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Déluge de feu sur Bagdad

- Les troupes terrestres progressent rapidement vers la capitale; - «Ce régime sera bientôt de l'histoire ancienne», dit Rumsfeld

Guy Taillefer   22 mars 2003 
320 missiles de croisière Tomahawk se sont abattus sur des objectifs militaires de Bagdad et de sa région, dont au moins cinq ont touché le palais de la République, le palais principal du président Saddam Hussein.
Photo : Agence Reuters
320 missiles de croisière Tomahawk se sont abattus sur des objectifs militaires de Bagdad et de sa région, dont au moins cinq ont touché le palais de la République, le palais principal du président Saddam Hussein.
«Choc et stupeur» est l’expression consacrée par le Pentagone pour décrire la campagne d’intenses bombardements qui a commencé la nuit dernière contre Bagdad, près de 48 heures après le début de la guerre d’Irak. L’expression est faible. Mille missiles de croisière sont tombés sur tout le pays. Un déluge de feu s’est abattu sur la capitale, où de gigantesques explosions ont embrasé le ciel. Des colonnes de fumée se sont élevées au-dessus des sites pulvérisés. Une première série de bombardements très violents pour faire plier le régime, dorénavant moins «chirurgicaux» que massifs, a été suivie de nouvelles frappes une demi-heure plus tard.
«La campagne aérienne a commencé», a déclaré le secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld, en point de presse quotidien, et «le régime commence à perdre le contrôle de son pays [...]. Ce régime sera bientôt de l’histoire ancienne».

Trois cent vingt missiles de croisière Tomahawk se sont abattus sur des objectifs militaires de Bagdad et de sa région, dont au moins cinq ont touché le palais de la République, le palais principal du président Saddam Hussein, où un violent incendie s’est déclaré. D’énormes boules de feu et d’épaisses colonnes de fumée se dégageaient du périmètre du palais, situé au bord du Tigre, le fleuve qui traverse Bagdad, ville de cinq millions d’habitants. D’autres bâtiments administratifs situés au sud du palais de la République ont aussi été touchés par les bombardements qui ont repris à l’aube après une courte accalmie.
Dans la stratégie définie par le Pentagone, cette nouvelle phase a pour objectif une «catatonie stratégique»: elle vise à provoquer stupeur et abattement dans les rangs irakiens. Le but: pousser le régime de Saddam Hussein à capituler avant que les troupes alliées n’arrivent aux portes de Bagdad.
Les bombardements sur Bagdad retransmis hier après-midi en direct par les réseaux de télévision américains donnaient à voir un spectacle terrifiant. «Choquant», a déclaré sur les ondes du réseau ABC un correspondant qui, décrivant la scène depuis sa chambre d’hôtel de l’autre côté du Tigre, en avait le souffle presque coupé par la peur. «Prenez une grande respiration», lui a dit le lecteur de nouvelles Peter Jennings. Interrogé à savoir si le président Bush avait regardé les images des bombardements, son porte-parole Ari Fleischer a répondu: «Le président n’a pas besoin de regarder la télévision pour s’informer du développement des événements.» La chaîne CNN a d’ailleurs annoncé en soirée avoir été expulsée de Bagdad, d’où elle transmettait en direct depuis le début de l’intervention américaine en Irak.
Dans le nord, des raids ont été menés en deux vagues sur les centres pétroliers de Mossoul et de Kirkouk par des bombardiers B-52, dont cinq exemplaires supplémentaires stationnés en Angleterre ont été dépêchés au Moyen-Orient hier.

Peu de résistance
Parallèlement, les forces terrestres britanniques et américaines progressaient du sud dans une stratégie qui consistera ultimement à encercler Bagdad. Elles avançaient avec rapidité, ce qui n’est pas anormal, les forces d’élite irakiennes étant regroupées plus à l’intérieur du pays. Des responsables militaires britanniques affirmaient hier que les 24 heures suivantes allaient être déterminantes. Simultanément, des éléments avancés des troupes alliées étaient aux portes de Bassorah, la grande ville stratégique du sud de l’Irak, qu’ils tiennent à prendre en priorité. Pendant ce temps, des commandos britanniques se sont emparés de la péninsule de Fao, à la pointe sud de l’Irak, s’assurant le contrôle des principaux terminaux pétroliers irakiens. Les alliés veulent éviter que des puits ne soient incendiés, ce qui serait déjà le cas d’une dizaine d’entre eux. Ainsi, ils se sont emparés du champ pétrolifère de Rumeila, le plus important du sud du pays.
Une unité s’est heurtée à la résistance de soldats irakiens, qui a stoppé son avancée près de Nassiriah, sur les rives de l’Euphrate, important carrefour situé à 375 kilomètres au sud-est de Bagdad. Assurer un passage rapide de l’Euphrate est un élément important du plan américain d’invasion de l’Irak. Les Marines américains se sont également heurtés à davantage de résistance que prévu pour la prise du port d’Oumm Kasr, dans l’extrême sud du pays. Hier soir, toute la zone littorale paraissait cependant être passée sous contrôle allié. À l’ouest de Bagdad, les Américains ont pris le contrôle de deux aérodromes situés dans le désert irakien.
Tout allait si bien que, du côté britannique, on se voyait à Bagdad dans «les trois ou quatre prochains jours», selon le porte-parole des forces britanniques dans le Golfe, le capitaine Al Lockwood.
Un officier américain a annoncé qu’environ 600 Irakiens ont été faits prisonniers par les Marines américains depuis que ces derniers sont entrés dans le sud de l’Irak, jeudi soir. Au moment de mettre sous presse, le Pentagone affirmait qu’une nouvelle division de l’armée irakienne s’était rendue en masse aux forces alliées.
«Plusieurs centaines» de soldats irakiens, ont affirmé les Britanniques, se seraient également rendus. Dans la péninsule de Fao (sud), des conscrits irakiens ont assassiné leurs officiers afin de pouvoir se rendre aux forces britanniques, rapporte aujourd’hui le Times de Londres. Les conscrits se savaient cernés, mais ils craignaient d’être exécutés par leurs supérieurs s’ils tentaient de se rendre, selon le correspondant du Times.
Des forces spéciales américaines ont enfin négocié «en tête-à-tête» avec des chefs de la garde républicaine irakienne afin d’obtenir leur reddition avant le début des bombardements massifs sur Bagdad, rapporte encore le Times.

Le sort de Saddam
La Maison-Blanche entretenait le flou sur le sort de Saddam Hussein. Hier, la télévision irakienne a montré le dictateur recevant son ministre de la Défense et son fils cadet, Qoussaï. Interrogé à ce sujet, le porte-parole de M. Bush, Ari Fleischer, a répondu: «Je ne sais pas comment se porte Saddam Hussein aujourd’hui.» Il a qualifié de «rumeurs» les informations faisant état de la mort ou de blessures infligées au dirigeant irakien lors des bombardements ciblés sur Bagdad jeudi matin.
Sur la base de sources au sein du renseignement américain, le Washington Post affirmait hier que Saddam se trouvait dans un bunker au sud de Bagdad quand les premières bombes ont frappé, jeudi matin. L’un de ses fils, voire les deux, se serait trouvé en sa compagnie. Saddam aurait été au moins blessé, a-t-on dit au Washington Post, puisque des services médicaux ont été requis d’urgence à son intention. Le même journal raconte que le département d’État a consulté une ancienne maîtresse du dictateur, Parisoula Lampsos, qui a affirmé que l’homme qui a prononcé un discours à la télévision irakienne peu après les premières frappes n’était pas Saddam Hussein. La dame, écrit le journal, a su différencier Saddam Hussein de ses sosies à plus d’une douzaine de reprises par le passé.
Selon la chaîne américaine ABC, citant la CIA, l’attaque initiale de jeudi aurait tué trois importants dirigeants irakiens: le numéro deux du régime Ezzat Ibrahim, le vice-président Taha Yassine Ramadan et le général Ali Hassan Al-Majid, responsable de l’attaque au gaz chimique contre la ville kurde de Halabja en 1988.
Effacé depuis le début des opérations derrière son secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, le président George W. Bush a affirmé que les opérations militaires en cours contre le régime de Bagdad faisaient des progrès. Il est plus tard parti passer le week-end dans la résidence officielle de campagne des présidents américains à Camp David, à une centaine de kilomètres de la capitale fédérale, après avoir informé les dirigeants du Congrès du déroulement des opérations en Irak. Bush fils fait comme Bush père, qui avait également passé le premier week-end de la guerre du Golfe, en 1991, à Camp David.
Le président doit tenir un conseil de guerre aujourd’hui à Camp David avec son secrétaire d’État, Colin Powell, son secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, et le chef d’état-major de l’armée américaine, Richard Myers. Discours de plus en plus entendu au sein du clan des va-t-en-guerre, le premier ministre britannique Tony Blair a averti que la guerre ne se gagnera pas en un jour tandis qu’Ari Fleischer prévenait que le conflit risque d’être «long et dangereux».

Avec l’Agence France-Presse, Reuters,
Associated Press et Le Monde
 
 
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