La stratégie du choc brutal
Tommy Franks
Les chefs militaires ont organisé leur dispositif pour mener des actions-chocs en s'appuyant sur un arsenal bénéficiant des dernières avancées en matière de haute technologie. L'armée irakienne pourrait s'engager dans une guérilla urbaine.
«Shock and awe.» Les chefs militaires américains ont rodé leur formule, devant la presse accréditée au Pentagone, avant de lancer l'assaut contre l'Irak. Autrement dit: soumettre les armées et le régime de Saddam Hussein aux électrochocs et leur imposer, aux unes et à l'autre, la terreur qui paralyse.
De fait, les forces américaines ont rassemblé, dans leurs magasins d'armement, au Koweït ou à proximité de cet émirat, largement de quoi, sous un choc brutal et soudain, traumatiser une armée irakienne et un pays à peine plus grand que la Californie. «Dans l'intention de faire comprendre au système irakien que sa fin est devenue inévitable», a expliqué le général Richard Myers, chef d'état-major interarmées américain.
En 1991, lors de la première guerre du Golfe, la coalition de l'époque — une trentaine de pays —, sous commandement des États-Unis, était venue à bout de l'Irak en 43 jours de guerre. Aujourd'hui, l'ambition des états-majors américains est de faire court. Pas nécessairement un blitzkrieg (une guerre éclair), qui met K.-O. l'adversaire avant qu'il n'ait eu le temps de riposter, mais une série d'opérations aériennes, héliportées, amphibies, aérolarguées et terrestres qui voudraient, le plus rapidement possible, laminer le potentiel militaire irakien (affaibli par rapport à il y a 12 ans), casser la résistance de la population (minée par les embargos) et décapiter le régime en place (dépourvu de ses soutiens, hormis ceux que des unités spéciales contrôlées par le parti Baas pourraient encore apporter).
Le général Tommy Franks, qui a bâti les scénarios de guerre depuis son poste de commandement à Tampa (Floride), relayé par ceux du Qatar et de Bahreïn, dispose de moyens que son prédécesseur en 1990-91, le général Norman Schwarzkopf, n'avait pas.
Notons d'abord le renseignement recueilli avant même le déclenchement des opérations et, plus exactement, les forces spéciales chargées sur le terrain de l'exploiter ensuite et de le mettre à jour en permanence. Proche de Donald Rumsfeld, secrétaire à la Défense, un général de l'armée de terre américaine convient que «c'est un atout incomparable» que de pouvoir savoir ce que l'ennemi prépare, et cela, malgré les distances géographiques: 500 kilomètres à travers le désert pour rallier Bagdad depuis la frontière avec le Koweït.
Ensuite, les armes guidées avec une précision accrue jusqu'à leur impact, une fois tirées à distance de sécurité pour ceux qui les servent. Moins de 10 % des munitions utilisées il y a 12 ans étaient dans ce cas. C'était de l'ordre de 60 % en Afghanistan. L'arsenal de ce type aujourd'hui rassemblé (la presse américaine a évoqué un début des salves avec 3000 à 4000 missiles) atteint 80 % de la panoplie totale.
«Haute précision»
Même le bombardier B-52, qui a bientôt 50 ans d'âge et qui s'est illustré en Afghanistan avec des largages en grappes, a été modernisé depuis: il lâche des engins dits «à haute précision» si on réussit à leur transmettre des coordonnées exactes, à commencer par le nouveau missile JDAM (Joint Direct Attack Munition) à guidage satellitaire, apparu en Serbie en 1999. Dans l'arsenal, il y a aussi des armes non encore (ou exceptionnellement) utilisées par les Américains, voire non opérationnelles du fait qu'elles sont en expérimentation mais qui pourraient être testées cette fois-ci.
Par exemple, la bombe «thermobarique» (fuel air), lancée la première fois en 2002 contre des grottes en Afghanistan, ou la bombe E (pour «électromagnétique»), dite «à micro-ondes», qui, telle la foudre, court-circuite les centres de commandement et de transmissions ainsi que les centrales énergétiques du pays.
Le choix des états-majors a été apparemment celui de la haute technologie américaine face à une armée irakienne qui — faute de pouvoir rivaliser — voudra entreprendre un autre type de guerre. Certes, le précédent de 1991 ne plaide pas en faveur d'une aptitude des Irakiens à innover. Au contraire, il a démontré les limites d'un commandement irakien, instruit par les Soviétiques, qui s'en était tenu à leur tactique, à savoir enterrer les forces dans des labyrinthes de tranchées, courant in fine le risque de sombrer sous l'effet de frappes aériennes puissantes et répétées ou sous celui de coups de boutoir aéroterrestres portés avec vigueur.
À plusieurs reprises, Saddam Hussein, voulant insuffler une volonté de résister à ses généraux et à sa population, a donné rendez-vous aux Américains dans les villes de l'Irak, où ils devraient affronter une guérilla urbaine épuisante pour eux, ou dans des régions du pays telles celles de Mossoul, Kirkouk ou Tikrit, où il peut espérer que Washington y regarderait à deux fois avant de viser des sites pétroliers et le fief de sa propre famille.
Tunnels et abris
D'autant que le président irakien et ses fidèles ont probablement pris leurs précautions. À tort ou à raison, on leur prête en effet la capacité de se protéger des coups en se dissimulant ou en disparaissant dans un dédale de bâtiments enterrés, de tunnels aménagés et d'abris cachés de survie.
Ce serait, a-t-on dit, le seul scénario jouable pour le raïs irakien que de chercher — sachant que les électeurs américains ne s'accommoderaient pas de combats meurtriers ou d'une invasion sans conclusion immédiate — à attirer les GI dans des pièges coûteux en vies humaines et dans des actions usantes pour le matériel engagé.
Plus les Irakiens multiplieraient ainsi les chausse-trapes, plus délicat serait le contrôle — pas seulement militaire — de l'ensemble du territoire. Des poches de résistance, plus ou moins persistantes et évolutives dans le temps ou dans l'espace, peuvent venir compliquer ou contrarier la tâche du dispositif américain. Au delà même de sa mission principale de guerre, quand il s'agira d'installer un pouvoir de remplacement à celui de Saddam Hussein. L'une des craintes des états-majors américains est, de ce point de vue, de se retrouver dans une situation analogue à celle de l'Afghanistan, où, malgré les succès militaires, Oussama ben Laden et le mollah Omar sont toujours libres de leurs mouvements.
«Shock and awe.» Les chefs militaires américains ont rodé leur formule, devant la presse accréditée au Pentagone, avant de lancer l'assaut contre l'Irak. Autrement dit: soumettre les armées et le régime de Saddam Hussein aux électrochocs et leur imposer, aux unes et à l'autre, la terreur qui paralyse.
De fait, les forces américaines ont rassemblé, dans leurs magasins d'armement, au Koweït ou à proximité de cet émirat, largement de quoi, sous un choc brutal et soudain, traumatiser une armée irakienne et un pays à peine plus grand que la Californie. «Dans l'intention de faire comprendre au système irakien que sa fin est devenue inévitable», a expliqué le général Richard Myers, chef d'état-major interarmées américain.
En 1991, lors de la première guerre du Golfe, la coalition de l'époque — une trentaine de pays —, sous commandement des États-Unis, était venue à bout de l'Irak en 43 jours de guerre. Aujourd'hui, l'ambition des états-majors américains est de faire court. Pas nécessairement un blitzkrieg (une guerre éclair), qui met K.-O. l'adversaire avant qu'il n'ait eu le temps de riposter, mais une série d'opérations aériennes, héliportées, amphibies, aérolarguées et terrestres qui voudraient, le plus rapidement possible, laminer le potentiel militaire irakien (affaibli par rapport à il y a 12 ans), casser la résistance de la population (minée par les embargos) et décapiter le régime en place (dépourvu de ses soutiens, hormis ceux que des unités spéciales contrôlées par le parti Baas pourraient encore apporter).
Le général Tommy Franks, qui a bâti les scénarios de guerre depuis son poste de commandement à Tampa (Floride), relayé par ceux du Qatar et de Bahreïn, dispose de moyens que son prédécesseur en 1990-91, le général Norman Schwarzkopf, n'avait pas.
Notons d'abord le renseignement recueilli avant même le déclenchement des opérations et, plus exactement, les forces spéciales chargées sur le terrain de l'exploiter ensuite et de le mettre à jour en permanence. Proche de Donald Rumsfeld, secrétaire à la Défense, un général de l'armée de terre américaine convient que «c'est un atout incomparable» que de pouvoir savoir ce que l'ennemi prépare, et cela, malgré les distances géographiques: 500 kilomètres à travers le désert pour rallier Bagdad depuis la frontière avec le Koweït.
Ensuite, les armes guidées avec une précision accrue jusqu'à leur impact, une fois tirées à distance de sécurité pour ceux qui les servent. Moins de 10 % des munitions utilisées il y a 12 ans étaient dans ce cas. C'était de l'ordre de 60 % en Afghanistan. L'arsenal de ce type aujourd'hui rassemblé (la presse américaine a évoqué un début des salves avec 3000 à 4000 missiles) atteint 80 % de la panoplie totale.
«Haute précision»
Même le bombardier B-52, qui a bientôt 50 ans d'âge et qui s'est illustré en Afghanistan avec des largages en grappes, a été modernisé depuis: il lâche des engins dits «à haute précision» si on réussit à leur transmettre des coordonnées exactes, à commencer par le nouveau missile JDAM (Joint Direct Attack Munition) à guidage satellitaire, apparu en Serbie en 1999. Dans l'arsenal, il y a aussi des armes non encore (ou exceptionnellement) utilisées par les Américains, voire non opérationnelles du fait qu'elles sont en expérimentation mais qui pourraient être testées cette fois-ci.
Par exemple, la bombe «thermobarique» (fuel air), lancée la première fois en 2002 contre des grottes en Afghanistan, ou la bombe E (pour «électromagnétique»), dite «à micro-ondes», qui, telle la foudre, court-circuite les centres de commandement et de transmissions ainsi que les centrales énergétiques du pays.
Le choix des états-majors a été apparemment celui de la haute technologie américaine face à une armée irakienne qui — faute de pouvoir rivaliser — voudra entreprendre un autre type de guerre. Certes, le précédent de 1991 ne plaide pas en faveur d'une aptitude des Irakiens à innover. Au contraire, il a démontré les limites d'un commandement irakien, instruit par les Soviétiques, qui s'en était tenu à leur tactique, à savoir enterrer les forces dans des labyrinthes de tranchées, courant in fine le risque de sombrer sous l'effet de frappes aériennes puissantes et répétées ou sous celui de coups de boutoir aéroterrestres portés avec vigueur.
À plusieurs reprises, Saddam Hussein, voulant insuffler une volonté de résister à ses généraux et à sa population, a donné rendez-vous aux Américains dans les villes de l'Irak, où ils devraient affronter une guérilla urbaine épuisante pour eux, ou dans des régions du pays telles celles de Mossoul, Kirkouk ou Tikrit, où il peut espérer que Washington y regarderait à deux fois avant de viser des sites pétroliers et le fief de sa propre famille.
Tunnels et abris
D'autant que le président irakien et ses fidèles ont probablement pris leurs précautions. À tort ou à raison, on leur prête en effet la capacité de se protéger des coups en se dissimulant ou en disparaissant dans un dédale de bâtiments enterrés, de tunnels aménagés et d'abris cachés de survie.
Ce serait, a-t-on dit, le seul scénario jouable pour le raïs irakien que de chercher — sachant que les électeurs américains ne s'accommoderaient pas de combats meurtriers ou d'une invasion sans conclusion immédiate — à attirer les GI dans des pièges coûteux en vies humaines et dans des actions usantes pour le matériel engagé.
Plus les Irakiens multiplieraient ainsi les chausse-trapes, plus délicat serait le contrôle — pas seulement militaire — de l'ensemble du territoire. Des poches de résistance, plus ou moins persistantes et évolutives dans le temps ou dans l'espace, peuvent venir compliquer ou contrarier la tâche du dispositif américain. Au delà même de sa mission principale de guerre, quand il s'agira d'installer un pouvoir de remplacement à celui de Saddam Hussein. L'une des craintes des états-majors américains est, de ce point de vue, de se retrouver dans une situation analogue à celle de l'Afghanistan, où, malgré les succès militaires, Oussama ben Laden et le mollah Omar sont toujours libres de leurs mouvements.
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