Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    Pol et Poly

    Pol Pelletier entre vérité et guérison

    Josée Blanchette
    6 mars 2009 |Josée Blanchette | Chroniques
    Photo: Jacques Nadeau
    «Aphrodite tout sourire/ne la force pas à la tendresse,/Car elle aime l'arc et tuer/les bêtes des montagnes,/Et la cithare et les choeurs et les cris aigus, /Et l'ombre des forêts et la ville /où les hommes sont justes.»- Hymne à Aphrodite, Hésiode

    «Les hommes avaient perdu le goût /De vivre, et se foutaient de tout/Leurs mères, leurs frangins, /leurs nanas/Pour eux c'était qu'du cinéma/Le ciel redevenait sauvage,/Le béton bouffait l'paysage... alors»- Les loups sont entrés dans Paris, Albert Vidalie

    Pol Pelletier a aimé Polytechnique. Moi aussi, même si nous nous y rendions à reculons. Nous en sommes ressorties accablées, meurtries, mais persuadées que le film deviendrait un document historique.

    Sans Pol Pelletier, je ne serais jamais allée voir le film Polytechnique. Je cultivais sciemment l'oubli. Je l'ai invitée sur un coup de tête, après avoir admiré sa performance à l'émission Tout le monde en parle, subjuguée par sa présence, par tout son être, les silences qu'elle soutient, si rares en télévision, surtout aux heures de grande écoute. Elle y rappelait que sa soeur Francine Pelletier faisait partie de la liste des féministes à abattre retrouvée dans l'arsenal de Marc Lépine.

    Dans le regard de Pol, anciennement Nicole, on devine une femme indignée, une petite fille blessée, un être traversé; on dirait que les larmes sont toujours prêtes à jaillir en un torrent. Dans sa voix grave, on entend trembler toutes les colères du monde.

    Une tragicomédienne

    On dit de Pol Pelletier qu'elle est comédienne, mais c'est avant tout une tragédienne. On prétend qu'elle est dérangée, mais c'est probablement parce qu'elle dérange. Une femme capable de balancer «Je suis une alcoolique» et qui n'a pas avalé une seule goutte d'alcool depuis 15 ans, ça bouscule. Et j'imagine que Pol Pelletier, dans un 40 onces de vodka, c'est aussi insoluble que la quadrature du cercle.

    Sur scène, on ne dit plus rien, on l'écoute, on admire une grande prêtresse, spectrale, portée par une force de vie inhabituelle. Au Moyen-Âge, on l'aurait brûlée vive. Elle dirait certainement qu'on a fait pire, muselée vive au XXe siècle, traitée cent fois de «vieille féministe», une façon comme une autre de lui briser les reins. «Je suis vieille. Depuis longtemps», dit-elle.

    Et elle n'avoue pas son âge, par coquetterie ou par orgueil, par crainte d'être cataloguée aux oubliettes des actrices déchues, je n'en sais rien. «Les actrices n'ont plus de rôles après 40 ans au Québec. Et les auteures ne sont plus mises en scène. On ne monte pas du théâtre, on monte des hommes», constate celle qui a été à la tête de trois théâtres de femmes et qui rentre d'une «sabbatique» de quelques années en France.

    Au lendemain de son passage à l'émission de Guy A., tous les ateliers sur la présence qu'elle donne à des petits groupes de 30 personnes ont affiché complet jusqu'en juin. Et pour cause. Elle en a fait une démonstration éloquente sur ce plateau de télé où elle ne s'explique pas encore sa présence, prise en gros plan avec une bimbo de Playboy à ses côtés. C'est l'une des images les plus saisissantes du féminisme qu'il m'ait été donné de voir. Aphrodite (le mirage de l'amour), versus Artémis, la guerrière.

    On n'a plus les 8 mars qu'on avait

    Pol Pelletier a aimé le film Polytechnique. Moi aussi, même si nous nous y rendions à reculons. Nous en sommes ressorties accablées, meurtries, mais persuadées que le film de Denis Villeneuve deviendrait un document historique. «C'est un film très digne, un film important. On a occulté ce crime contre les femmes, contre "toutes" les femmes. On a essayé de faire passer ça pour un geste isolé, mais c'est un geste social. Des cas isolés, ça n'existe pas», décrète celle qui a participé à bien des marches du 8 mars et monté un spectacle commémoratif à l'occasion du 10e anniversaire du massacre de Polytechnique.

    «On a senti le mouvement des femmes monter dans les années 70-80. Il y avait des spectacles d'une audace inégalée, une véritable réflexion sur la condition féminine, des soirées devant 1000 femmes en délire. Dans La Nef des sorcières, Louisette Dussault ouvrait sa robe de chambre sur scène. Son chum voulait la tuer! Le mouvement féministe, au Québec, a été un des plus forts au monde! C'était une époque où les femmes se souriaient dans la rue, où elles ne se voyaient pas comme des rivales.

    «Après Polytechnique, j'ai vu la chute de ce mouvement et les femmes se taire. Le message a été entendu. Nous avons exagéré et on nous l'a fait savoir. Le mouvement a été assassiné, mort et enterré. On a eu peur pour mourir. C'est une grande psychose collective dont parle ce film. J'espère que les femmes qui le voient se rendent compte que le patriarcat existe toujours. Les femmes n'avaient pas le droit à la parole et à l'indépendance économique, et ça n'a pas changé.»

    Pour Pol, qui a consacré toute sa vie au féminin, le mot «sororité» a disparu, le mot «matriarcat», souvent appliqué au Québec, relève de la foutaise et le mot «féministe» est lourd à porter. «Je suis prête à payer le prix, je suis venue pour la vérité. Si tu ne nommes pas, tu ne peux pas guérir. Je veux mourir guérie!», lance cette amazone des temps modernes.

    Tragédie grecque

    Pol Pelletier, en bonne tragédienne, pousse encore bien plus loin son analyse du film et des événements tragiques du 6 décembre 1989. Elle reprend l'argumentaire de Jean-Jacques Dubois (dans Anthropologie chamanique), docteur en sciences des religions, qui perçoit dans les événements de Polytechnique un rituel sacré.

    «Quand ça va mal dans une société, on sacrifie des vierges ou des brebis, dit-elle. Regarde Agamemnon, qui a sacrifié sa fille Iphigénie pour gagner la guerre de Troie. Quand il y a des violences refoulées, dans toutes les cultures, il faut que le sang coule. Ça apaise les esprits pour un temps.

    «Le patriarcat a envoyé un gars au front, Marc Lépine, habillé en soldat. Ce costume n'est pas dans le film, d'ailleurs; on se demande pourquoi. Un système, quel qu'il soit, ne se laisse pas mourir. C'est pareil pour le patriarcat. Il n'y a pas eu 14 victimes de Poly, il y en a eu 15. Marc Lépine était la quinzième.»

    Et bien d'autres encore par la suite. Le jeune étudiant Sarto Blais qui se suicide quelques mois plus tard après avoir été témoin de la fusillade. Ses parents aussi...

    «L'humanité est fondée sur la haine transmise de génération en génération, insiste la femme de théâtre. Tu ne peux rien régler si tu ne la regardes pas. Ce film-là était nécessaire et Karine Vanasse propose un début de réflexion. Ça, c'est faire sa job d'artiste. En noir et blanc, sans sensationnalisme. On saisit très bien, dans ce film, que la condition féminine est fondée sur l'impuissance. C'est génial qu'ils l'aient montré.»

    Le 8 mars, en 2009, se marche sur la pointe des pieds, selon Pol: «Le mouvement des femmes aura duré dix ans. Maintenant, on s'en rend compte. Ils nous ont dit de fermer nos gueules. Et on l'a fait.»

    ***

    cherejoblo@ledevoir.com

    ***

    Joblog

    ***

    Dédé à travers les brumes

    Nous étions installés dans la salle de cinéma. Jean Barbe, qui a écrit un livre sur Dédé Fortin, était assis dans la rangée devant la mienne. Derrière moi, Sylvain Cormier, mon critique préféré.

    «Tu devais bien le connaître, toi, Dédé?», demande-je à mon collègue musical.

    «Ben oui, ça me fait tout drôle. C'est la première fois que je vais voir un film sur quelqu'un que j'ai connu et des endroits que j'ai fréquentés.»

    «On se sent vieux?»

    Sylvain a hoché la tête: «Ou on se sent comme une fiction... »

    ***

    Faut pas pleurer pour ça

    La voix est monocorde, mécanique, presque inhumaine au bout du fil:

    — Bonjour madame Blanchette, je suis madame X de la compagnie d'assurances Y. Je vous appelle pour vérifier certaines informations concernant votre demande d'assurance-invalidité en cas de maladie. Notre conversation pourrait être enregistrée...

    — Vous m'appelez concernant mon mélanome en 2005?

    — Non, concernant votre peine d'amour.

    — ...! Laquelle? J'en ai une par semaine! Pas plus tard que la semaine dernière: le cardiologue qui a poignardé ses enfants. Je ne sais pas comment je vais m'en remettre. J'ai eu le coeur brisé...

    — Non, je parle de votre peine d'amour en 200X. Vous avez déclaré avoir consulté un psychiatre.

    — Ben oui, j'ai pas d'assurances, justement. Les psychiatres ne coûtent rien. Mais rassurez-vous, je n'abuse pas du système de santé. Je le fuis! Je garde la forme juste pour ça.

    — Combien de temps avez-vous consulté?

    — Sept ou huit fois...

    — Deux mois, très bien. Avez-vous eu des pensées suicidaires?

    — Non.

    — Avez-vous fait une dépression ou pris des antidépresseurs?

    — Non.

    — Avez-vous eu des troubles de l'humeur, de l'anxiété?

    — Non.

    — Avez-vous éprouvé de l'agressivité?

    — Non. Vous voulez appeler mon ex? On est restés en excellents termes.

    — Vous vous êtes guérie comment?

    — Avec des Kleenex, comme tout le monde. D'autres questions?

    — Non. Merci madame Blanchette. Je vous rappelle que toute fausse déclaration peut annuler cette police et que vous avez jusqu'à 30 jours pour blablabla...

    ***

    www.chatelaine.com/joblo

    ***

    Noté: l'adresse du site Web de Pol Pelletier afin de suivre ses ateliers sur la présence, «pour passer d'un état normal (plus ou moins éteint, dispersé, inauthentique) à un état d'éveil». www.polpelletier.com.

    Pris: une semaine de relâche. De retour le 20 mars, juste à temps pour l'éveil du printemps. Bon 8 mars pareil...












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.