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    Le temps, cette invention boiteuse de l'homme

    La phrase que j'écris en ce moment est celle que vous lisez en ce moment.

    31 décembre 2008 |Roger Chartrand - Mont-Royal
    S'il est une chose que l'homme a vraiment inventée, c'est bien le temps... Un peu comme on invente des histoires.

    L'Homo sapiens a toujours tenté de régler ses activités sur les astres. De nos jours, il a parfois même la prétention de régler les astres sur ses propres activités. L'heure, par exemple. Ainsi, par définition, il est midi au milieu du jour, lorsque le soleil est à mi-chemin entre son lever et son coucher, de même que minuit marque le milieu de la nuit.

    Par impératif de guerre et pour bien d'autres raisons par la suite, on a avancé l'heure, d'abord durant l'été. Aujourd'hui, il est de plus en plus question d'étendre cette pratique toute l'année. L'être humain est bien étrange. On peut le tirer du lit une heure plus tôt, pourvu qu'il croie que c'est toujours à la même heure. Psychologiquement, il ne pourrait pas supporter faire du 8 à 4 au lieu de 9 à 5. Pourtant, c'est exactement ce qu'on lui fait faire. Pas question de décaler ses activités. Il soumet les astres à son bon vouloir et le soleil n'a qu'à bien se tenir: il devra attendre une heure plus tard pour se coucher.

    Quant aux fuseaux horaires, ils ont bien perdu de leur forme au cours des cinquante dernières années, et aujourd'hui, on peut se demander ce que le mot «fuseau» veut dire. Elle est bien terminée, l'époque des vingt-quatre quartiers d'orange. Presque toute l'Europe a la même heure. Au coeur de l'Asie, il y a même un pays où le soleil se lève une heure plus tôt que chez son voisin plus à l'est! C'est comme si le soleil se levait plus tôt à Montréal qu'à Halifax et que les émissions de Radio-Canada passaient une heure plus tôt dans les Maritimes... Alors qu'en fait, on sait qu'elles ont toujours passé au même moment, ici comme à Moncton.

    Le signal de départ est donné... En moins de «temps» qu'il n'en faut pour terminer la présente phrase, Usain Bolt aura battu le record du monde du 100 mètres en athlétisme, en un «temps» record de 9,69 secondes. Suivant en cela le cliché d'usage, le speaker déclare que la foule est en délire. Non seulement on déclare que le Jamaïcain est le champion du monde, mais emporté par l'enthousiasme, le chroniqueur s'écrie que Bolt est champion de l'univers. Ne sachant pas trop ce qui se passe dans les autres galaxies, difficile de le contredire. Mais trois mois plus tard, qui peut dire où se situe ce 9 secondes et 69 centièmes dans le «temps»? Même si la course était prévue tard dans la soirée du 16, certains doutent de la date. En raison de circonstances incontrôlables, l'épreuve a été retardée. Pékin avance-t-elle son heure en été? À quelle heure le héros du jour est-il parti? Personne ne le sait. Cependant, on connaît le résultat au centième de seconde près. Les gens de Vancouver sont sûrs d'avoir vu la course le 16, mais à Tokyo, on jure avoir assisté à l'exploit en direct le 17.

    Dans toute l'histoire de l'humanité, les gens ont eu tendance à attribuer les événements à l'influence des astres. Une femme me disait un jour que la date de Pâques établie d'après le cycle lunaire avait une influence importante sur la météo printanière. Selon elle, plus Pâques arrivait tard, plus les températures fraîches persistaient.

    Malgré mes explications, elle persista à croire qu'elle avait raison, puisque, d'après elle, la position de la lune influait entre autres sur la température de notre hémisphère nord. J'ai répondu «peut-être», mais que si c'était le cas, la date de Pâques n'y était pour rien, car notre calendrier avait été créé par des humains pour leurs propres besoins, sans autre rapport avec le système solaire que le fait que notre planète met environ 365 jours pour faire le tour du soleil.

    Pâques doit nécessairement tomber un dimanche et Rome décida que la fête de la résurrection du Christ se célébrerait le dimanche suivant la première pleine lune après le jour de l'équinoxe du printemps. Si donc la pleine lune de mars tombe à 23 heures et 55 minutes, le jour même de l'équinoxe, la fête de Pâques est reportée un mois plus tard, après la pleine lune d'avril, ce qui peut nous mener au 25 avril. Si, par contre, la pleine lune de mars nous arrive dix minutes plus tard, soit à minuit et cinq le jour suivant l'équinoxe, la résurrection sera célébrée entre le 22 et le 28 mars, selon la date où tombera le dimanche. En quoi ces quelque dix minutes de différence peuvent-elles nous valoir un printemps hâtif ou tardif?

    Supposons que l'être humain, en plus d'accroître considérablement sa longévité, arrive à se déplacer à la vitesse de la lumière et qu'un peu plus tard il parvienne à décupler cette vitesse de déplacement par des découvertes dont on n'oserait pas soupçonner la possibilité, puisque la lumière nous est apparue jusqu'ici, sinon en pensée, comme la vitesse ultime. Il est alors possible d'imaginer des rencontres interstellaires avec des extraterrestres à l'intelligence et aux technologies comparables aux nôtres. Comme il est probable que nous continuerons à vouloir nous sustenter et nous reposer, on peut penser à des haltes de repos, genre cafés-route, le long des autoroutes de l'espace. Et lors d'une rencontre fortuite, imaginons un Québécois bon samaritain expliquant, probablement en anglais, à un voyageur en provenance d'une planète de la constellation de Cassiopée qu'il lui reste encore quarante-trois années-lumière à parcourir avant d'atteindre Montréal. On voit d'ici, la tête de l'interlocuteur ahuri:

    «Que voulez-vous dire par quarante-trois années-lumière?

    — Vous ne connaissez pas les années-lumière? Ça, monsieur, c'est la distance que la lumière parcourt en une année.

    — Je sais bien ce que c'est que la lumière, mais une année?

    — Euh... C'est 365 jours ou à peu près.

    — Si je comprends bien, il me reste 43 fois 365 jours, soit 15 695 jours-lumière à parcourir avant d'arriver à Montréal?

    — Euh... oui, c'est à peu près ça.»

    Sur ce, l'extraterrestre fait mine de prendre congé, puis revient :

    «Au fait, qu'est-ce que c'est qu'un jour?

    — Ça, monsieur, c'est le temps que met notre planète pour tourner sur elle-même.

    — Vous, les Terriens, vous avez vraiment une drôle de façon de mesurer les distances. Bon voyage quand même!»












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