses projets. Si les taux d'intérêt sont bas, c'est que l'économie et l'emploi montrent encore des signes certains d'anémie. Et la guerre ne fait qu'amplifier le phénomène en s'attaquant au moral des consommateurs qui n'ont pas la tête à visiter les salles d'exposition des concessionnaires de voitures. Car cette fois-ci, contrairement au passé, la menace de représailles terroristes accentue sérieusement le pessimisme ambiant. De plus, le durcissement des mesures de sécurité aux frontières rend la circulation des biens et des personnes plus laborieuse, accroît les délais et fragilise les approvisionnements des entreprises.
Depuis le 11 septembre 2001, l'économie américaine, qui était tombée en panne quelques mois auparavant, n'a pas pu reprendre son élan. Parmi les secteurs les plus durement touchés, en excluant les télécommunications victimes de la bulle spéculative, l'industrie du transport aérien a accéléré sa descente aux enfers. Plusieurs sociétés aériennes présentaient des problèmes graves bien avant le drame, mais la menace d'attentats terroristes qui s'est installée depuis est venue cogner quelques clous de plus sur le cercueil.
Au Canada, la situation difficile qui force Air Canada à vendre des filiales et à mettre des milliers de personnes à pied n'est pas non plus causée exclusivement par les événements du 11 septembre ou par la guerre en Irak. On peut même affirmer que la compagnie se sert de la situation pour avoir recours à la clause de Force majeure qui l'autorise à passer outre aux règles des conventions collectives pour licencier des employés. N'empêche que l'attaque américaine survient à un bien mauvais moment pour Air Canada et pour ses employés qui deviennent ainsi les premières victimes canadiennes de la guerre.
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