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8 marins rapaillés

Naviguer sur place dans la glace

Josée Blanchette   6 février 2009 
Marins d’eau douce et d’eau salée, de glace tendre et âgée. Dans l’ordre: Éric Tabardel, Jean Lemire, Jean Sylvestre, Réjean Desgagné, Jean-Marc Rioux, Mike Birch, James Gray, Benoît Lacroix. Absent sur la photo, le capitaine Bernard Langfor
Marins d’eau douce et d’eau salée, de glace tendre et âgée. Dans l’ordre: Éric Tabardel, Jean Lemire, Jean Sylvestre, Réjean Desgagné, Jean-Marc Rioux, Mike Birch, James Gray, Benoît Lacroix. Absent sur la photo, le capitaine Bernard Langfor
Je ne vous apprendrai rien si je vous dis qu'à bord d'un bateau on rencontre généralement des marins. Mais en rapailler huit, d'horizons différents, sur le même rafiot, ça prend un embouteillage monstre dans la glace, une croisière en direction de la Gaspésie et un 40 onces de Captain Morgan pour y arriver. «En été, oublie ça, tu n'aurais jamais eu tes huit marins autour de la table. Nous serions tous partis sur nos voiliers», souligne Jean Lemire, celui qui a le plus d'expérience en navigation dans la glace, jusqu'à s'en faire prisonnier volontaire durant près d'un an sur le Sedna IV, en Antarctique.

Après 40 heures au large de Matane, pris comme des rats sur un navire qui n'a ja-ja-jamais navigué en hiver sur le fleuve Saint-Laurent, nous n'avons rien de mieux à faire que de deviser sur l'eau, la glace, le vent, les marées, la force des noeuds et Jacques Cartier qui a découvert l'embouchure du fleuve il y a 475 ans, cette artère d'eau «douce» qui fait battre le coeur du pays.

«Peu de gens savent que le fleuve change de direction toutes les six heures jusqu'au lac Saint-Pierre, m'apprend Jean Sylvestre, gardien du Sedna IV. À Québec, l'eau monte et descend de 15 pieds. Si tu pars à voile contre la marée, tu recules!»

Notre croisière historique sous zéro a fait les manchettes autour du monde et nous réalisons, en compagnie des 300 skieurs de cette épopée, pourquoi c'est une première et probablement une dernière. Nous ne reculons pas mais nous n'avançons pas non plus. «On comprend pourquoi le sport national de ce pays, c'est pas la voile mais plutôt le hockey!», ironise encore Sylvestre.

Mes huit marins ont tous des histoires salées à raconter sur le Saint-Laurent, y ont habité, travaillé, vogué, aimé, parfois sur des traversiers, d'autres fois sur des brise-glaces, des voiliers, des goélettes. Certains ne savent pas nager, d'autres ne boivent que de l'eau, mais tous ne dorment que d'un oeil, comme les dauphins. «L'autre nuit, j'étais sur le pont à 4h30 quand j'ai entendu le bateau freiner, dit Jean Sylvestre. Dès qu'un son est inhabituel, on se réveille», confirme Jean Lemire, qui surveille les manoeuvres avec beaucoup d'intérêt. On peut sortir le marin de l'Antarctique mais on ne peut pas sortir l'Antarctique du marin.

Je voudrais voir la mer

«Le bruit, ça berce», s'amuse Éric Tabardel, skipper du voilier Bleu dont je suis l'heureuse marraine. Je n'ai pas le pied marin, je ne ferme ni un oeil ni l'autre de la nuit, le bruit infernal et métallique des glaces contre la coque me donnant l'impression d'être dans un film de David Lynch.

«On dirait que ça déchire!» constate Bernard Langford, le capitaine madelinot du CTMA (11 500 tonnes, 415 pieds) qui est descendu de la timonerie pour nous rejoindre. «C'est certain que c'est plus le fun de naviguer au large. Le fleuve, c'est du trouble», ajoute notre sauveur, qui n'a pas beaucoup fermé l'oeil depuis deux jours et s'est fait assister par trois pilotes de glaces de la garde côtière depuis notre départ de Montréal.

«Tu peux naviguer dans la glace molle, dit Jean Lemire, mais en Antarctique, la glace est vieille, très dure. C'est la première fois que je navigue dans un décor avec de la glace... et des arbres!»

«Le fleuve, c'est pas juste un chemin, c'est un cinéma gigantesque», s'extasie James Gray, un cinéaste qui tourne un documentaire sur cette Traversée de la Gaspésie édition 2009 et qui a déjà passé deux mois sur un voilier dans les glaces du Grand Nord: «Au Bic, pendant six ans, j'ai promené 10 000 personnes sur mon bateau pour voir les phoques, les baleines, les eiders. C'est un émerveillement.»

«Moi, je ne connais rien à la glace en hiver, sauf dans mon verre de rhum», laisse tomber laconiquement Mike Birch, 77 ans, leur idole à tous, ex-cowboy et chercheur d'or dans l'Ouest canadien, qui a chevauché les mers sept fois pour la Route du rhum, un vétéran des courses en solitaire et un habitué des transats Québec-Saint-Malo.

J'ai même demandé au père Lacroix, 93 ans, natif de Saint-Michel-de-Bellechasse, de se joindre à nous pour sa connaissance intime du fleuve. «Tous les habitants de mon village étaient marins. C'est dommage que tout le monde aille voir les oies ou les baleines mais que personne ne vienne admirer le fleuve», dit celui qui ne se lasse pas du spectacle des glaces qui nous emprisonnent, empilées sur quatre mètres.

«Non seulement on ne vient pas voir le fleuve, mais on lui tourne le dos à Rivière-du-Loup, Rimouski, Matane ou Gaspé», se désole l'ingénieur maritime Réjean Desgagné, tombé en amour avec le fleuve à Saint-Joseph-de-la-Rive, son village natal. «Mon père était capitaine de goélettes, dit-il. Je me demandais toujours où il allait. À cinq ans, je suis resté dans l'escalier pour qu'il m'emmène avec lui. On a transporté de la pitoune jusqu'à Mont-Louis.»

«Ton intérêt pour la pitoune a commencé jeune!» badine James Gray, qui fut conçu sur le bord du canal de Lachine et fabriquait des radeaux de bois en rêvant du grand large. «Aujourd'hui, c'est rare, les capitaines qui sortent dehors pour naviguer, dit Gray. Tout se passe avec les appareils électroniques. Ils perdent le nez. Avant, tu sentais le vent, le temps, la terre. Sans GPS, je pouvais dire qu'on arrivait à l'île-aux-Coudres juste par l'odeur de l'huile à patates frites!»

Le capitaine Langford est d'accord: il faut garder la main et continuer à naviguer à l'ancienne: «Même avec les appareils, on met une vigie en avant, surtout à l'accostage.» Jean Lemire opine: «Des fois, tu ne vois rien sur le radar. Ça prend une vigie devant et grimpée en haut. Faut être bien habillé!»

«L'été dernier, nous avons traversé l'Atlantique sur un 60 pieds, à 90 % du temps sur le pilote automatique», se désole Jean-Marc Rioux, de Gaspé.

«Sur l'océan c'est facile, tu peux arrêter. Mais sur le fleuve, faut être attentif tout le temps», laisse tomber Birch. «Faut jamais baisser sa garde, sinon tu y restes. Si t'es pas capable de sentir le danger, d'analyser le ciel, tu vas te faire pincer», convient Lemire.

«On ne dit jamais: "Ça va bien!", conclut Jean-Marc. On dit: "La mer m'a permis de passer".»

Lemire sourit gravement: «Et de penser...»

cherejoblo@ledevoir.com

***
«Si le silence craque pour couper l'hiver en deux
Vous avez tout fait pour ça
C'est bien de votre faute, si je me souviens de vous
Si le silence tombe pour couper l'amour en deux
Vous avez tout fait pour ça
C'est bien de votre faute, si je me rappelle à vous
Vous m'avez monté un beau grand bateau
Vous m'avez fait de bien grandes vagues» - Gerry Boulet, C'est bien de votre faute

«J'habite un fleuve en Haute-Amérique,
Presque océan, presque Atlantique
Un fleuve bleu vert et Saint-Laurent
J'habite un grand boulevard mouvant
Une mer du nord en cristaux de sel
Agile, fragile, belle et rebelle
Presque océan, presque Atlantique» - Robert Charlebois, Saint-Laurent
***

Vogué: sur la prose d'André Lavoie dans En bordure de mer et adoré les photographies de la Gaspésienne Marilyn Verge. La préface est de VLB. À offrir à tous les marins d'eau douce ou d'eau salée. Les bateaux, les cordages, les cabanes de bord de mer: tout y est. «En Gaspésie, le noir c'est du bleu qui se repose», écrit Lavoie, à la fois simple et poétique. Magnifique ouvrage. Aux Éditions Trois-Pistoles.

Mordu: mes doigts en feuilletant le livre La Grande Traversée de la Gaspésie de Sylvain Rivière et Toumani Kouyaté (Éditions Trois-Pistoles). On m'avait proposé d'écrire la préface à titre de Gaspésienne et de participante à la TDLG; j'ai malheureusement refusé. Un superbe album-souvenir avec des photographies en abondance et les textes toujours souverains de l'auteur gaspésien et de son «frère» africain au sourire si invitant. Pour tous ceux qui rêvent de parcourir la Gaspésie à ski et de comprendre l'histoire de ce coin de pays habité depuis plus de 9000 ans av. J.-C.

Lu: Contes des sages au fil de l'eau de Paul André (Seuil). Joli petit ouvrage au penchant maritime. Une vraie dentelle qui sent l'eau de mer et les soirées tranquilles au fil de l'eau. La comédienne Sophie Faucher a passé sa semaine à nous en faire la lecture sur le bateau.

Mis: la main sur le manuscrit du prochain livre du père Benoît Lacroix, La mer récompense le fleuve (Fides). La bonne idée qu'ont eue Simone et Pierrot Lambert de colliger leurs conversations dirigées avec le père dominicain. Le livre commence avec le fleuve, sa patrie. «Le fleuve à lui seul pourrait résumer toute ma vie [...] Il me dit le temps qui vient et qui va, le voyage de la vie entre les rives qui le limitent. Un jour le fleuve deviendra un tout: l'océan. L'océan sera la récompense du fleuve transformé en un océan intemporel. Je rêve trop?» Je l'adore et il a fait fureur sur le bateau la semaine dernière. Je vous souhaite de faire sa connaissance intime à travers ce récit de vie bourré d'anecdotes passionnantes. En librairie le 13 février.

***

Joblog - Quarante sous zéro et un 40 onces

«T'es vraiment une fille de party, Josée», m'a glissé le père Lacroix en rentrant au bercail en taxi. Si prendre le micro pour chanter J'ai un amour qui ne veut pas mourir, si swinger la baquaisse dans le fond de la boîte à bois, si passer son Kanuk à -40 Celcius pour accompagner des marins en talons hauts (moi, pas eux) sur le pont parce qu'ils veulent en griller une à 2h du mat, ou enfiler son catsuit pour les suivre à la timonerie, ça s'appelle être une fille de party, soit, j'en suis.

Mais après cette septième édition de la TDLG (Tango dans la glace), je sais qu'un party réussi a besoin de beaucoup de glace et doit durer au moins 40 heures. Je sais que l'alcool ne gèle pas et les Gaspésiens non plus. Et il faut cadenasser les portes pour que personne n'entre ou ne ressorte. Ça s'appelle être en quarantaine.

www.chatelaine.com/joblo
Marins d’eau douce et d’eau salée, de glace tendre et âgée. Dans l’ordre: Éric Tabardel, Jean Lemire, Jean Sylvestre, Réjean Desgagné, Jean-Marc Rioux, Mike Birch, James Gray, Benoît Lacroix. Absent sur la photo, le capitaine Bernard Langfor Cascadeur des mers, le skipper Mike Birch, 77 ans, préfère la glace dans son rhum plutôt que sous sa quille.
 
 
 
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  • Jacques Gratton - Inscrit
    6 février 2009 09 h 33
    Photos de la TDLG
    Bonjour Mme Blanchette. J'ai eu le privilège de vivre cette belle aventure sur le CTMA en tant que skieur... et photographe. Voici un lien vers une galerie virtuelle comprenant 125 images : http://jacquesgratton.com/tdlg

    Jacques Gratton
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  • Patrick Richard - Abonné
    6 février 2009 09 h 44
    Merci
    Bonjour!
    Quelques mots simples pour vous remercier, simplement. Voilà 153 ans que je vous lis presque religieusement. Chaque fois, je voyage un peu, je rêve beaucoup et je goûte souvent pour la première fois.
    Merci, au plaisir de continuer à vous lire
    Patrick Richard
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