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Restons forts dans un Québec faible

20 mars 2003 
Selon plusieurs soi-disant penseurs, l'équilibre qui nous tient lieu de philosophie sociale est une source de bien-être, voire de bonheur. Ces nouveaux prêtres d'une religion provinciale décrivent notre statut comme une apogée de civilisation. Pourtant, le Québec recule sur le plan de la prospérité. Dans cette cuisine de l'économiste, la grosseur de la tarte diminue: on en a moins parce que la tarte contient moins de garniture et parce qu'en la distribuant, on en laisse tomber par terre. Au Québec, on peut dire les deux: l'endettement le plus lourd au Canada, un rythme de création d'emplois inférieur depuis plus de 20 ans, un solde migratoire négatif depuis 40 ans et une croissance inférieure du PIB.

Et pourtant, afin de pouvoir maintenir nos acquis économiques et sociaux, il nous faut changer. Rester sur place, pousser sur la même corde, poursuivre nos élans dans la même lignée, c'est la négation de l'évolution. À cet égard, je suis toujours ambivalent entre, d'une part, la formulation d'un avenir meilleur et, d'autre part, l'explication de la réalité. Ma formation d'intellectuel me fait toujours pencher pour cette dernière voie.

J'aimerais donner un exemple de cette aberration du statu quo. Lors du débat sur la réduction de l'importance de l'État, tant par la diminution du nombre de fonctionnaires que par la baisse du niveau des impôts, le spectre des pauvres et des riches est venu s'immiscer pour clore le débat sans autre forme de procès. Dans un article tricheur publié dans les pages de ce journal, Jean-François Lisée nous vantait notre société puisque les pauvres y touchent une plus grande part du gâteau. Malheureusement, M. Lisée n'est pas le seul à se servir ainsi des pauvres, bien utiles à son discours. Pourtant, une chose doit être évidente: le pauvre tolérerait un accroissement de l'écart qui le sépare du riche s'il voyait son niveau de vie augmenter. Le pauvre ne veut pas être moins pauvre que le riche, il en veut plus, il a besoin de plus. D'ailleurs, le Bangladesh est plus égalitaire que nous!

Par conséquent, une société qui néglige la prospérité, soit en portant ses yeux vers d'autres cieux, soit en refusant de réduire les entraves à la poursuite de cet objectif, commet une faute grave. Et c'est là que le besoin d'interpréter prend le dessus. Je vous livre mon explication.

D'abord, j'ai toujours constaté une forme d'envie chez ceux qui ont la main sur les boutons de la répartition. Ainsi de cette madame juge qui m'interpelle au sujet de mes gains, qu'elle a pu lire dans les journaux, alors que son salaire annuel la met au-dessus de 98 % de la société. Ce n'est pas le seul exemple de ce que j'ai dû subir de la sorte. Pensons à nos artistes, à nos animateurs de radio, qui se portent à la défense des pauvres dans leur bien-être déjà très confortable. C'est la rengaine du pauvre par des riches, souvent intellectuels avec des jobs confortables, souvent subventionnées, des jobs affectées aux discours et à la répartition de la richesse (diminuée), des jobs qui ont pour objet de dire aux autres quoi faire mais pas de faire les choses.

Notons aussi l'hypocrisie du discours, dont le meilleur exemple que je connaisse est celui à propos du salaire minimum. Je reconnais d'emblée que le taux horaire n'est pas suffisant, mais il s'agit bien d'un taux horaire, qui n'est pas un salaire tant qu'on ne précise pas le nombre d'heures travaillées. Cependant, ce qu'il y a de pire et de profondément hypocrite, c'est que l'ajustement du salaire minimum occasionne une série de modifications à d'autres compensations pour des personnes qui gagnent parfois plus que le Québécois moyen. Ce dernier se trouve donc à financer ces premiers dans la chapelle d'une supercherie éhontée. La réaction des chefs syndicaux sur le pied de guerre contre l'ADQ s'inspire de cette démarche fort intéressée; ils ont la main sur la gâchette et représentent, en se faisant élire à la tête de leur organisme, des personnes qui, globalement, profitent de cet état de choses.

Autrement dit, ça ne va pas bien, mais ne changeons rien. Au contraire, berçons-nous de l'illusion du régime bienfaisant. Restons forts, disent-ils. Le Québec s'appauvrit et fait face à des échéances exigeantes sur le plan de la composition de la population, échéances qui rendront la distribution plus difficile. Restons forts; plus de 40 % des Québécois ne paient pas d'impôts, et on semble s'en faire une fierté. Et au Québec, un riche, c'est-à-dire celui à qui on impute le taux d'imposition le plus élevé, ne gagne qu'à peine plus de 50 000 $ par année! Restons forts et passons sous silence la déroute de nos services publics. Restons forts; d'ailleurs, faut-il l'être pour se permettre de perdre dix milliards de dollars par le biais de la Caisse de dépôt sans que personne n'en soit responsable!

Les événements mondiaux semblent divertir l'attention de la campagne électorale, mais à mon avis, on était déjà bien préparés par cette langue de bois qui fut tant utile à notre passé religieux et dont on semble avoir bien compris la pertinence aujourd'hui.

L'auteur est économiste. Il a récemment écrit Place à l'initiative, publié chez Québec Amérique et préfacé par Mario Dumont.
 
 
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