Le désert croît
Le mouvement contre la guerre montre pourtant qu'une grande quantité d'hommes et de femmes se refusent à faire de la paix une partie intégrante de la guerre
Jean-Claude Ravet - Rédacteur en chef adjoint de la revue Relations
20 mars 2003
C'est la mort dans l'âme que j'assiste aux préparatifs de la guerre américaine contre l'Irak. Cette guerre se fait dans le plus grand mépris du bon sens et de la logique politique. Elle sera, à n'en pas douter, d'une violence inouïe — à voir un tel déploiement de force et d'arsenaux — afin d'assurer aux troupes américaines une entrée triomphale et «propre» dans un champ de décombres. Certes, pour le plus grand contentement des thuriféraires de la guerre «pour la liberté», nous n'en ressentirons que l'écho assourdi et aseptisé, à travers l'écran médiatique, loin, très loin des milliers de victimes, baptisées, pour l'occasion, «dommages collatéraux».
La force brute, conjuguée à la puissance technique et économique, cherche à imposer son diktat et sa méthode. Elle fait voler en éclats les normes, le débat public, la discussion politique, la raison et le droit, tout comme les institutions politiques, en l'occurrence l'ONU, qui en sauvegardent l'autorité, édifiées précisément par la communauté humaine pour faire obstacle à la barbarie d'un monde livré à la logique du plus fort. Cette dimension politique garantit la présence d'espaces dans le monde où la liberté meut l'existence humaine.
Or c'est elle qui est attaquée de front par cette guerre, qui se fonde sur le plus grand mépris des médiations politiques. Que cette nouvelle forme de domination porte le flambeau de la démocratie, de la justice, de la liberté, n'en diminue pas l'odieux. Au contraire. En mobilisant ces valeurs fondamentales dans son dessein de conquête, elle les vide de leur sens. Elle les transforme en coquilles vides, en slogans creux au service de la force, de la volonté de puissance, de la rapacité d'un gouvernement qui aura oublié qu'il est celui d'une des démocraties les plus vieilles de l'Occident.
Cette guerre ébranle l'idée même de démocratie. L'armada américaine gagnera la guerre mais moins sûrement la paix. Elle risque plutôt de récolter ce qu'elle aura semé: l'exacerbation des conflits, l'instrumentalisation du politique et du religieux ainsi qu'une guerre sans fin, dans laquelle la démocratie n'aura guère de place, sinon comme pastiche.
En dénonçant cette guerre, le mouvement pour la paix est loin d'avoir perdu la boussole, comme le prétend Christian Rioux (Le Devoir, 14 mars 2003), et ne se trompe nullement d'époque ni ne confond Hussein avec Allende! Qui contesterait que cette dictature irakienne mérite qu'on y mette fin? Mais le faire de cette manière reviendrait à cautionner non seulement les guerres coloniales parce qu'elles brandissaient, en leur temps, l'étendard de la civilisation mais également cet aplatissement du monde sous le couvert de la force et le détournement de la démocratie dans une logique militaire.
À cet égard, les projets d'instauration de la démocratie d'un claquement de bottes, concoctés par les théoriciens du Pentagone, relèvent proprement du délire. Ils font injure à la démocratie elle-même. On ne substitue pas une armée, et à plus forte raison une armée étrangère, au peuple, et la guerre aux luttes sociales, sans un profond mépris pour les véritables acteurs des révolutions démocratiques. D'autant plus qu'une partie de l'opposition irakienne (le Conseil national irakien) est proprement spectatrice de cette guerre et que l'autre (l'Alliance nationale irakienne et le Courant national démocratique) s'y oppose carrément.
Une brise rafraîchissante
La croissance du mouvement contre la guerre, tant au Québec que dans le reste du monde, est une brise rafraîchissante au milieu de cette tempête de sable qui souffle sur le monde et fait sentir la menace du désert. Le désert croît. C'est sous cette image qu'Hannah Arendt décrivait le processus radical de dépolitisation qui caractérise la société moderne.
Cette infiltration insidieuse dans toutes les sphères de la société d'une logique instrumentale réduit le monde à des considérations techniques d'efficacité, de rendement, de production. Elle aplatit le monde en un simple champ d'intérêts, d'énergies et de ressources — si ce n'est à un champ de bataille — et corrode les espaces politiques qui sont témoins de la profondeur du sens, de la centralité de la parole partagée, de l'action concertée et de la liberté politique.
La revue Relations, dès le début de la guerre antiterroriste en octobre 2001, a mis en évidence les accointances de cette guerre du «bien» contre le «mal» avec ce mouvement de fond apolitique de la société contemporaine qui sape les fondements de la démocratie et qui impose «une organisation technoscientifique du monde», selon l'expression du philosophe tchèque Jan Patocka. Jean Pichette en rappelait récemment l'enjeu (Le Devoir, 27 février 2003) en parlant de cette logique à l'oeuvre dans le néolibéralisme et le technocratisme dominants, «où l'action directe sur le réel, sans médiation, tend à devenir la norme». Une nouvelle étape de cette guerre sans limites souligne l'urgence de comprendre de quoi il retourne et d'agir pour contrer cette avancée inquiétante du «désert».
Le mouvement contre la guerre est en croissance. Il est porteur d'espoir, l'espoir que la guerre n'aura pas le dernier mot, qu'elle ne consacrera pas «le silence du monde» en enfouissant la parole politique sous les bunkers des états-majors. Il montre qu'une grande quantité d'hommes et de femmes se refusent à être habitants du désert et à faire de la paix une partie intégrante de la guerre.
Il montre que la liberté et la démocratie ne doivent en aucun temps être asservies à des fins impériales mais exigent plutôt luttes et solidarité; il témoigne aussi d'une conception du monde selon laquelle les êtres humains ne sont pas des moyens en vue d'une fin. Il témoigne des chances de forces démocratiques de faire reculer le désert.
Nous serons toujours du «vieux» monde, de ce monde de la fragilité humaine où le politique a été inventé pour nous arracher à la servitude des plus forts et à la spirale des violences vengeresses. Y renoncer de manière si cavalière, avec autant d'arrogance et de conviction religieuse comme en a fait preuve George W. Bush dans son discours du 17 mars, adressé au monde entier, relève du fantasme de la démesure et de toute-puissance. Contrairement aux autres temps, nous avons les moyens de le réaliser. Les Grecs avaient déjà un nom pour ce fantasme, hubris, porteuse, selon eux, des pires calamités, et le christianisme en a perçu la source tragique d'inhumanité dans l'épisode des tentations de Jésus au désert. Mais Bush et consorts ne semblent pas lire les Grecs et encore moins comprendre l'Évangile.
La force brute, conjuguée à la puissance technique et économique, cherche à imposer son diktat et sa méthode. Elle fait voler en éclats les normes, le débat public, la discussion politique, la raison et le droit, tout comme les institutions politiques, en l'occurrence l'ONU, qui en sauvegardent l'autorité, édifiées précisément par la communauté humaine pour faire obstacle à la barbarie d'un monde livré à la logique du plus fort. Cette dimension politique garantit la présence d'espaces dans le monde où la liberté meut l'existence humaine.
Or c'est elle qui est attaquée de front par cette guerre, qui se fonde sur le plus grand mépris des médiations politiques. Que cette nouvelle forme de domination porte le flambeau de la démocratie, de la justice, de la liberté, n'en diminue pas l'odieux. Au contraire. En mobilisant ces valeurs fondamentales dans son dessein de conquête, elle les vide de leur sens. Elle les transforme en coquilles vides, en slogans creux au service de la force, de la volonté de puissance, de la rapacité d'un gouvernement qui aura oublié qu'il est celui d'une des démocraties les plus vieilles de l'Occident.
Cette guerre ébranle l'idée même de démocratie. L'armada américaine gagnera la guerre mais moins sûrement la paix. Elle risque plutôt de récolter ce qu'elle aura semé: l'exacerbation des conflits, l'instrumentalisation du politique et du religieux ainsi qu'une guerre sans fin, dans laquelle la démocratie n'aura guère de place, sinon comme pastiche.
En dénonçant cette guerre, le mouvement pour la paix est loin d'avoir perdu la boussole, comme le prétend Christian Rioux (Le Devoir, 14 mars 2003), et ne se trompe nullement d'époque ni ne confond Hussein avec Allende! Qui contesterait que cette dictature irakienne mérite qu'on y mette fin? Mais le faire de cette manière reviendrait à cautionner non seulement les guerres coloniales parce qu'elles brandissaient, en leur temps, l'étendard de la civilisation mais également cet aplatissement du monde sous le couvert de la force et le détournement de la démocratie dans une logique militaire.
À cet égard, les projets d'instauration de la démocratie d'un claquement de bottes, concoctés par les théoriciens du Pentagone, relèvent proprement du délire. Ils font injure à la démocratie elle-même. On ne substitue pas une armée, et à plus forte raison une armée étrangère, au peuple, et la guerre aux luttes sociales, sans un profond mépris pour les véritables acteurs des révolutions démocratiques. D'autant plus qu'une partie de l'opposition irakienne (le Conseil national irakien) est proprement spectatrice de cette guerre et que l'autre (l'Alliance nationale irakienne et le Courant national démocratique) s'y oppose carrément.
Une brise rafraîchissante
La croissance du mouvement contre la guerre, tant au Québec que dans le reste du monde, est une brise rafraîchissante au milieu de cette tempête de sable qui souffle sur le monde et fait sentir la menace du désert. Le désert croît. C'est sous cette image qu'Hannah Arendt décrivait le processus radical de dépolitisation qui caractérise la société moderne.
Cette infiltration insidieuse dans toutes les sphères de la société d'une logique instrumentale réduit le monde à des considérations techniques d'efficacité, de rendement, de production. Elle aplatit le monde en un simple champ d'intérêts, d'énergies et de ressources — si ce n'est à un champ de bataille — et corrode les espaces politiques qui sont témoins de la profondeur du sens, de la centralité de la parole partagée, de l'action concertée et de la liberté politique.
La revue Relations, dès le début de la guerre antiterroriste en octobre 2001, a mis en évidence les accointances de cette guerre du «bien» contre le «mal» avec ce mouvement de fond apolitique de la société contemporaine qui sape les fondements de la démocratie et qui impose «une organisation technoscientifique du monde», selon l'expression du philosophe tchèque Jan Patocka. Jean Pichette en rappelait récemment l'enjeu (Le Devoir, 27 février 2003) en parlant de cette logique à l'oeuvre dans le néolibéralisme et le technocratisme dominants, «où l'action directe sur le réel, sans médiation, tend à devenir la norme». Une nouvelle étape de cette guerre sans limites souligne l'urgence de comprendre de quoi il retourne et d'agir pour contrer cette avancée inquiétante du «désert».
Le mouvement contre la guerre est en croissance. Il est porteur d'espoir, l'espoir que la guerre n'aura pas le dernier mot, qu'elle ne consacrera pas «le silence du monde» en enfouissant la parole politique sous les bunkers des états-majors. Il montre qu'une grande quantité d'hommes et de femmes se refusent à être habitants du désert et à faire de la paix une partie intégrante de la guerre.
Il montre que la liberté et la démocratie ne doivent en aucun temps être asservies à des fins impériales mais exigent plutôt luttes et solidarité; il témoigne aussi d'une conception du monde selon laquelle les êtres humains ne sont pas des moyens en vue d'une fin. Il témoigne des chances de forces démocratiques de faire reculer le désert.
Nous serons toujours du «vieux» monde, de ce monde de la fragilité humaine où le politique a été inventé pour nous arracher à la servitude des plus forts et à la spirale des violences vengeresses. Y renoncer de manière si cavalière, avec autant d'arrogance et de conviction religieuse comme en a fait preuve George W. Bush dans son discours du 17 mars, adressé au monde entier, relève du fantasme de la démesure et de toute-puissance. Contrairement aux autres temps, nous avons les moyens de le réaliser. Les Grecs avaient déjà un nom pour ce fantasme, hubris, porteuse, selon eux, des pires calamités, et le christianisme en a perçu la source tragique d'inhumanité dans l'épisode des tentations de Jésus au désert. Mais Bush et consorts ne semblent pas lire les Grecs et encore moins comprendre l'Évangile.
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