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Technologies numériques et crise financière

3 janvier 2009 
Pour expliquer la crise financière actuelle, on accuse à bon droit la déréglementation néolibérale et la cupidité des spéculateurs aux États-Unis. Mais ce qui est vraiment nouveau, c'est que la généralisation des technologies numériques dans les opérations boursières semble avoir aussi largement contribué à la gravité de cette crise. En effet, elles déréalisent l'économie, dont les produits et services sont de plus en plus fondés sur l'information planétaire et immédiate. Le tempsâ c'est plus que jamais de l'argent. Et il s'est accéléré.

L'économie est donc devenue très nerveuseâ évoluant à la vitesse de l'informatique, alors que les flux des monnaies de la vieille économieâ fondée sur le travail, les matières premières et sur des systèmes de communication lentsâ étaient beaucoup plus étanches les uns par rapport aux autres et beaucoup plus inertes. La cyberéconomie est devenue un espace-temps hypersensible.

Cette virtualisation de l'économie favorise certes la fluidité des échangesâ mais aussi l'emprise des pulsions que l'imaginaire peut exercer sur elle, et donc sa volatilité. De fait, ses monnaies ne sont plus des unités de mesure et d'échange du réel, mais la matière première elle-même, numérique, d'une économie soumise aux aléas du gambling. L'accélération des flux de ce jeu financier active aussi sa dynamique événementielle et en fait palpiter intensément les rêves de puissance. Et ses produits toxiques peuvent contaminer la planète entière en un temps record en créant des remous d'une ampleur immédiate redoutable. L'économie numérique devient ainsi plus vulnérable à la panique.

Le numérique est un excitant psychologique, un psychotrope qui abolit la résistance du réel, euphorise et invite à devenir proactif. Faut-il s'étonner alors que le jeu prenne de plus en plus de place dans ce qu'il faut bien appeler une économie imaginaire? Là où le numéraire circule à la vitesse du numériqueâ de façon quasi interchangeableâ les imaginations s'excitent et les rythmes cardiaques s'accélèrent, avec des rêves d'enrichissement facile et immédiat. Dans le domaine de la comptabilité et de la spéculation financière, comme dans le jeu vidéo, le numérique nous propose de cliquer sur le clavier sans le moindre effort, sans échange avec d'autres humains, dans la solitude et l'intimité de l'écran. Il tend à induire une créativité réactionnelle et des comportements déréalisés. Il excite le désir et neutralise le principe de réalité. Dans les jeux vidéo, on peut perdre, gagner, tuer ou être tué, sans que cela soit réel. Et dans les opérations financières, on peut de même déplacer, modifier ou créer des fichiers financiers, comme dans un jeu, en apesanteur. En spéculant, on ne devient peut-être pas tant cynique ou immoral que tout simplement joueur. On joue pour jouer, en espérant bien sûr toujours gagner. Et conséquemment, le numérique déresponsabilise. Il favorise la triche, les fausses comptabilités, les fausses stratégies et la dépendance. Et on perd la conscience des conséquences réelles, éventuellement dramatiques, de ses jeux, sans penser aux ouvriers qui vont perdre leur emploi, aux familles qui ont acheté leur maison avec des hypothèques irréalistes, aux personnes âgées qui ont placé leurs fonds de retraite dans des institutions qu'ils croyaient sécuritaires.

Nous avions déjà assisté, en 2000, aux États-Unis, à l'effondrement de la bulle spéculative des entreprises.com. L'argent numérique était devenu de l'argent de Monopoly. C'est le cas encore aujourd'hui. Et on s'étonne de voir surgir sur le tapis vert des banques centrales des milliards de dollars et d'euros soudain disponibles pour relancer la partie. D'où viennent-ils? Ils n'existaient pas la veille pour les besoins de l'emploi, de la formation, de la recherche, de la culture, du développement. À se demander s'ils ne sont pas eux aussi de simples fichiers numériques, vite introduits dans les réseaux d'une économie décidément plus imaginaire que créative. Rien ne sert d'accuser le capitalisme et le numérique, mais nous allons devoir apprendre à réguler le numérique et à encadrer l'économie imaginaire, pour qu'elle décolle moins dangereusement du réel.

Pour autant, notre avenir dépend de plus en plus de notre maîtrise des technologies numériques, ce qui requiert une sensibilisation, une éducation et un soutien au développement des entreprises. Il nous faut nous alphabétiser numériquement. Curieusement, en cette période de grand remous économiques et financiers, que tous les partis veulent surmonter, personne ne parle de notre entrée dans l'âge du numérique. Il s'agit pourtant, comme pour l'environnement, d'un enjeu stratégique beaucoup plus durable et structurant à moyen et à long termes que la crise financière, qui ne durera que le temps d'un crise. Est-ce parce que les nouvelles générations ne votent pas encore? Existe-t-il un parti politique assez clairvoyant pour s'en faire le champion?






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