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Reconstitution de la bataille des plaines d'Abraham - Quel courage intellectuel?

Yves Tremblay - Gatineau  2 février 2009 
À Michel David au sujet de sa chronique du 27 janvier - Cher Monsieur, votre commentaire au sujet de la reconstitution de la bataille des plaines d'Abraham, l'été prochain à Québec, m'a fait tiquer. À vous suivre, l'événement prévu par la Commission des champs de bataille pour souligner le 250e anniversaire de la bataille de Québec serait une occasion de propagande fédérale que seuls des colonisés manquent de reconnaître. Ayons donc le courage, c'est le mot que vous employez, de le dénoncer.

Trois choses clochent dans votre papier. Premièrement, vous sous-estimez un phénomène sur lequel mise la Commission et qui est en soi une raison suffisante pour expliquer son entêtement à aller de l'avant. En quelques mots, voici de quoi il s'agit: depuis plusieurs décennies, le «re-enactment» de batailles plus ou moins connues est devenu un passe-temps vivement suivi dans certains pays européens, Russie et France (oui!) comprises, ainsi qu'aux États-Unis. Les batailles d'avant le XXe siècle ont la préférence, peut-être parce qu'elles ne mettent pas en scène de gros engins mécaniques, peut-être parce que l'on s'y battait en vue les uns des autres et peut-être surtout parce que dans ces époques révolues les costumes étaient colorés, les accessoires fantaisistes et les armes brillantes.

Les Américains sont particulièrement entichés d'une bataille pour laquelle a été organisé un spectacle d'amateurs à grand déploiement en 2008 (ce n'était pas une première), la bataille de Ticonderoga, que les Français appellent Carillon, sur le portage entre les lacs George et Champlain, la voie d'invasion la plus directe vers Montréal. On célébrait le 250e anniversaire d'une remarquable victoire de 3000 ou 4000 Français, avec peu de Canadiens et d'Amérindiens, sur 15 000 ou 17 000 Anglais, dont 6000 réguliers britanniques et 10 000 membres des armées provinciales des colonies américaines. Les soldats provinciaux américains firent très mauvaise figure, pour rester poli. Alors, pourquoi les descendants d'Américains battus à plates coutures par les ancêtres de mangeurs de grenouilles y dépensent-ils des sommes folles en costumes et autres répliques, sans compter les frais de voyage, en plus d'y consacrer souvent toutes leurs heures de loisir? Parce qu'ils sont colonisés? Bien sûr que non. Ce sont plutôt des passionnés d'une forme d'histoire ludique dont l'un des aspects les plus positifs est qu'il faut se documenter sérieusement pour la pratiquer, et plus sur les moeurs que sur la tactique. (En passant, le fleurdelisé est une variation d'une «bannière de Carillon».)

Logiquement, leur prochain rendez-vous est Québec à l'été 2009. Ce sont ces mêmes Américains qui fourniront les gros effectifs côté anglais et côté français, d'où l'intérêt touristique de la Commission des champs de bataille, de la Ville de Québec et des commerçants de cette ville.

Ce qui m'amène à ma deuxième objection. Qu'est-ce que le courage vient faire là-dedans? Courage intellectuel? Mais de quel courage intellectuel une députée indépendantiste doit-elle faire preuve pour dénoncer une institution fédérale? C'est son pain quotidien, et elle est bien payée pour cela, sans courir de risque personnel ou médiatique. Denis Vaugeois paye d'ailleurs un peu cher le tarif médiatique dans votre commentaire, car il n'a pas la sensibilité que vous attendez d'un ancien ministre de Lévesque. Pour le mettre en minorité, vous citez deux énergumènes historiens qui n'y connaissent rien quand on les compare à M. aVaugeois. C'est un procédé journalistique bien peu digne... En fait, si quelqu'un manifeste du courage en cette affaire, c'est le fonctionnaire fédéral qui défend un projet touristique instructif ou le maire qui tente de profiter d'une manne passagère. Ramer dans le sens de la majorité de l'establishment culturel québécois n'exige pas, à mon avis, grand courage intellectuel.

Finalement, votre argument essentiel c'est que l'on ne devrait pas commémorer une défaite. Là, vous errez complètement, parce qu'au moins depuis les années 1920 on ne commémore plus les victoires dans tout l'Occident. Si Le Devoir couvrait avec plus de sérieux et d'impartialité les cérémonies du 11 novembre, vous sauriez que ce n'est pas la victoire qui est rappelée, mais les sacrifices et les souffrances des combattants et de leurs proches. C'est la même raison qui fait que l'autre bataille souvent commémorée au Québec est Dieppe, encore une défaite... Si en dehors de l'aspect ludique il y a un sens à commémorer une défaite comme 1759, c'est bien celui des sacrifices qui ont contribué à fonder le pays du Québec.

***

Réponse du chroniqueur

Je ne vois pas en quoi la nationalité des figurants est pertinente au débat. S'il y a des Américains qui aiment jouer aux petits soldats, c'est leur affaire. L'histoire américaine est suffisamment riche en massacres pour meubler leurs loisirs. D'autre part, il n'y a aucun courage à dénoncer la reconstitution d'une bataille qui a entraîné la fin de la présence française en Amérique et dont les conséquences se font toujours sentir. C'est simplement une question de dignité et de bon sens.

Michel David
 
 
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